Des héritiers refusent la « demande de rançon » pour le Degas volé par les Nazis
Rechercher

Des héritiers refusent la « demande de rançon » pour le Degas volé par les Nazis

Dans une histoire digne d’un film, la famille Rosenberg cherche à récupérer un dessin au pastel inestimable saisi sous l’Occupation en France

La reproduction de l'oeuvre d'art pillée par les nazis du 'Portrait de Gabrielle Diot' ' (Autorisation)
La reproduction de l'oeuvre d'art pillée par les nazis du 'Portrait de Gabrielle Diot' ' (Autorisation)

LONDRES — On pourrait faire un scénario de film à partir des efforts accomplis depuis des décennies par la famille Rosenberg pour récupérer des œuvres d’art qui leur ont été volées par les nazis en 1940. De fait, certains épisodes de leur quête de justice ont été utilisés pour un film de 1960, « Le train » avec Burt Lancaster et Paul Schofield.

Pour les Rosenberg, il n’y a pas – du moins pour le moment – de happy end à la Hollywood dans leur quête de justice et de restitution. Au lieu de cela, ils sont maintenant piégés, depuis plus de 30 ans, dans un mauvais jeu, à la fois amer et frustrant, pour récupérer un dessin pastel de Degas dont ils sont les propriétaires légitimes.

L’intrigue implique un marchand d’art allemand accusé d’avoir revendu, en connaissance de cause, une peinture pillée par les nazis, des accusations de demandes de rançons d’un mystérieux collectionneur suisse, et des tentatives secrètes visant à vendre le dessin en pastel qui a fait le tour du monde.

L’histoire commence en juin 1940 dans la ville de Floriac, située à côté de Bordeaux, où Paul Rosenberg, un important marchand parisien d’art moderne qui a représenté, entre autres, Pablo Picasso, Georges Braque et Henri Matisse, avait loué une maison. Il est le grand-père maternel de la journaliste Anne Sinclair.

Avec l’avancée inéluctable des nazis et la défaite imminente de la France, Rosenberg n’a pas eu d’autres choix que de quitter sa patrie. Avec sa femme Marguerite, et sa fille, le marchand est parti pour Lisbonne au Portugal avant de rejoindre New York. Le fils du couple, Alexandre, a fui en Grande-Bretagne où il a répondu à l’appel du général de Gaulle pour que ses compatriotes résistent à l’occupation allemande et rejoigne les Forces françaises libres.

Rosenberg avait déplacé plusieurs œuvres d’art de Paris vers sa résidence de location estivale à Floriac. Parmi les œuvres qu’il a été contraint d’abandonner, on pouvait trouver un dessin au pastel de l’artiste français Edgar Degas. Le « Portait de Gabrielle Diot » était l’une des œuvres d’art préférées de Rosenberg, et elle était à l’origine accrochée au-dessus de son bureau dans sa galerie parisienne de la Rue de La Boétie.

Illustration: Des nazis aux côtés d’oeuvres d’art pillées (Capture d’écran : YouTube)

Sur les ordres de l’ambassadeur allemand en France, Heinrich Otto Abetz, une grande partie de la collection personnelle et des œuvres destinées à la vente de Rosenberg – environ 400 œuvres en tout, y compris celle de Degas – ont été saisies.

Le « Portrait de Gabrielle Diot » a tout d’abord été transporté à l’ambassade allemande à Paris. Avec les autres œuvres d’art de Rosenberg, le dessin est ensuite tombé entre les mains du tristement célèbre criminel de guerre Alfred Rosenberg. Ce dernier était le chef de l’unité nazi responsable des pillages d’œuvres d’art, aussi appelée Einsatzstab Reichsleiter Rosenberg, qui avait fait transférer la peinture au Jeu de Paume, la galerie parisienne où les Allemands conservaient l’énorme quantité d’œuvres d’art qu’ils avaient volées aux Juifs français.

Selon un document détaillé et confidentiel préparé par les héritiers de Paul Rosenberg, le « Portrait de Gabrielle Diot » a ensuite été échangé par les nazis pour un autre tableau. En 1942, on pense qu’il a été vendu à une famille suisse, qui a ensuite vécu à Ascona sur les rives du lac Maggiore.

Quels que furent les mouvements du portrait après juin 1940, une chose est claire : le « Portrait de Gabrielle Diot » a été illégalement pris à Paul Rosenberg et n’a jamais été récupéré ou vendu par la famille. En 1944, 1947 et 1958, les Rosenberg ont déposé des déclarations d’après-guerre pour signaler la disparition de l’œuvre. Ils l’ont également enregistrée dans de nombreux forums contemporains dédiés aux œuvres d’art volées.

Des chemins de fer au grand écran

Les efforts de Rosenberg pour récupérer leur œuvre d’art perdue ont reçu un soutien inattendu dès le départ, peu après que les Alliés ont commencé la libération de la France à l’été 1944.

