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Interview

Entebbe : 50 ans plus tard, une ex-otage revit son traumatisme

Ella Rosenkovitch était en route pour voir ses grands-parents lorsque son vol a été détourné par des terroristes vers l'Ouganda. Un demi-siècle plus tard, elle se confie

Ella Rosenkovitch, alors âgée de cinq ans et demi, est prise dans les bras et embrassée au retour des otages israéliens d'Entebbe, le 4 juillet 1976. « J'ignore qui est l'homme sur cette photo », dit-elle. (Autorisation)
Ella Rosenkovitch, alors âgée de cinq ans et demi, est prise dans les bras et embrassée au retour des otages israéliens d'Entebbe, le 4 juillet 1976. « J'ignore qui est l'homme sur cette photo », dit-elle. (Autorisation)

Ella Rosenkovitch n’avait que cinq ans et demi lorsque des terroristes ont détourné le vol à bord duquel elle avait pris place, avec ses parents, pour se rendre à Paris. Ils ont été déroutés vers Entebbe, en Ouganda, le 27 juin 1976.

Pourtant, 50 ans plus tard, le souvenir de la semaine passée en tant qu’otage, avant la légendaire opération israélienne Entebbe demeure vivace — à tel point qu’elle y a vu l’urgence de militer en faveur de la libération des Israéliens kidnappés par le Hamas le 7 octobre 2023.

« J’étais petite à l’époque, et il y a beaucoup de détails que je n’ai appris que des années plus tard », confie au Times of Israel lors d’un entretien téléphonique cette femme, qui vit à Jérusalem et est aujourd’hui âgée de 55 ans. « Mais je me souviens très bien des moments les plus fatidiques. »

Le jour du détournement, Rosenkovitch se trouvait à bord du vol Air France 139 avec ses parents et son frère, âgé de 10 ans, pour aller rendre visite à ses grands-parents à Paris. Son autre frère, âgé de 16 ans, était resté seul en Israël.

Le vol, comme prévu, a fait escale à Athènes pour prendre d’autres passagers.

C’est là que quatre terroristes — deux Palestiniens et deux Allemands — sont montés à bord et ont détourné l’avion, d’abord vers la Libye, puis vers l’Ouganda. Les difficultés ont commencé lorsque les pirates de l’air ont séparé les mères et les enfants du reste des passagers pour les installer dans les premières rangées de l’appareil, se souvient Rosenkovitch.

« Je me souviens ne pas avoir compris ce qui se passait : j’ai demandé à mon frère », se rappelle Rosenkovitch. « Il m’a dit qu’il ne savait pas, mais je revois encore son regard terrifié. »

Une foule en liesse à l’aéroport Ben Gurion soulevant un soldat de l’équipe de sauvetage qui a libéré les otages kidnappés en Ouganda plus tôt dans la journée, le 4 juillet 1976. À l’arrière-plan se trouve l’avion de transport C-130 qui a pris part au raid. Le visage du sauveteur est masqué pour des raisons de sécurité. (Crédit : AP Photo/Pool)

Elle se souvient aussi du moment où les otages ont débarqué à l’aéroport international d’Entebbe, après une escale à Benghazi, en Libye, pour ravitailler l’avion en carburant. Sa mère a alors fait une plaisanterie qui sera répétée pendant des décennies au sein de la famille.

« Elle a dit : ‘Les enfants, on a atterri en Afrique. J’ai toujours voulu visiter l’Afrique’ », confie Rosenkovitch. « La façon dont elle l’a dit m’a alors paru très sage et intelligent. »

Alors que les otages sont évacués vers le bâtiment d’un vieux terminal de l’aéroport, les pirates de l’air font part de leurs exigences : 5 millions de dollars et la libération de 53 terroristes pro-palestiniens. Si leurs exigences ne sont pas satisfaites dans les trois jours, menacent-ils, ils tueront des otages.

Ella Rosenkovitch enfant, dans les années 1970, quelques années avant de se trouver à bord de l’avion détourné vers l’Ouganda en 1976. (Autorisation)

La vie quotidienne des otages

Les négociations prennent du temps et une routine précaire s’installe parmi les otages, qui dorment sur des matelas étalés sur le sol du terminal de l’aéroport et tentent de rester calmes en attendant d’être fixés sur leur sort. Ils sont bien nourris, trois fois par jour, avec de la viande, du riz et « les plus grandes bananes que j’aie jamais vues », témoigne Rosenkovitch.

