En Israël, des rescapés de la Shoah s’inquiètent pour les juifs de France
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"Les images d'aujourd'hui se superposent à celles du passé"

En Israël, des rescapés de la Shoah s’inquiètent pour les juifs de France

"L'histoire ne se répète pas mais on va dans la mauvaise direction", dit Samy Gryn, déplorant que "les juifs de France ne voient pas le danger qui arrive"

Samy Gryn, 78 ans,un des rares rescapés de la rafle du Vél d'Hiv en juillet 1942, montre une photo des proches, durant une interview à Tel Aviv, le 25 février 2019. (Crédit : MENAHEM KAHANA / AFP)
Samy Gryn, 78 ans,un des rares rescapés de la rafle du Vél d'Hiv en juillet 1942, montre une photo des proches, durant une interview à Tel Aviv, le 25 février 2019. (Crédit : MENAHEM KAHANA / AFP)

« La situation en France me fait penser aux années 30, je suis vraiment inquiet », dit Samy Gryn, 78 ans, un des rares rescapés de la rafle du Vél d’Hiv en juillet 1942.

Comme d’autres survivants juifs de la Shoah ayant quitté la France pour Israël, il observe à distance la résurgence des actes antisémites, avec un chagrin rehaussé par l’attachement qui demeure à son pays d’origine.

D’autres, interrogés par l’AFP, expriment leur indifférence vis-à-vis des réalités d’un pays avec lequel ils ont rompu, ou de la colère à l’encontre d’une France qui n’aurait pas tiré les leçons du passé.

M. Gryn avait deux ans quand il a été arrêté avec sa mère et sa sœur. Policiers et gendarmes français ont raflé des milliers de juifs à Paris et sa banlieue pour les déporter. Quelques dizaines seulement sont revenus.

Son père a été conduit au camp de concentration d’Auschwitz, en Pologne occupée, où il a été gazé.

Ruines du complexe de chambres à gaz-crématoires d’Auschwitz-Birkenau, l’ancien camp de la mort nazi en Pologne, octobre 2017 (Crédit : Matt Lebovic/The Times of Israel)

Samy Gryn a, lui, été transféré au camp d’internement de Drancy, en France. Puis il en a été extrait pour être caché par une famille chrétienne jusqu’à la fin de la guerre. Sa mère et sa sœur ont également survécu.

« Je devais être déporté (…) Mais j’ai été sauvé, je ne sais toujours pas pourquoi », dit le fringant septuagénaire, qui vit en Israël depuis presque 50 ans.

Il dit être parti de France quand son jeune fils s’est fait traiter de « sale juif » à l’école. Mais les événements de France touchent toujours une corde sensible.

« Ça revient »

La France a connu une augmentation de 74 % des actes antisémites en 2018 selon des chiffres gouvernementaux. Le président Emmanuel Macron a parlé d’un phénomène « sans doute inédit » depuis la Seconde Guerre mondiale.

Profanation d’un cimetière juif, découverte d’inscriptions antisémites, agression verbale contre un intellectuel français… Après le meurtre d’Ilan Halimi en 2006, la tuerie devant une école juive de Toulouse en 2012, celle dans une supérette juive à Paris en 2015 ou le meurtre d’une octogénaire juive à Paris en 2018, différents incidents ont conforté en Israël, pays né au lendemain de la Shoah, le sentiment répandu que les juifs sont en danger dans le pays où vit la plus importante communauté juive d’Europe.

« L’histoire ne se répète pas mais on va dans la mauvaise direction », dit Samy Gryn, déplorant que « les juifs de France ne voient pas le danger qui arrive ».

Graffiti antisémite avec le mot « Juden » sur la vitrine du restaurant Bagelstein, à Paris, France, le 9 février 2019. (Capture d’écran : YouTube)

M. Gryn fait partie de la direction d’Aloumim, Association israélienne des enfants cachés en France pendant la Shoah, qui compte environ 600 membres.

Quant aux juifs arrêtés en France, envoyés dans les camps de la mort et ayant survécu, ils seraient encore une petite dizaine à vivre en Israël, estime le président d’Aloumim, Shlomo Balsam.

« L’augmentation des actes antisémites en France fait remonter beaucoup de choses chez les rescapés », dit-il.

« Ça revient encore et encore. A nouveau, une vieille dame juive a été tuée parce qu’elle était juive. A nouveau, nos cimetières sont vandalisés. Les images d’aujourd’hui se superposent à celles du passé. Alors, il est évident qu’ils (les rescapés) sont particulièrement sensibles à ce qui se passe », ajoute M. Balsam.

Les rescapés ont été touchés par des dérives accompagnant le mouvement français de contestation des « gilets jaunes« , comme la violente et haineuse attaque verbale contre le philosophe Alain Finkielkraut, dit-il encore.

« Pas de colère »

Bénévole à l’accueil de Yad Vashem, le mémorial de la Shoah à Jérusalem, Berthe Badehi, 87 ans, raconte plusieurs fois par semaine, en hébreu, en anglais ou en français, à des groupes d’écoliers ou d’adultes son parcours de petite fille juive forcée de se cacher pendant la guerre.

Berthe Badehi, 87, française survivante de la Shoah, durant une interview à Yad Vashem, le 25 février 2019. (Crédit : MENAHEM KAHANA / AFP)

« Mes parents d’origine polonaise étaient tous les deux résistants communistes et en 1941, ma mère m’a préparé une petite valise et m’a placée chez une famille non juive en Savoie », raconte-t-elle.

Elle avait 12 ans quand son père est venu la rechercher en septembre 1944.

Dans le musée de Yad Vashem, elle cherche la photo de la fameuse « Affiche rouge » que les Allemands avaient placardée massivement en France pour désigner les résistants communistes condamnés à mort par l’occupant.

Mon père et ma mère « auraient pu être sur cette affiche », dit-elle.

Installée en Israël en 1956, Berthe Badehi est « déçue de voir la haine revenir, la haine contre les juifs, comme durant mon enfance ».

Mais « je n’ai pas de colère contre les Français, je leur dois la vie ». « Je suis inquiète mais je ne pense pas que ce qui s’est passé pendant la guerre puisse se reproduire », ajoute-t-elle, tout en montrant des photos de sa « famille de France », les descendants de la femme qui l’a cachée pendant la guerre.

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