Sous le commandement d’Alexandre Rosenberg, alors devenu lieutenant, les Forces libres françaises ont dynamité des voies ferrées dans le nord de Paris. En ouvrant les portes d’un wagon d’un train allemand qui avait été arrêté, Rosenberg s’est retrouvé devant des tableaux de Picasso, Renoir, Braque et Cézanne – il en connaissait déjà beaucoup grâce à la galerie et la maison de son père – que les nazis essayaient de faire sortir du pays. Leur découverte a inspiré le film de 1964.

Des officiers SS ont pu agrandir leurs collections par le biais d’agents nazis délégués aux arts (Capture d’écran : YouTube)

Même après la mort de Paul Rosenberg en 1959, sa famille a continué ses recherches pour récupérer ce qui leur avait été dérobé il y a près de quatre-vingt ans.

Et ces efforts ont rencontré certains succès. En 2014, avec l’aide de Christopher Marinello de la Récupération Internationale d’Art, une agence basée à Londres qui vise à aider les familles juives à récupérer les œuvres d’art volées, le centre d’art Henie Onstad de Norvège a restitué la « Femme à la robe bleue devant la cheminée » de Matisse. La gallerie d’Olso avait fait l’acquisition du tableau de Rosenberg en toute bonne foi.

L’année suivante, Marinello a aidé à la récupération d’un autre Matisse, le « Portrait d’une femme assise », l’une de plus de 1 000 œuvres d’art découvertes dans l’appartement munichois de Cornelius Gurlitt, le fils d’un marchand d’art nazi.

Mais le « Portrait de Gabrielle Diot » – l’une des environ 65 œuvres d’art volées que les Rosenberg n’ont pas pu retrouver – continue à échapper à la famille. La piste n’est pourtant pas totalement effacée, et une clef pour élucider son mystère se trouve peut-être auprès d’un marchand d’art basé à Hambourg, Mathias Hans.

Une époque différente, des pratiques différentes de vente d’œuvres d’art

Selon Hans, qui a répondu aux questions posées par le Times of Israël et qui a également posté un communiqué sur le site internet de sa galerie, il s’est chargé de la vente du tableau en 1974 à son propriétaire actuel, un collectionneur suisse bien connu.

« En 1974, a-t-il expliqué, il n’y avait pas de questions sur le sujet des ‘œuvres d’art volées par les nazis’. Je n’en savais [rien] et puisque je savais qui étaient les derniers propriétaires, il n’y avait pas de raisons de procéder à des vérifications supplémentaires. Avec le recul, cela semble incroyable, mais je veux souligner que c’était une époque [différente], [il n’y avait] pas Internet, j’étais jeune, je venais juste de me lancer dans le métier de marchand d’art ».

Christopher Marinello, directeur-général du Art Recovery Group, pose pour une photographie dans le centre de Londres, le 8 juillet 2015 (Crédit : AFP PHOTO / NIKLAS HALLE’N)

De fait, a suggéré Hans, c’était précisément parce qu’il savait que le tableau venait de la galerie de Paul Rosenberg et que Rosenberg était « un célèbre marchand d’art à Paris », que cela « sembl[ait] être une très bonne provenance ».

Pourtant, Marinello accuse Hans d’avoir su que le tableau avait été acheté en 1942 et qu’il s’agissait donc d’un « tableau suspect ». Il lui reproche de ne pas avoir posé les bonnes questions.

« ‘Quelle sorte de provenance est le Paris occupé par les Nazis en 1942 ?’ Hans savait, ou aurait dû savoir, qu’il traitait des objets volés en 1974. Les marchands d’arts sont tenus de respecter un très haut niveau de vérification, et cette provenance était suspecte à tous les niveaux », a expliqué Marinello.

Dans la déclaration de son site internet, Hans a déclaré qu’à l’époque, ni lui ni l’acquéreur ne savaient que l’article était volé.

A la fin des années 1980, le collectionneur suisse a contacté Hans, lui demandant d’organiser une nouvelle vente. Hans a placé une publicité – avec une image de la peinture – dans un magazine d’art international, soulignant que l’œuvre avait autrefois appartenu à la collection Paul Rosenberg à Paris. De nouveau, a-t-il insisté, il ne savait ni ne suspectait que l’œuvre d’art avait été volée.

La publicité a été repérée par la belle-fille de Rosenberg, Elaine. Elle et Hans ont eu, selon les différentes sources, une conversation téléphonique difficile. Elle a expliqué que le portrait avait été volé à sa famille et qu’il devrait être restitué. Hans a maintenu que, n’étant pas le « propriétaire », il ne pouvait restituer l’œuvre.

