Diana Pinto : Les Juifs d’Europe ne sont pas assis sur leurs valises et prêts à partir
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Diana Pinto : Les Juifs d’Europe ne sont pas assis sur leurs valises et prêts à partir

Lors de la conférence mondiale du JCC à Jérusalem, une historienne a fait état d’un retour à une culture et une pensée pré-Holocauste dans une communauté qui reste parce qu’elle le veut

Amanda Borschel-Dan édite la rubrique « Le Monde Juif »

Dr Diana Pinto à Jérusalem à l'hôtel Yehuda après son discours sur le renforcement de la résilience communautaire, le 5 novembre, 2015. (Crédit : Amanda Borschel-Dan / The Times of Israel)
Dr Diana Pinto à Jérusalem à l'hôtel Yehuda après son discours sur le renforcement de la résilience communautaire, le 5 novembre, 2015. (Crédit : Amanda Borschel-Dan / The Times of Israel)

Après la terrible série d’attaques perpétrées contre des Juifs à Paris et à Copenhague l’hiver dernier, les tribunes des medias juifs ne cessaient de se demander si 2015 allait « finalement » être l’année où le peuple juif quitterait ce continent « maudit ».

La semaine dernière, le Docteur Diana Pinto, historienne européenne, s’est exprimée à la conférence mondiale du JCC (Centre communautaire juif) à Jérusalem. Elle a assuré à la foule des 500 personnes réunies venant de 24 pays de la diaspora que, ni en 2015, ni dans un futur proche, les 1,4 million de Juifs d’Europe ne boucleront leurs « valises en carton » et fuiront.

Alternant savamment entre humour teinté d’ironie et observations faites sur le terrain lors d’une session plénière à la conférence 2015 du JCC intitulée « Construire la résilience de la communauté en temps de troubles politiques et sociaux », la conférencière Pinto a chassé la notion de communauté juive européenne en voie d’extinction, en proie à un antisémitisme incessant et qui n’attend qu’une chose : partir.

Selon Pinto, les Juifs d’Amérique et Israël perçoivent l’Europe comme la patrie des « derniers Juifs imprudents qui n’ont pas retenu la leçon de l’Holocauste ». Ce n’est pas du tout le cas, a affirmé cette universitaire qui habite Paris, a étudié à Harvard et a vu le jour en 1949 dans l’Italie d’après-guerre.

Je vous l’accorde, a reconnu Pinto, il y a une indéniable abondance d’antisémites en Europe aujourd’hui – des individus qui adhèrent soit au « nouvel » antisémitisme islamiste, soit au bon vieux racisme européen bien connu. Mais comparer ce qu’il se passe aujourd’hui avec la situation en Europe de 1930 est « un affront » et une « insulte » à la mémoire de ceux qui ont souffert et péri pendant l’Holocauste, a affirmé Pinto.

« Du Portugal à la Russie, les Juifs ne sont pas victimes d’antisémitisme d’Etat », a-t-elle déclaré.

En Europe, à aucun endroit les Juifs ne sont persécutés et pourchassés par l’Etat et les élites parce qu’ils sont Juifs. Et sans cette infrastructure de l’Etat, il ne peut pas y avoir d’importante mise en place d’opinions antisémites des individus, a-t-elle ajouté.

Bien au contraire. Il existe déjà une législation contre l’antisémitisme dans la plupart des pays de l’Union européenne et un financement est affecté à la protection des Juifs.

Et cette prise de conscience croissante est en cours : Rien que le mois dernier, le vice-président de la Commission européenne Frans Timmermans a annoncé qu’il allait nommer un coordinateur spécial pour la lutte contre l’antisémitisme en Europe.

 Le vice-président de la Commission européenne, Frans Timmermans (Crédit : CC BY-Partij van de Arbeid, Wikimedia Commons)
Le vice-président de la Commission européenne, Frans Timmermans (Crédit : CC BY-Partij van de Arbeid, Wikimedia Commons)

Par exemple, la France – le pays où Pinto a vécu de nombreuses années – possède « l’un des meilleurs mécanismes de sécurité pour protéger sa communauté juive », a-t-elle expliqué. Le pays finance massivement cet effort et il y a des soldats en tenue de combat postés devant chaque institution communautaire juive. Elle a ajouté avec une pointe d’ironie que ce dispositif présentait tout de même l’ « effet pervers » de signaler clairement au public les emplacements des institutions juives.