Selon elle, elle est la plus jeune des 15 enfants et adolescents qui figurent parmi les plus de 250 otages retenus dans le vieux terminal d’Entebbe. Elle joue avec des enfants français jusqu’à ce qu’ils soient libérés et renvoyés en France les 30 juin et 1er juillet. Après cela, seul un groupe de 106 ressortissants, principalement israéliens, reste en captivité.

« C’était plutôt amusant, en fait », se souvient Rosenkovitch.

« Nos parents faisaient en sorte que nous restions calmes, que nous soyons occupés : ils tentaient de ne pas montrer leur propre peur. Ils organisaient des activités et des ateliers de dessin, sans compter la petite bibliothèque constituée des livres pour enfants que nous avions. »

Shai Gross, 6 ans, rentre en Israël après l’opération Entebbe, laquelle a permis de sauver une centaine d’otages à l’aéroport d’Entebbe en Ouganda, le 4 juillet 1976, suite au détournement d’un avion par des terroristes palestiniens. (Autorisation)

Un jeune homme, Jean-Jacques Mimouni, passe des heures à jouer avec les enfants les plus grands, ajoute Rosenkovitch. Il mourra lors de l’opération de sauvetage.

Rosenkovitch se rappelle les jeux, dehors, avec une petite fille française prénommée Sandrine : elles tapent dans une boîte de Nescafé vide et se sentent, en tant qu’enfants, étrangement libres, loin des règles du quotidien.

« D’après mon père, je lui ai demandé plusieurs fois si nous allions faire la même chose le lendemain, et j’étais heureuse quand il me répondait oui », explique-t-elle. « Cela en dit long sur la façon dont les parents ont réussi à nous faire vivre cela. »

Mais les conditions sanitaires se détériorent au fil des jours et, en milieu de semaine, des otages tombent malades. Sans vêtement de rechange, Rosenkovitch portera la même robe pendant sept jours, souligne-t-elle.

Idi Amin Dada, le président ougandais solidaire des pirates de l’air, rend visite aux otages presque chaque jour.

« C’était un homme de très grande taille, avec un uniforme », se rappelle Rosenkovitch. « Il me semblait effrayant. »

Le président ougandais Idi Amin Dada, avec le chapeau, s’entretient le 4 juillet 1976 à Nairobi, au Kenya, avec plusieurs otages libérés plus tôt dans la semaine par leurs ravisseurs terroristes à l’aéroport d’Entebbe, en Ouganda. (Photo AP/africapix)

Une audacieuse opération de sauvetage

Les otages ignorent que quatre avions de transport C-130 Hercules israéliens ont atterri tous feux éteints à 23 heures le 3 juillet, si bien qu’eux — et le monde entier — seront stupéfaits de ce qui se passera par la suite.

« Je n’oublierai jamais le réveil au son des coups de feu, cette nuit-là, », confie Rosenkovitch. « Nous avions terriblement peur et ne comprenions pas ce qui se passait. Nous ne savions pas qu’il s’agissait de Tsahal, et nous pensions que les terroristes étaient venus pour nous tuer. »

Les parents de Rosenkovitch mettent leur propre matelas au-dessus des enfants pour les protéger des balles. « Cela n’a duré que quelques secondes, mais cela a semblé très long », dit-elle. « J’avais l’impression d’étouffer. »

C’est alors qu’ils entendent des cris en hébreu. « Ils ont hurlé : ‘Couchez-vous par terre. Ne vous levez pas, ne vous levez pas.’ C’est là que nous avons compris qu’ils étaient venus nous sauver. »

Le chef d’État-major, le lieutenant-général Mordechai « Motta » Gur, fait un geste lors d’une conférence de presse à Tel-Aviv, le 8 juillet 1976, au cours de laquelle il donne des détails sur l’opération Entebbe. (Photo AP/Nash)

Ensuite, c’est le chaos, se souvient Rosenkovitch. Les commandos ont ordonné aux otages de courir vers les avions qui attendaient sur le tarmac plongé dans l’obscurité.

