Devant un Israël juif, Mansour Abbas se proclame nouveau chef des Arabes du pays
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Analyse

Devant un Israël juif, Mansour Abbas se proclame nouveau chef des Arabes du pays

Un soutien de Raam à la droite serait époustouflant, mais si le centre-gauche avait été disposé à s’affranchir des conventions, Odeh serait peut-être à la place d’Abbas aujourd'hui

Mansour Abbas, leader de Raam, prononce un discours dans la ville de Nazareth, dans le nord du pays, le 1er avril 2021. (Crédit : David Cohen / Flash90)
Mansour Abbas, leader de Raam, prononce un discours dans la ville de Nazareth, dans le nord du pays, le 1er avril 2021. (Crédit : David Cohen / Flash90)

« Le moment du changement est arrivé », a déclaré l’islamiste conservateur Mansour Abbas, entouré de drapeaux verts, à son auditoire hébréophone.

De larges pans de l’Israël juif ont alors blêmi.

Qu’on l’aime ou qu’on le déteste, Mansour Abbas a prouvé qu’il était un politicien habile. Il a crée la surprise à chaque virage : d’abord en se détachant de l’alliance de la Liste arabe unie au lieu de se soumettre à ses ordres ; puis en menant une campagne électorale disciplinée qui a porté son parti, en cavalier seul, bien au-delà du seuil minimal du nombre d’électeurs nécessaires pour entrer à la Knesset.

À présent, Abbas semble prêt à terminer son tour de passe-passe : faire de son parti arabe israélien un acteur actif dans un gouvernement de droite. Et pas n’importe quel gouvernement de droite, un gouvernement dirigé par le Premier ministre Benjamin Netanyahu, qui est largement vilipendé par les Arabes israéliens en raison d’années de remarques racistes et de promotion de lois dénoncées comme discriminatoires.

Pour ce faire, Abbas savait qu’il avait besoin d’adopter un discours théâtral qui pourrait remettre les compteurs à zéro concernant la façon dont le public juif en Israël le perçoit. C’est pourquoi il a concentré ses remarques sur des appels à la paix et à la réconciliation. Face à ses propos humanistes sur le respect pour tous les peuples, on pourrait presque en oublier la virulente opposition de son parti aux droits des homosexuels.

Mansour Abbas, leader de Raam, avec des partisans dans la ville de Nazareth, dans le nord du pays, le 1er avril 2021. (Crédit : David Cohen / Flash90)

« J’apporte une prière pour l’espoir et la recherche d’une coexistence basée sur le respect mutuel et sur une véritable égalité », a déclaré Abbas. « Ce que nous avons en commun est plus grand que ce qui nous divise. »

Abbas a soigneusement évité de mentionner la cause palestinienne, bien qu’il a souligné que les Juifs devaient tenter de comprendre le récit des Arabes israéliens. Mais ne vous y trompez pas : Abbas n’a pas oublié les Palestiniens, affirment ses collaborateurs. Il est pragmatique et stratégique et mènera cette bataille un autre jour.

Changement de la garde

Le discours a également montré qu’un nouvel équilibre des pouvoirs avait pris forme dans le paysage politique arabe israélien. Pendant des années, le plus grand parti arabe israélien, Hadash, a dicté l’ordre du jour politique arabe israélien et ses membres contrôlaient d’importantes institutions municipales.

Ayman Odeh, le chef de Hadash, dirige l’alliance de la Liste arabe unie, qui rassemble des partis arabes – ce qui en fait peut-être le citoyen palestinien d’Israël présent à la Knesset le plus connu tant en Israël que dans le monde.

Mais lors des dernières élections, Hadash n’a obtenu que trois sièges à la Knesset (sur un total de six pour la Liste arabe unie) contre quatre pour Raam. Dans son discours de jeudi soir, Abbas a enfoncé le couteau encore un peu plus profondément.

« Moi, Mansour Abbas, un homme faisant partie du Mouvement islamique, je suis un Arabe et musulman fier, un citoyen de l’État d’Israël, qui dirige le plus grand mouvement politique de la société arabe », a déclaré Abbas, en référence à sa victoire sur Hadash.

