Dilcrah : « Le vieil antisémitisme traditionnel alimente le nouvel antisémitisme »
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Interview"Les Français juifs sont très attachés à la laïcité"

Dilcrah : « Le vieil antisémitisme traditionnel alimente le nouvel antisémitisme »

Fréderic Potier, délégué interministériel chargé de la lutte contre le racisme, l'antisémitisme et l'homophobie détaille les réformes annoncées par le président au dîner du Crif

Journaliste Société-Reportage

Frédéric Potier est un jeune préfet de 37 ans (Crédit : DILCRAH).
Frédéric Potier est un jeune préfet de 37 ans (Crédit : DILCRAH).

La longue prise de parole, 45 minutes, du président Emmanuel Macron lors du dernier dîner du Crif a été l’occasion de parler de sujets sensibles : du départ de juifs de certains quartiers difficiles et de l’absence d’enfants juifs dans de nombreuses écoles publiques.

Mais aussi d’annonces sur des sujets attendus : maintien de l’enveloppe dédiée à la sécurité des lieux de cultes, soutien à l’ouverture du musée Dreyfus en 2019; création d’une mission contre la haine sur Internet dirigée par Gil Taïeb et Karim Amellal; et enfin, réforme de la procédure pénale en faveur des victimes d’actes racistes et antisémites.

Au centre de ces réflexions, on retrouve Frédéric Potier le délégué interministériel à la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la haine anti-LGBT.

Times of Israel : Emmanuel Macron a déclaré lors du dernier dîner du Crif : « il y a un antisémitisme contemporain qui n’est plus réductible à l’importation du conflit israélo-palestinien. C’est malheureusement plus grave, plus installé », a-t-il ajouté, évoquant un « antisémitisme résurgent, profond ». A quel antisémitisme fait-il référence ?

Frédéric Potier : Il y a évidemment un islamisme radical qui s’est construit sur l’antisémitisme et pas seulement sur les tensions au Moyen-Orient.

Il faut noter que ces messages de haine s’alimentent de vieux clichés, de vieilles représentations antisémites, notamment les complots autour de l’argent et du pouvoir. Et l’on voit bien alors que le vieil antisémitisme traditionnel alimente et inspire le nouvel antisémitisme.

Etes-vous tout aussi inquiet de la réapparition de cet antisémitisme, au fond plus traditionnel, qui a profité d’une cure de jouvence avec les succès d’audience de Dieudonné et d’Alain Soral depuis une petite dizaine d’années ?

Le président de la République l’a bien dit hier [mercredi], on est dans un contexte de très forte montée de la xénophobie et du populisme sur l’ensemble du continent européen (en Allemagne, en Autriche, en Italie…). De plus, il y a une vraie vivacité des réseaux d’extrême-droite sur internet avec des vidéos, des blogs, de nombreux commentaires. Autour d’Alain Soral, il y a beaucoup de gens qui gravitent. L’enjeu est d’y répondre avec fermeté et surtout efficacité.

Où en est le combat contre les délits anti-musulmans contre lesquels SOS Racisme et l’UEJF se battaient dans les années 1990-2000, grâce à des testing devant des boîtes de nuit, ou lors d’entretiens d’embauche par exemple ? Noyé par le combat contre l’islamophobie, à qui beaucoup reprochent son caractère ultra-identitaire, de vouloir faire taire les critiques contre l’islam radical, et d’ignorer les vrais problèmes des Français musulmans, ce combat-là semble être devenu invisible ?

C’est un combat qui doit être mené. Les associations que vous avez citées comme SOS Racisme, l’UEJF, et la Licra, portent des valeurs universalistes et mènent des combats universalistes, et je crois qu’on en a plus que jamais besoin pour faire reculer la xénophobie et le communautarisme.

Ces associations ne sont pas mortes du tout. Elles étaient force de proposition il y a quelques jours encore, justement à propos des manifestations de haine sur internet. Je serai à leur côté pour combattre toutes les formes de racismes.

Pour ma part, je n’utilise pas le terme d’islamophobie, car il est souvent l’objet de manipulations et source de confusion. La terminologie officielle que nous utilisons est la notion d’actes anti-musulmans. Le ministère de l’Intérieur collecte et diffuse les chiffres officiels concernant ces délits. Comme pour d’autres formes de racisme, comme ceux à l’encontre des Roms et des personnes d’origine asiatiques, ce sont des réalités, et il faut que l’on transforme nos réponses.

Et je ne pense pas que la solution soit le communautarisme. La laïcité est à cet égard une force. Je suis persuadé qu’il y a une façon très intelligente et collective de vivre la laïcité permettant de lutter contre les extrémismes identitaires.

Hier encore le président a parlé de la constitution d’une mission pour lutter contre le racisme et l’antisémitisme sur Internet. Quels en sont les contours ?

Il a annoncé deux choses. Qu’une mission serait confiée à deux personnes, Gil Taïeb, vice-président du Crif, et Karim Amellal qui est écrivain-journaliste et qui préside What the Fake une jeune association travaillant sur la haine sur internet. Je travaille régulièrement avec lui dans le cadre de nos groupes de travail, avec d’autres spécialistes comme l’historien Marc Knobel qui est directeur des études du Crif.

Emmanuel Macron a cité en exemple la loi allemande qui prévoit de fortes amendes si les plate-formes comme Twitter ou Facebook ne retirent pas les contenus de haine en moins de 24h. Un exemple à suivre selon vous ?