De nombreux Juifs se sentent de plus en plus mal à l’aise dans une France rongée par le harcèlement antisémite. « Les insultes sont insupportables », a souligné Pinto. Ajoutez à cela les modestes opportunités financières et l’Agence juive pour Israël attend quelque 10 000 nouveaux citoyens israéliens venus de France cette année.

« Mais cela veut dire qu’il reste 575 000 Juifs en Europe », a dit Pinto.

Pinto a évoqué la montée des partis nationalistes d’extrême droite qui balaient l’Europe. Lors de la session de questions réponses, une déléguée grecque a affirmée que Aube dorée, le troisième parti le plus important de son pays, représente une « effrayante réalité » car il réussit à recueillir 7 % des voix.

Pinto a ajouté que le Front national français pourrait recueillir jusqu’à 24 % des voix dans certaines régions. La déléguée hongroise a expliqué que, dans certains endroits de son pays, le parti ultra-nationaliste Jobbik est si puissant qu’il évoque le fascisme des années 30 aux Juifs du pays.

Pinto a, en revanche, rejeté ce qu’elle a qualifié de « vision larmoyante de l’histoire » qui tendrait à décrire la situation des Juifs aujourd’hui comme étant un chapitre de plus dans la saga de l’oppression des Juifs.

« Il n’y pas de Juifs prisonniers du continent européen. S’ils ne veulent pas y rester, ils peuvent aller s’installer en Israël. Cela constitue une différence de poids par rapport aux années 30 », a martelé Pinto.

Les partis les plus extrêmes d’Europe ont aujourd’hui une autre cible : les Musulmans

« En tant que juifs, nous ne représentons plus le premier prix. Ce sont les Musulmans et les autres minorités », a déclaré Pinto.

« Du Portugal à la Russie, les Juifs ne sont pas victimes d’antisémitisme d’Etat »

Diana Pinto

Assez fièrement, elle a décrit comment la communauté juive européenne, se souvenant de son propre statut de réfugiée de guerre, est en première ligne pour accueillir les flux de migrants et de réfugiés, en grande majorité musulmans, « un des plus gros défis des dix ans à venir ».

Dans cette interface avec des peuples ayant « des identités historiquement chargées », la communauté juive européenne dit « Peu importe votre provenance, c’est votre destination qui compte », a rappelé Pinto.

A l’issue de la session, la professeure polyglotte est énergiquement passée de l’anglais au français et à l’espagnol pour répondre aux préoccupations des délégués de Grande Bretagne, d’Amérique du Sud et de France avant que ceux-ci ne se dépêchent de se rendre à la conférence suivante.

Plus tard, lors d’un entretien qu’elle a accordée au Times of Israel, Pinto – sirotant un verre d’eau assise sur un canapé de l’hôtel Yehuda – a délivré de sa voix douce un message optimiste mais prudent. Visiblement contente, elle a parlé d’un renouveau de la pensée juive pré-Holocauste des racines européennes juives qui ont été précédemment abandonnées dans un effort de renforcement du nouvel Etat juif.

Mas aujourd’hui, en contradiction avec les politiques israéliennes en hausse, les Juifs européens retournent à leur « ethnicité juive » et à la philosophie des rabbins progressistes des années 1920 et 1930. Le regain d’intérêt pour la femme rabbin Regina Jonas, née à Berlin et première femme juive à avoir été ordonnée rabbin illustre bien cette tendance.

Regina Jonas (Crédit : autorisation)
Regina Jonas (Crédit : autorisation)

« Ce qui était considéré comme mort et enterré renaît », s’est-elle réjouie.

Toujours en Europe, les « espaces juifs » – un sujet d’intérêt particulier pour Pinto – sont en constante évolution à l’instar de sites de rencontres interreligieuses.

Prenez par exemple le nouveau musée de l’histoire juive polonaise POLIN. De nombreux Polonais s’y rendent pour découvrir la riche culture juive du pays qui a été décimée pendant l’Holocauste.

Les non-Juifs se soucient de plus en plus du passé honteux de leurs pays pendant la Deuxième Guerre mondiale, dit Pinto, notamment avec des monuments qui symbolisent maintenant des tombes qui n’étaient pas reconnues depuis des décennies.

Pour de nombreux Européens, l’existence même des communautés juives – qui sont en pleine expansion à certains endroits – sert à calmer une population non juive mais qui se sent concernée.

« L’Holocause est un problème brûlant au quotidien, en Israël et aux Etats-Unis également. L’Europe est le seul endroit où l’Holocauste s’est produit mais les individus continuent à conjuguer les verbes qu’ils emploient au futur », a affirmé Pinto.

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