Odeh n’a cessé de prêcher les valeurs du partenariat arabo-juif, de la coexistence, de l’égalité et du respect mutuel. Mais il l’a fait en échange de conditions inacceptables jusqu’à présent pour les politiciens juifs israéliens, car il refuse de faire des compromis concernant la mobilisation pour la cause nationale palestinienne. Il n’aurait jamais non plus envisagé de siéger avec Netanyahu.

Mais le chef de la Liste arabe unie a dû serrer les dents en regardant le discours de jeudi soir à Nazareth. Après tout, si le centre-gauche avait été aussi courageux, ou aussi désespéré que Netanyahu pourrait bien l’être aujourd’hui, Odeh aurait pu être celui qui se tenait debout sur cette estrade l’année dernière, cherchant à inaugurer une nouvelle ère dans les relations arabo-juives au sein de la zone délimitée la ligne verte.

Ayman Odeh et Ahmad Tibi de la Liste arabe unie font une déclaration après leur rencontre avec le chef de Yesh Atid, Yair Lapid, à Tel Aviv, le 1er avril 2021. (Capture d’écran)

Après la troisième élection coup-sur-coup ayant eu lieu en Israël en mars 2020, l’alliance de la Liste arabe unie d’Odeh, composée pour la plupart de partis arabes, est montée en puissance pour atteindre le chiffre jamais égalé de 15 sièges à la Knesset. Avec un enthousiasme vivace, la Liste a recommandé le chef de Kakhol lavan Benny Gantz pour le poste de Premier ministre – pour finalement se rendre compte que Gantz n’était pas intéressé et préférait entrer dans une coalition avec Netanyahu.

Les partis de centre-gauche sur lesquels Odeh et ses collègues parlementaires avaient misé pour exprimer leur nouvelle force politique et leur crédibilité n’étaient pas disposés à répondre en nature. Aigri et désespéré, le soutien de l’électorat arabe à la Liste arabe unie avait alors chuté et l’apathie des électeurs s’était accrue.

La vision politique de Raam a été façonnée par cet échec. Les électeurs et les parlementaires de Raam ont exprimé des vues profondément cyniques tant sur la gauche que sur la droite.

Mais contrairement à la Liste arabe unie, dont certains membres semblent être devenus plus réticents à soutenir des politiciens sionistes, Raam en est arrivé à la conclusion opposée. La nature apparemment mercenaire de la politique de Raam ne provient pas d’une affinité nouvelle pour Netanyahu, mais d’une désillusion extrême à l’égard du centre sioniste et la gauche.

Un associé de Raam a fait remarquer que les islamistes préféraient Netanyahu au bloc anti-Netanyahu, qui était sans dirigeant, et occupé à mener des guerres d’ego. Si Raam devait jouer un rôle dans un gouvernement Netanyahu, même en restant à l’extérieur, même pour une courte période – cela pourrait suffire à rendre la légitimité aux partis arabes pour toujours, a-t-il déclaré.

Le chef de Raam, Mansour Abbas, au siège du parti à Tamra, le soir des élections, le 23 mars 2021. (Crédit : Flash90)

Mais en ce qui concerne leur vision de la gauche et de la droite sionistes, une fois les intérêts mis de côté, les membres de Raam ont peu de choses positives à dire.

« Je vous le dis, les deux [camps] sont mauvais. Mais au final, nous avons des demandes », a déclaré le nouveau député de Raam Mazen Ghanaim lorsqu’on lui a demandé quel bloc il préférait – celui qui soutient Netanyahu ou celui qui s’oppose à lui.

Abbas a déclaré à Israël jeudi soir qu’il ne souhaitait pas être considéré comme un faiseur de roi, bien qu’il a lui-même utilisé l’expression à plusieurs reprises lors d’entretiens précédant les élections. « Nous serons le poids décisif sur la balance », avait déclaré Abbas au Times of Israël dans sa ville natale de Maghar le jour des élections du 23 mars.

Indépendamment de l’identité de la personne qu’Abbas finira par recommander pour former le prochain gouvernement, la révolution dans la politique arabe israélienne est en marche. Abbas est désormais le plus grand acteur politique de l’Israël arabe. La question est maintenant de savoir où cette prépondérance le mènera, et combien de temps elle durera.

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