Cette loi qui a été votée en Allemagne en juin dernier est entrée en vigueur en octobre. C’est un exemple inspirant pour les combats européens à venir. Aujourd’hui, il y a un débat en Allemagne autour de la compatibilité de cette loi avec la liberté d’expression, car beaucoup de messages ont été supprimés de manière automatique. Il faut que l’on regarde juridiquement ce qu’a donné cette loi et surtout sa mise en application. C’est ce travail là que nous allons mener avec cette mission. La question est de savoir s’il faut modifier simultanément la loi française et européenne et comment obtenir un retrait des contenus de haine illicite dans les meilleurs délais. Nous avons là un chantier extrêmement important qui est en train d’être engagé par le gouvernement. Et donc cette mission d’origine associative va nous y aider.

Quelles difficultés avez-vous rencontrées dans votre face-à-face avec les poids lourds d’internet ?

C’est une réflexion dans tous les pays européens, avec au centre les actions menées une forme « d’avant-garde juridique » qu’est la loi allemande.

Mais chaque pays a ses spécificités : nous avons la loi Gayssot contre le négationnisme qui n’existe pas aux Etats-Unis par exemple. Il y a des spécificités en termes de législations nationales, mais on doit d’aboutir à un cadre commun européen. Si vous regardez les grands réseaux sociaux comme Twitter, Google et Facebook leurs outils sont applicables sur tout le continent européen : on ne peut pas avoir 27 législations et 27 modalités particulières avec des internautes qui ont la faculté de muter d’un pays à l’autre.

Nous rencontrons et nous discutons avec les grands opérateurs. Nous constatons une réelle prise de conscience. Il y a quelques années, ils étaient encore dans le déni, et se pensaient un peu comme La Poste, c’est-à-dire qu’ils n’avaient pas vocation selon eux à regarder les messages postés sur leur plateforme. Aujourd’hui, il y a eu une vraie prise de conscience de leur responsabilité. On arrive à obtenir de résultats avec eux : c’est-à-dire à supprimer des pages Facebook, à supprimer des tweets, ou suspendre des chaînes YouTube. Il faut passer maintenant d’une réponse modeste et artisanale à une réponse plus massive pour répondre à l’océan de haine que l’on trouve sur le Net.

L’optimisation fiscale massive et très décriée de ces grands groupes qui les amène à payer des impôts dérisoires en Europe est-elle un levier dans ces négociations afin d’obtenir d’avantage de coopération de leur part ?

Cela n’a pas été le cas en Allemagne. Et pour la France, je ne pense pas que cela soit forcément pertinent d’établir un lien entre les deux sujets.

Le 27 mars, un enfant juif qui portait une kippa a été agressé à Montmagny. On a appris que, contrairement à l’avis du Parquet et de la police, la juge pour enfants n’a pas reconnu le caractère antisémite de l’agression. Pensez-vous, comme l’a suggéré le Premier ministre à Sarcelles en novembre dernier, qu’il devrait revenir à la victime de qualifier son agression, comme cela est le cas en Angleterre ?

Tout d’abord, il ne m’appartient pas de commenter une décision de justice ou une procédure en cours. Le Parquet avait qualifié dans un premier temps cette agression d’antisémite, dont acte. La juge pour enfants a eu une autre position, et c’est elle qui a mené les auditions, qui a eu accès aux procès-verbaux. Ce n’est pas moi, donc je n’ai pas à rentrer dans le commentaire. La question que cela pose et qui a été abordée par le président de la République lors du dîner du Crif, c’est la question de la formation des policiers, des gendarmes et des magistrats. Il a également annoncé qu’au cours de cette année nous allions expérimenter une nouvelle façon d’auditionner les victimes. Cela pourrait aboutir à réviser les procédures de rédaction des procès-verbaux et des auditions.

C’est-à-dire ?

Je pense que l’on peut améliorer très significativement la prise en compte de la parole de la victime dans nos procédures juridiques. Et l’on va regarder pour cela chez nos amis britanniques et en Europe du nord la façon dont ils retiennent les circonstances aggravantes racistes antisémites et homophobes dans les enquêtes.

Il s’agit d’une possibilité laissée aux victimes de caractériser elle-même leur agression ?

Oui, cela fait partie des exemples européens que nous regardons.

Hier soir, Emmanuel Macron s’est positionné contre la réédition des pamphlets de Céline par les éditions Gallimard. Entre laisser circuler des éditions anciennes sans contextualisation, et éditer de nouveaux ces textes accompagné d’un appareil critique, où va votre préférence ?

Le président a dit qu’il fallait avoir sur ces sujets là un débat adulte, critique et apaisé. C’est là la condition d’un débat démocratique vivant et serein. Sur ces sujets, il a évoqué également Charles Maurras. Je crois qu’il a dit qu’il était heureux qu’il y ait un tel débat, mais il n’a pas exprimé officiellement une position sur la publication des écrits de Céline, il l’a juste laissé entendre. Il veut laisser ce débat se poursuivre.

Ma position, très largement partagée par des historiens et des intellectuels comme Pierre-André Taguieff, est de dire que la seule valeur de ces écrits est leur trace dans l’Histoire, non pas leur valeur littéraire. Cette trace dans l’Histoire doit être restituée et commentée par les historiens. Et, à l’image de ce qui a été fait pour le journal de Goebbels, ou la réédition de Mein Kampf en Allemagne, il faudrait que ce projet s’inscrive dans un appareillage scientifique, exhaustif et pluridisciplinaire. Mais ce n’est pas à moi d’aller valider au préalable le travail des uns et des autres. Notre rôle n’est pas celui de censeur ou de police de la pensée.

Dans un récent rapport votre prédécesseur Gilles Clavreul évoque comme potentiellement problématique les manifestations religieuses juives publiques, où il fait sans doute allusion aux allumages publics de Hanoukka. Partagez-vous son avis ?

Je ne pense pas que cela soit forcément le sujet. Les Français juifs ont toujours été très attachés à la laïcité.

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