Des dizaines de milliers de druzes à Tel Aviv contre la loi sur l’Etat-nation
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Des dizaines de milliers de druzes à Tel Aviv contre la loi sur l’Etat-nation

Brandissant des drapeaux druzes et israéliens, les manifestants ont réclamé l'égalité

Une bannière avec un message politique et une photo du Premier ministre  Benjamin Netanyahu sur le sol alors que les membres de la communauté druze et leurs soutiens manifestent contre la loi sur l'Etat-nation à Tel Aviv, le 4 août 2018. Le message 
 est "Ministre du crime" (Crédit : AFP PHOTO / JACK GUEZ)
Une bannière avec un message politique et une photo du Premier ministre Benjamin Netanyahu sur le sol alors que les membres de la communauté druze et leurs soutiens manifestent contre la loi sur l'Etat-nation à Tel Aviv, le 4 août 2018. Le message est "Ministre du crime" (Crédit : AFP PHOTO / JACK GUEZ)

Ce sont plus de 50 000 personnes, selon les estimations, qui se sont rassemblées samedi soir sur la place Rabin de Tel Aviv, brandissant les drapeaux israéliens et druzes et réclamant l’égalité, pour faire part de leur mécontentement suite à l’adoption de la loi controversée sur l’état-nation juif.

Les leaders de la communauté druze se trouvaient parmi les principaux organisateurs de cette manifestation.

Les membres de cette communauté servent au sein de l’armée israélienne et ils ont exprimé une indignation particulière à l’égard de certaines dispositions de la législation, affirmant qu’elle les réduisait à des citoyens de seconde catégorie.

« Malgré notre loyauté illimitée à l’Etat, celui-ci ne nous considère pas comme des citoyens égaux », a affirmé le chef spirituel de la communauté druze, cheikh Mouafak Tarif dans un discours.

Le chef spirituel des druzes israélien Sheikh Muafak Tarif arrive au rassemblement où des membres de sa communauté et ses soutiens ont manifesté contre la loi sur l’Etat-nation juif à Tel Aviv, le 4 août 2018 (Crédit : AFP PHOTO / JACK GUEZ)

L’ancien député travailliste Shachiv Shnaan, membre de la communauté druze qui a perdu son fils Kamil Shnaan, 22 ans, dans un attentat terroriste survenu sur le mont du Temple à Jérusalem, l’année dernière, a prononcé un discours rempli d’émotion, en dénonçant la loi.

« Au mont du Temple, dans la sainte Jérusalem, mon fils bien-aimé Kamil a offert son âme au créateur du monde et j’ai débuté une nouvelle vie remplie de montagnes de douleur et de rivières de larmes. Lorsque la loi a été approuvée, j’ai compris que j’étais devenu un citoyen de deuxième catégorie et que mon fils était devenu un combattant mort au combat de deuxième catégorie, lui aussi », a-t-il expliqué.

Le projet de loi sur l’Etat-nation – qui pour la première fois ancre Israël en tant que « foyer national du peuple juif » et qui détermine que « le droit à l’exercice de l’auto-détermination nationale au sein de l’Etat d’Israël est propre à la population juive » – a suscité de vives et nombreuses critiques au sein des minorités du pays, de la communauté internationale et des groupes juifs de l’étranger.

Dans un entretien accordé à la chaîne Hadashot samedi soir, le ministre de la Sécurité intérieure Gilad Erdan a suggéré que des personnalités nourrissant un agenda politique anti-gouvernemental « attisent les divisions » au sein de la société israélienne en utilisant la législation.

Pour sa part, Avi Dichter, rapporteur de la loi et député du Likud, le parti de droite de M. Netanyahu, a exclu tout changement de ce texte dénoncé comme « raciste » par les députés arabes d’opposition.

Le ministre des Affaires stratégiques Gilad Erdan assiste à une réunion du comité à la Knesset, le 2 juillet 2018. (Hadas Parush/Flash90)

Erdan a insisté sur le fait que le gouvernement accorde une grande considération aux contributions apportées à l’Etat juif par la communauté druze et que « nous souscrivons à toutes les demandes émises par les Druzes », telles qu’elles sont apparues lors du rassemblement, expliquant que les réponses à ces réclamations figuraient déjà dans les lois existantes. « Ce rassemblement n’a rien à voir avec la loi sur l’Etat-nation », a-t-il estimé. Cette loi vient simplement « compléter » les textes existants pour souligner qu’Israël est le foyer national du peuple juif. « Il n’y a pas un mot dans cette loi qui blesse la communauté druze ou une autre », a indiqué Erdan.

