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Des rabbins demandent l’arrêt du financement US aux extrémistes israéliens

Leur demande ayant été rejetée, 19 rabbins ont médiatisé une lettre au Fonds communautaire juif réclamant de ne plus verser de fonds au groupe Lehava, proche d'Itamar Ben-Gvir

Des Israéliens agitent des drapeaux israéliens et dansent pendant la Marche des Drapeaux près de la Vieille Ville de Jérusalem, le 15 juin 2021. (Crédit :  Yonatan Sindel / Flash90)
Des Israéliens agitent des drapeaux israéliens et dansent pendant la Marche des Drapeaux près de la Vieille Ville de Jérusalem, le 15 juin 2021. (Crédit : Yonatan Sindel / Flash90)

JTA — Suite à la dernière guerre qui avait eu lieu, l’année dernière, dans la bande de Gaza, un groupe de célèbres rabbins de la région de New York avait estimé qu’une organisation caritative juive américaine majeure avait indirectement aidé à attiser les violences.

Dans un courrier adressé à l’organisation caritative, les 19 rabbins – certains de renommée nationale, comme Angela Buchdahl, Sharon Kleinbaum et Amichai Lau-Lavie – avaient souligné que l’ONG avait permis à des fonds non-imposables de financer les extrémistes de droite en Israël.

En tant que fonds orienté par les donateurs, le Jewish Communal Fund, à hauteur de 2,4 milliards de dollars, accepte les donations de milliers d’individus, distribuant ensuite l’argent conformément à leurs recommandations.

Une partie de l’argent, avaient expliqué les rabbins, avait été remis à Lehava, un groupe connu pour ses défilés incendiaires à travers les quartiers palestiniens de Jérusalem aux cris de « Mort aux Arabes ». Lehava avait organisé une telle marche avant que la guerre n’éclate entre Israël et le Hamas, au mois de mai de l’année dernière.

« Nous considérons le débat rigoureux au sein de la communauté juive comme précieux et nous apprécions l’engagement pris par le JCF qui est de financer des groupes représentant un large éventail de positionnements politiques », avaient écrit les rabbins dans leur courrier, qui réclamait également un rendez-vous. « Toutefois, les incitations à la haine et les violences ne sauraient être considérés comme un positionnement politique légitime. »

L’organisation caritative avait rejeté les rabbins – refusant leur demande de rendez-vous et ignorant leur appel à changer de pratique de financement et à cesser de donner de l’argent « à des organisations qui soutiennent les violences ».

Le député d’extrême droite Itamar Ben Gvir vu après avoir visité le Mont du Temple au Mur Occidental dans la Vieille Ville de Jérusalem, le 31 mars 2022. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Aujourd’hui, alors qu’il y a eu de nouveaux morts en Israël dans le contexte d’une vague d’attentats sans précédent depuis plusieurs années et que les groupes d’extrême-droite s’agitent une nouvelle fois – le député affilié à Lehava Itamar Ben-Gvir s’est rendu sur le mont du Temple, juste avant le ramadan – les rabbins ont décidé de médiatiser leur plaidoyer.

La lettre avait été mise au point par le groupe de Défense des droits de l’Homme Truah. La directrice-générale du groupe, le rabbin Jill Jacobs, a expliqué que ce sont les événements récents qui ont déterminé les signataires à se manifester publiquement.

“Itamar Ben-Gvir n’a fait que multiplier ses provocations et nous nous inquiétons de ce que l’argent qui va à Lehava [et à d’autres] n’aide qu’à attiser des violences majeures », a dit Jacobs à JTA. « Nous pensons que les personnes qui confient leurs dons charitables au Jewish Communal Fund doivent absolument savoir qu’ils aident aussi à subventionner des extrémistes violents ».

Un grand nombre des signataires sont connus pour leur activisme autour des questions de justice sociale et le groupe est largement progressiste en termes de courant du judaïsme. Un seul rabbin signataire, Avraham Bronstein de la synagogue Hampton Synagogue à Long Island, est à la tête d’une congrégation orthodoxe.

Peut-être le rabbin le plus célèbre à avoir apposé sa signature sur la lettre est Buchdahl, qui dirige la Central Synagogue à New York qui est l’une des plus importantes congrégations juives du pays. Elle avait fait les gros titres au début de sa carrière lorsqu’elle était devenue la première Américaine d’origine asiatique à être ordonnée rabbin en 2001. L’année dernière, elle avait été un indice de l’émission « Jeopardy! » et cette année, son nom avait été encore une fois cité dans les médias parce qu’elle s’était entretenue avec l’homme qui avait pris en otage des fidèles dans une synagogue du Texas. Il avait demandé à lui parler parce qu’il avait eu l’impression que Buchdahl était « le grand-rabbin de l’Amérique », un titre qui n’existe pas en réalité.