Selon le communiqué de son site internet, Hans a pourtant relayé à Elaine Rosenberg une offre de son client suisse pour revendre le tableau à la famille au prix auquel il l’avait payé – 3,5 millions de francs suisses (3,5 millions d’euros) – en 1974. Il a affirmé qu’Elaine Rosenberg n’était pas intéressée à discuter avec lui, qu’elle l’avait traité de « porc nazi », et a appelé la police, qui, a-t-il déclaré, l’avait lavé de toute malversation. Hans a aussi expliqué que son client suisse avait décidé de retirer le portrait de la vente.

Marianne Rosenberg, petite-fille du collectionneur d’art parisien Paul Rosenberg, le vendredi 5 avril 2013 à New York. (Crédit : AP Photo/Mary Altaffer)

« C’est très frustrant, a déclaré Marianne, petite fille de Paul Rosenberg et marchand d’art basée à New York, au Times of Israël. « La peinture est sortie de nulle part dans un magazine d’art. Quand M. Hans a été contacté puisqu’il faisait la publicité pour la vente du tableau… il a immédiatement été non-coopératif ».

Mais les tentatives de vendre le portrait ne se sont pas arrêtées en 1974. Au lieu de cela, Marinello affirme qu’il a découvert d’autres tentatives par Hans, à partir de 2003, de vendre le portrait, en utilisant des intermédiaires du Danmark, d’Allemagne, de Californie, de New York et de Venise.

En 2003, Robert Morgan, un artiste vivant à Venise, a reçu la visite d’un ami de longue date qui a apporté avec lui une reproduction du tableau. Hans avait demandé à Christian von Bentheim, un entrepreneur allemand de l’aider à trouver un éventuel acquéreur.

Von Bentheim, s’est souvenu Morgan, « n’est pas un marchand d’art. Il m’a simplement demandé des conseils en pensant que c’était mon domaine ». Pas un marchand d’art lui même, Morgan a contacté un ami à la Galerie Nationale du Canada qui lui a donné l’information que l’œuvre faisait partie de la collection de Rosenberg pillée par les nazis en 1942. Morgan a relayé l’information à von Bentheim qui a immédiatement rendu la copie à Hans.

« Lui, mais aussi moi par extension, avons eu le sentiment que M. Hans avait profité de nous », a déclaré Morgan.

Quinze ans plus tard, grâce à une rencontre fortuite, Morgan a appris les efforts de Marinello pour retrouver l’œuvre d’art, et il lui a raconté son expérience de 2003.

« Toute ma sympathie va à la mémoire de Degas et aux propriétaires légitimes », a déclaré Morgan.

Von Bentheim n’a pas répondu à la demande d’interview du Times of Israël. Il n’y pas d’éléments qui laissent penser qu’il savait que l’œuvre était volée.

La journaliste française Anne Sinclair, petite-fille du légendaire vendeur d’œuvres d’art français Paul Rosenberg (1881-1959), au vernissage de l’exposition sur sa vie, « 21 rue de la Boétie » au musée de la Boverie à Liège, en Belgique, le 21 septembre 2016. (Crédit : John Thys/AFP)

Marinello affirme que von Bentheim lui a dit qu’il avait vu le portrait dans un entrepôt de stockage de Hans autour des années 2003-2004 à Basel, en Suisse. Hans a confirmé que « l’original était dans un entrepôt de stockage en Suisse ».

En 2007, il semble qu’il y ait une tentative d’engager un avocat danois et un marchand d’art afin de trouver un acheteur, et le Galerie Wildenstein de New York a été contactée à propos d’une possibilité de vente.

Marinello ne mâche pas ses mots pour qualifier les éventuelles actions d’Hans. « Pour résumer les choses, a-t-il expliqué, l’homme savait qu’il avait un tableau pillé par les nazis entre les mains, et il essaie de s’en débarrasser. Il essaie de le fourguer à quelqu’un d’autre. Il a pris une commission sur une peinture pillée par les nazis en 1974 et il essaie de faire de l’argent sur une peinture pillée par les nazis en 2003 ».

Dans son communiqué sur son site internet, Hans est pourtant catégorique qu’il avait bien indiqué à son client que si la vente pouvait légalement être effectuée, elle était « difficile et discutable » étant donné la demande de restitution. Il a précisé que ces éléments seraient clairement expliqués à tout acheteur potentiel.

En outre, a-t-il affirmé au Times of Israël, « à part l’appel téléphonique d’Elaine Rosenberg en 1989, quand elle a affirmé que le tableau avait été volé, il n’y a jamais eu de demande ou d’autre requête jusqu’à 2016 – ni écrite ni verbale ».

A la demande des Rosenberg, Marinello a lui-même pris contact avec Hans en 2016. Ses efforts, dans ce qu’il a défini comme de la « diplomatie discrète », ont pourtant échoué à ce jour.

Des demandes de « rançons » ?