Au rassemblement, en contraste, l’ancien numéro un du Mossad, Tamir Pardo, a fustigé le nouveau texte et partagé la colère des minorités israéliennes.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu, à droite, avec le chef sortant du Mossad, Tamir Pardo, à Tel Aviv, le 5 janvier 2016. (Crédit : Kobi Gideon/GPO)

« Ce qui a été fait est une injustice envers 20 % de la société israélienne – et avant tout envers les Druzes qui ont fidèlement servi l’Etat depuis le jour de sa fondation », a déclaré Pardo.

« Il ne s’agit pas de droite ou de gauche. Il ne s’agit pas du parti pour lequel vous votez. C’est une affaire de valeurs ».

L’ancien chef d’Etat-major Gabi Ashkenazi a déclaré à la chaîne d’information qu’il était là pour manifester son soutien à la communauté druze. « Je suis ici pour leur dire que je me tiens à leurs côtés. Cela fait des décennies que je les connais, nous avons combattu les uns aux côtés des autres, et nous sommes morts ensemble », a-t-il dit.

Ashkenazi a noté que Juifs et Druzes israéliens vivaient en harmonie, ajoutant qu’il espérait qu’une solution serait rapidement trouvée.

Parmi les participants et les intervenants lors du rassemblement de samedi, Sheikh Tarif; le général de brigade réserviste Amal Asad; les anciens chefs du Shin Bet Yuval Diskin et Ami Ayalon; le maire de Tel Aviv Ron Huldai; et l’animatrice de télévision et commentatrice Lucy Aharish.

Les manifestants druzes lors d’un rassemblement à Tel Aviv contre la loi sur l’Etat-nation, le 4 août 2018 (Crédit: Luke Tress / Times of Israel staff)

Huldai a noté dans son discours, devant la foule, que la législation était une « tache immonde » sur la démocratie en Israël appelant à ce que le texte soit abrogé ou modifié.

« La loi sur l’Etat-nation dans sa version actuelle ne reconnaît pas tous les citoyens israéliens comme des égaux. Au nom de l’amour de la nation, je me tiens aujourd’hui devant vous et je nous appelle à abolir ou à amender la loi fondamentale qui laisse ‘l’autre’ à l’écart et à effacer cette tache immonde du visage de notre Etat d’Israël », a clamé Huldai.

Diskin, un fréquent critique du gouvernement de Netanyahu, a qualifié la loi « d’abomination ».

Les militants et les soutiens de la communauté druze en Israël dressent un chapiteau de protestation à Tel Aviv, le 1er août 2018 (Crédit : Tomer Neuberg/Flash90)

Avant le rassemblement, un certain nombre de faux messages ont circulé sur WhatsApp prétendant démontrer une collusion entre les membres du parti travailliste israélien, qui auraient aidé à organiser le mouvement de protestation, et les activistes druzes à la tête de la campagne contre la loi.

Des captures d’écran de conversations ont été publiées sur des comptes, sur les réseaux sociaux, d’activistes connus de droite et de membres du parti du Likud et de soutiens du Premier ministre Benjamin Netanyahu – notamment sur les pages du provocateur d’extrême-droite Yoav Eliasi, « The Shadow », et sur celle du militant du Likud Nidal Ibrahim Nidal.

Le parti travailliste a déposé plainte contre Eliasi et Nidal pour avoir distribué une « correspondance mensongère » au service du Likud.

Ibrahim a expliqué à la chaîne Hadashot qu’il s’était entretenu avec la police en raison de l’incident, disant : « J’ai confiance en sa capacité à découvrir la vérité dans cette affaire ».

Le drapeau druze illuminé dans la municipalité de Tel Aviv alors que les manifestants brandissent les drapeaux israéliens et druzes sur la place Rabin lors d’un rassemblement contre la loi sur l’Etat-nation, le 4 août 2018 (Crédit : Luke Tress / Times of Israel staff)

Le texte sur l’Etat-nation a été qualifié de discriminatoire envers les minorités non-juives en Israël. Il fait également reculer le statut de la langue arabe, qui n’est plus une langue officielle sur le territoire.

Cette loi a suscité une indignation toute particulière au sein de la communauté druze, qui s’enorgueillit de servir au sein de l’armée israélienne.

Des manifestants brandissent des drapeaux israéliens et druzes lors d’une manifestation contre la loi sur l’Etat-nation à Tel Aviv, le 4 août 2018 (Crédit : Luke Tress / Times of Israel staff)

Contrairement aux Israéliens arabes, les membres issus des communautés druze et circassienne effectuent le service militaire au sein de l’armée et ils servent en grand nombre aux côtés des soldats israéliens dans certaines des unités les plus élitistes.

Depuis le début de la semaine, plusieurs officiers druzes ont fait savoir qu’ils démissionnaient de leurs fonctions pour manifester leur mécontentement contre la législation, qui a été adoptée en tant que loi fondamentale le 19 juillet.