La rabbine Angela Buchdahl de la Central Synagogue de Manhatta évoque sa communication avec l’homme qui avait pris en otage des fidèles dans une synagogue du Texas pendant un sermon prononcé une semaine plus tard, le 21 janvier 2022. (Capture d’écran via JTA)

Kleinbaum, de son côté, dirige la congrégation Beit Simchat Torah à New York et elle est connue pour son activisme en faveur des droits LGBT. Elle avait été l’un des choix du président Joe Biden pour la Commission américaine travaillant sur la liberté religieuse internationale. Autre signataire de la missive, Lau-Lavie, chef spirituel de sa communauté New York Lab/Shul NYC, une communauté huppée du centre de New York, qui est également artiste et qui est un fervent défenseur de pratiques plus inclusives autour du mariage interconfessionnel. Il est par ailleurs le rejeton d’une famille illustre de rabbins.

Dans leur lettre du mois de juin 2021, les rabbins s’étaient concentrés sur le Jewish Communal Fund et sur une autre ONG américaine, le Central Fund of Israël.

Cette dernière organisation à but non-lucratif est mise en cause depuis plus d’une décennie parce qu’elle serait utilisée comme un canal de financement par les groupes extrémistes au sein de l’État juif lorsqu’ils sollicitent des subventions aux États-Unis.

Au-delà de Lehava, le Central Fund est lié à des groupes comme Honenu qui donne de l’argent aux Juifs israéliens condamnés pour des actes de violence perpétrés sur des Palestiniens et à Im Tirtzu, qui avait diffusé, dans le passé, une vidéo virale dans laquelle l’organisation qualifiait quatre groupes de défense des droits de l’Homme israéliens majeurs « d’agents étrangers » – ce qui avait été à l’origine d’une campagne prévisible de menaces de mort. Le Central Fund donne également des financements à une yeshiva de Cisjordanie, la yeshiva Od Yosef Chai, dont le rabbin a été condamné, l’année dernière, pour incitations à la violence contre les Palestiniens par des juges israéliens.

Photo d’illustration : Benzi Gopstein (avec le microphone), membre d’Otzma Yehudit et chef du groupe anti-métissage Lehava, mène une manifestation contre le défilé de la Gay Pride de Jérusalem, le 6 juin 2019. (Yonatan Sindel/Flash90)

Les critiques comme Jacobs, la présidente de Truah, disent depuis longtemps que le Central Fund abuse de son statut d’organisation à but non-lucratif. Elle avait déposé plainte au nom de son groupe en 2015 auprès de l’IRS, et il semble bien qu’une enquête avait été ouverte, à l’époque, de la part des autorités.

Jacobs avait appris que sa plainte avait été prise en compte lorsqu’elle avait reçu un courriel de l’Agent spécial des enquêtes de l’IRS Dan McWilliams.

« Je travaille très étroitement avec le personnel de l’IRS qui enquête à plein temps sur les organisations caritatives », avait écrit McWilliams dans ce courriel dont l’existence n’avait jamais été révélée jusqu’à présent. « Je voudrais vous parler de ces organisations ».

La présidente du Réseau de défense des droits de l’Homme T’ruah, le rabbin Rabbi Jill Jacobs (Crédit : Tamara Fleming Photography)

Il avait ajouté dans son message qu’il entrerait en contact avec l’unité d’Interpol, au sein de la police israélienne, et avec l’unité chargée du blanchiment d’argent au sein de l’Autorité fiscale israélienne.

Le courriel de McWilliams suggérait que l’IRS avait bien ouvert une enquête sur le Central Fund of Israel, estime aujourd’hui Marcus Owens, ancien directeur de la division chargée des organisations non-imposables au sein de l’IRS. Owens travaille dorénavant pour le cabinet juridique Loeb & Loeb LLP où il conseille des ONGs qui font l’objet d’une enquête gouvernementale.

« L’IRS reçoit un certain nombre de plaintes et il ne dispose pas des ressources nécessaires pour assurer le suivi de toutes », explique Owens à JTA. « Ce que dit ce courriel, c’est que l’IRS a lu la plainte et qu’elle a décidé qu’elle était suffisante pour lancer une enquête. »

Le fait que le Central Fund soit encore en activité, six ans plus tard, veut dire que l’enquête a été close, continue Owens.

Un représentant du Central Fund of Israel avait confié à Haaretz, en 2016, que l’IRS s’était manifestée auprès de l’organisation mais que ses investigations n’avaient pas permis de découvrir quoi que ce soit d’irrégulier. Le groupe n’a pas répondu à une demande de commentaire. McWilliams a conseillé à JTA de se tourner vers le service de presse de l’IRS, qui a néanmoins refusé de répondre à nos questions.

Il est possible que les résultats des élections présidentielles en 2016 aient joué un rôle dans ce qu’il s’était passé.