Hans a répété l’offre de son client de vendre le portrait à la famille pour le prix auquel il l’avait payé en 1974.

Marinello a clairement dit à Hans : « C’est une demande de rançon, et nous n’allons pas la payer ».

A côté du bureau d’Hans dans sa galerie d’Hambourg, on pouvait voir une reproduction du tableau que, selon Marinello, le marchand d’art allemand avait utilisé pour « tenter de le vendre ». Hans a nié que la copie a servi à cet objectif.

Marianne Rosenberg était tout aussi catégorique. « Il nous demande de racheter la peinture – mais nous possédons la peinture », a-t-elle expliqué. « C’est notre propriété, donc je ne peux racheter quelque chose que je possède. Nous n’avons rien fait d’incorrect. Le tableau nous a été volé par les nazis ».

Elle convenait que si le collectionneur suisse avait acheté la peinture de bonne foi, il devrait recevoir une compensation de la part de l’intermédiaire ou du vendeur, « mais certainement pas de notre part ».

Christopher Marinello, avocat représentant la famille Rosenberg, regarde le tableau « La Femme assise » de Henri Matisse’s ‘Femme Assise’ le 15 mùai 2015 à Munich (Crédit : AFP PHOTO / ART RECOVERY / WOLF HEIDER-SAWALL)

Hans a qualifié les arguments d’une « demande de rançon » comme du « non-sens ». Selon lui, le propriétaire de la peinture avait offert une « solution équitable » en 1974 à un prix qui avait une valeur bien moindre il y a environ 40 ans. Son client avait aussi proposé d’échanger le tableau pour une autre peinture.

« Le propriétaire du tableau n’est pas un criminel », a insisté Hans. « Il est désolé de l’histoire de la peinture et il est prêt à faire un compromis ». En revanche, il n’est pas prêt à ‘rendre’ le tableau sans compensation. « Ce n’est pas acceptable pour le propriétaire du tableau », a-t-il argumenté.

Marinello pense que Hans est clairement en situation « conflictuelle » et qu’il devrait prendre ses distances de l’affaire et permettre à un avocat de représenter son client. « Si la peinture est restituée, il devra assumer la responsabilité de l’achat et il perdra », a expliqué Marinello. « Par ses actions, Hans ralentit les efforts de restitution et renforce sa propre image de marchand cachant des œuvres d’art pillées par les Nazis à des familles juives ».

Hans a déclaré qu’il n’y avait « absolument aucune base légale » pour les revendications de Marinello, et que cela s’inscrivait dans un effort de le « discréditer ».

Le droit allemand ne va pas vraiment dans le sens des revendications des Rosenberg, puisqu’il faut que la plainte pour vol soit déposée dans les 30 ans après les faits.

Marinello considère cependant que le gouvernement allemand n’a pas fait assez pour aider à résoudre la question. Les tentatives de persuader le Ministère de la Culture et des Médias d’intervenir se sont heurtés à un mur.

Les échanges de courriers, que le Times of Israël a pu consulter, suggèrent que si des officiels du ministère ont proposé d’organiser une rencontre entre les Rosenberg et Hans, ils ont également souligné la nécessité pour les « deux parties » de « trouver un compromis ».

La réponse du ministère, a expliqué Marinello, « était, au mieux, un effort à contre-cœur. Les autorités allemandes pourraient enquêter sur beaucoup d’éléments comme les archives d’achat, d’impôts et d’exports. L’Allemagne n’est pas seulement responsable pour les actions des précédentes générations en 1940, mais aussi responsable des standards qu’elle projette maintenant sur le marché. Quand le gouvernement ne montre pas l’exemple, il donne au marché une excuse pour faire le strict minimum, à savoir arrêter le marché des œuvres pillées ».

Dans un communiqué au Times of Israël, le ministère a déclaré qu’il avait fait un « effort important » pour proposer une médiation dans l’affaire. On précisait ne pas disposer des pouvoirs légaux que Marinello avait évoqués, mais on soulignait que la nouvelle loi de Protection de la propriété culturelle de 2016 renforçait les responsabilités qui sont placées sur les marchands d’art concernant les objets qui ont, ou qui sont suspectés, d’avoir été pris pendant les années du nazisme. Ces régulations s’appliquent cependant uniquement aux œuvres d’art mises sur le marché après l’adoption de la loi en août 2016.

Alors qu’une conférence va se tenir en Allemagne ce mois pour marquer le 20ème anniversaire des Principes de Washington sur l’art confisqué par les nazis, Marinello a déclaré que « l’inaction et l’incapacité » du gouvernement à intercéder pour le cas des Rosenberg suggérait un plus grand intérêt « dans la perception du grand public… que dans la volonté de se confronter et de rectifier les actions des Nazis ».

En savoir plus sur :
C’est vous qui le dites...