Les manifestants lors d’un rassemblement contre la loi sur l’Etat-nation à Tel Aviv, le 14 juillet 2018 (Crédit : Tomer Neuberg/Flash90)

Jeudi, c’est un Netanyahu en colère qui a quitté une rencontre avec les responsables druzes lorsqu’un éminent activiste et ancien général de brigade de la communauté a critiqué le texte adopté le mois dernier.

La fureur de Netanyahu aurait apparemment eu pour origine des propos d’Amal Asad, qui l’aurait accusé de transformer Israël en ‘état d’apartheid’ et qui aurait qualifié la loi de ‘mauvaise et raciste’. »

Asad a déclaré vendredi qu’il n’avait jamais dit une chose pareille, affirmant que Netanyahu avait simplement cherché un prétexte pour couper court à la réunion.

« J’ai écrit un post il y a dix jours dans lequel je disais que si la loi devait se concrétiser, Israël empruntera alors la voie de l’apartheid et je ne suis pas le seul à l’avoir dit », a-t-il commenté. Il a également insisté sur le fait qu’il n’avait pas été responsable de la fin de la rencontre, contrairement à certains récits.

Mais le ministre du Tourisme Yariv Levin, lui-même présent lors de la réunion, a contredit sa version des événements.

« J’ai moi-même entendu cette déclaration scandaleuse, à savoir qu’Israël était un état d’apartheid », a dit Levin.

Asad, ancien commandement d’infanterie et vétéran de multiples guerres dont le frère est décédé en combattant à Gaza a, dans le passé, exprimé son soutien au parti du Likud. Il a été actif dans des initiatives de commémoration des sacrifices consentis par les soldats druzes dans l’armée israélienne.

Il a vivement recommandé aux Druzes de venir à Tel Aviv samedi pour participer au mouvement de protestation, affirmant que « cette manifestation, c’est pour l’Etat d’Israël, et non pas contre ».

Netanyahu a tenté d’apaiser la colère des druzes en leur offrant de nouveaux avantages.

Un plan de concessions prévoit ainsi une nouvelle législation ancrant dans la loi le statut des communautés druze et circassienne et offre des avantages aux membres des groupes issus des minorités qui servent dans les forces de sécurité, a fait savoir mercredi le bureau du Premier ministre dans un communiqué. Le soutien des institutions religieuses, éducatives et culturelles druzes figurerait également dans ce texte.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu, au centre, rencontre Sheikh Muafak Tariff, leader spirituel de la communauté druze d’Israël, le ministre des communications Ayoub Kara, à gauche, et d’autres leaders druzes à son bureau de Jérusalem pour évoquer la loi sur l’Etat-nation, le 27 juillet 2018 (Crédit : Kobi Gideon/GPO/Flash90)

De plus, la reconnaissance des contributions apportées par toutes les minorités et par toutes les communautés qui participent à la défense de l’Etat serait inscrite dans les lois fondamentales.

Dans un apparent mouvement de protestation contre la loi sur l’Etat-nation, le président Reuven Rivlin aurait promis de signer la loi en arabe. Le docteur Thabet Abu Rass, du fonds Abraham – qui soutient la coexistence entre Juifs et Bédouins – a clamé lundi que Rivlin avait fait cette déclaration en marge d’une conférence organisée dans le village bédouin de Kuseife, qui avait pour objectif de renforcer le taux de l’emploi au sein de la communauté arabe.

Un porte-parole de Rivlin a refusé, mardi, une demande du Times of Israël de confirmation ou de commentaires au sujet de ces propos.

Dimanche dernier, Rivlin a rencontré des chefs de conseils régionaux de la communauté druze, qui ont fustigé la loi. Il leur a répondu que « notre partenariat est au coeur et au fondement même de cet état ».

« J’ai exprimé mon opinion au cours des discussions de la Knesset », a-t-il ajouté. « Je n’ai aucun doute sur le fait que vous soyez légalement nos égaux et nous devons nous assurer que vous partagez ce sentiment ».

La loi sur l’Etat nation, disent ses partisans, place les valeurs juives et démocratiques sur un pied d’égalité. Les critiques ont néanmoins affirmé que la loi discrimine dans les faits les arabes israéliens et les autres minorités communautaires. la loi est devenue une Loi fondamentale, qui, à l’instar d’une constitution, pose les bases du système légal d’Israël et est plus difficile à abroger qu’une loi classique.

Le Parlement israélien a été convoqué le 8 août pour une séance extraordinaire sur cette loi, à la demande de 52 députés d’opposition (sur un total de 120), selon lesquels les débats seront centrés sur « les atteintes aux valeurs d’égalité et de démocratie ».

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