« L’administration Trump est arrivé et elle a, en fait, coupé le robinet à l’IRS à tous les égards », remarque Owens. Les financements alloués à l’IRS étaient allés décroissants pendant toutes les années de la présidence de Trump – même si les fonds versés au service avaient commencé à diminuer plusieurs années auparavant.

Dans les années qui avaient suivi les premières critiques du Central Fund, non seulement l’organisation était parvenue à faire taire ses détracteurs mais elle s’était aussi rapidement élargie. Les revenus ont par ailleurs été depuis multipliés par quatre, passant de 12 millions de dollars en 2012 à 48 millions de dollars l’année dernière, selon les données de l’IRS.

A la grande déception des rabbins signataires de la missive, il s’avère que le Jewish Communal Fund est l’un des soutiens majeurs du Central Fund. Il lui alloue 1,6 millions de dollars par an et il lui a versé un montant total de 23 millions de dollars depuis 2002, indiquent les registres de l’IRS.

Organisation caritative mainstream liée à l’UJA-Federation of New York, le Jewish Communal Fund fonctionne sous la forme d’un fonds orienté par les donateurs (l’UJA New York soutient 70 Faces Media, compagnie parente de JTA). En tant que tel, il collecte des contributions individuelles, maintenant l’anonymat de ses donateurs et leur offrant un allègement fiscal immédiat, et il distribue l’argent en fonction des recommandations faites par les donateurs.

Sur une somme totale de 520 millions de dollars qui a été distribuée à 10 325 bénéficiaires du mois de juin 2020 au mois de juin 2021, la grande majorité des dons a été remise à des entités irréprochables – écoles, bibliothèques, dispensaires de santé.

Selon le courrier des rabbins, toutefois, le Jewish Communal Fund se doit d’établir des limites en ce qui concerne des catégories particulières de dons et notamment rejeter les demandes faites par les donateurs de transférer des fonds au Central Fund of Israel. Le courrier demandait ainsi au JCF de publier des règles de financement susceptibles de garantir que les fonds « ne parviendront pas entre les mains d’organisations qui soutiennent la violence en Israël, aux États-Unis ou ailleurs ».

La destinataire de la lettre, la directrice-générale du JCF, Susan Dickman, n’a pas répondu à une demande de commentaire.

Le JCF est loin d’être la seule organisation caritative juive à aider financièrement le Central Fund. Dans une analyse réalisée à partir des données de l’IRS, JTA a découvert qu’il y avait des dizaines de donateurs juifs enregistrés auprès du Central Fund, notamment la Houston Jewish Community Foundation et la Keren Tikvah Foundation.

Le président de Lehava, Benzi Gopstein, amené à la cour de Jérusalem, le 16 décembre 2014. (Crédit : Yonathan Sindel/Flash90)

Les Fonds orientés par les donateurs dans le monde juif, comme JCF, ont attiré une attention croissante ces dernières années, avec des interrogations sur les critères utilisés par ces derniers pour contrôler les requêtes des donateurs. Peu sont depuis passés à l’action en résultat pour remédier aux possibles failles : En 2018, la San Francisco Jewish Community Federation, une organisation juive majeure, avait indiqué qu’elle ne verserait plus ses dons au Central Fund après que le Forward a révélé que des paiements de l’organisation avaient été enregistrés en faveur de la Canary Mission, une liste noire sur Internet qui vise des étudiants d’université critiques d’Israël.

Pratiquement tous les fonds juifs ont mis en place des règles et des orientations qui émanent de leurs propres directives en termes de mission mais des pressions sont exercées de manière à ce que les organisations cèdent aux priorités établies par les donateurs, quels qu’ils soient, commente Lila Corwin Berman, professeure d’histoire à la Temple University et spécialiste de la philanthropie juive.

« Il y a très peu de cas d’organisations qui disent : ‘Non, on ne va pas faire ce que vous voulez avec l’argent’, » explique Berman. Ce qui s’explique partiellement parce que les donateurs peuvent contourner les restrictions imposées par les entités juives et s’adresser directement à des firmes commerciales comme, par exemple, Fidelity et Charles Schwab.

« Il y a dorénavant un nombre beaucoup plus élevé de Fonds qui n’ont pas, pour leur part, de directives imposées par l’ordre de mission qu’ils se sont donnés », , continue Berman. « Avec toutes les nouvelles options qui sont maintenant à disposition, les choses sont devenues plus difficiles pour les groupes juifs parce que leurs ‘clients’, si on peut le dire ainsi, peuvent aller ailleurs ».

Dans leur courrier, les rabbins reconnaissaient qu’une décision en leur faveur ne parviendrait pas à limiter le flux des liquidités allouées aux groupes extrémistes israéliens.

« Si ne plus donner d’argent au Central Fund of Israel ne fera pas disparaître Lehava et les autres groupes extrémistes, le faire enverra le message clair que les Juifs de New York refusent de tolérer la violence », avaient-ils écrit.

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