« Je cherchais mes sandales, mais je n’en ai trouvé qu’une », se rappelle-t-elle. « Mon père m’a prise dans ses bras et nous avons couru. »

Elle se souvient aussi d’avoir vu du feu des deux côtés du terrain d’aviation — elle a compris plus tard qu’il s’agissait de chasseurs de l’armée de l’air ougandaise que Tsahal détruisait pour empêcher toute poursuite. Le vol retour est totalement flou, ajoute Rosenkovitch, et après une brève escale à Nairobi, au Kenya, tout le monde s’endort, épuisé, en route vers la maison.

Des retrouvailles familiales pleines d’émotion lors du retour en Israël des otages du vol Air France détourné à Entebbe, en Ouganda, le 4 juillet 1976. (Service de presse du gouvernement israélien)

Sur les 106 otages, trois seront tués, dont Mimouni. Une personne est restée en Ouganda et une dizaine ont été blessées. L’ensemble de l’opération n’aura duré que 53 minutes, au cours desquelles Tsahal a éliminé sept pirates de l’air, 45 soldats ougandais et 11 avions MiG ougandais.

Cinq commandos de Tsahal ont été blessés au cours de l’opération, et un a été tué — Yoni Netanyahu, commandant de l’unité d’élite Sayeret Matkal et frère de l’actuel Premier ministre Benjamin Netanyahu.

Cette mission de sauvetage réussie, le jour où les États-Unis fêtent leur bicentenaire, a stupéfié le monde et est rapidement entré dans la légende israélienne.

Vivre avec ce qui s’est passé

Rosenkovitch a vu des photos et des images d’actualité de l’arrivée de son avion à l’aéroport Ben-Gurion, avec une foule immense et des réjouissances — mais elle ne se souvient de rien. Elle était sans doute en état de choc à ce moment-là, explique-t-elle.

En revanche, elle se souvient très bien de son retour à la maison.

Le ministre de la Défense Shimon Peres (à droite) et le Premier ministre Yitzhak Rabin accueillent les otages libérés d’Entebbe à leur retour en Israël, le 4 juillet 1976. (Archives du ministère de la Défense)

« Tout le quartier nous attendait devant », souligne Rosenkovitch. « Tous les voisins étaient inquiets : l’entrée de notre maison était couverte de pancartes et de messages de bienvenue. La maison était pleine de fleurs. Nous avons retrouvé mon autre frère, que des amis de nos parents avaient pris en charge le temps de la prise d’otages. »

Le père de Rosenkovitch a ensuite décidé de faire ce qu’ils étaient partis faire initialement. Quatre jours après leur retour en Israël, il a insisté pour que tout le monde parte pour Paris passer les vacances que les terroristes avaient voulu gâcher.

« Je ne sais pas d’où il a tiré cette force, mais il a décidé que nous prendrions à nouveau l’avion pour Paris pour faire ce que nous avions prévu de faire », se rappelle-t-elle.

« Quatre jours plus tard, nous étions en France avec mes grands-parents, après tout ce que nous avions vécu. Nous avons passé des vacances formidables, après quoi nous sommes rentrés en Israël et avons repris le cours normal de notre vie. Il n’y a pas eu de thérapie, de soutien psychologique ou quoi que ce soit de ce genre, mais ce fut un processus de guérison incroyable. »

Rosenkovitch est toujours en contact avec certains des enfants d’Entebbe — aujourd’hui âgés de 50 à 60 ans — via un groupe WhatsApp qu’ils ont créé en 2016 après avoir assisté aux événements marquant le 40e anniversaire du sauvetage.

Ella Rosenkovitch aujourd’hui. (Autorisation)

La plupart des enfants retenus à Entebbe ont mené des vies ordinaires malgré l’épreuve, souligne-t-elle. Rosenkovitch a fait carrière dans le journalisme, s’est mariée et a fondé une famille.

Mais ces dernières années, quelque chose a changé.

« L’histoire des otages capturés par le Hamas le 7 octobre 2023 m’a profondément touchée », explique-t-elle. « Ce que nous avons vécu n’est rien en comparaison de ce qu’ils ont vécu, mais j’ai senti qu’Israël devait tout faire pour les ramener. »

En janvier 2026, Israël a rapatrié le corps de Ran Gvili, le dernier des 251 otages kidnappés à Gaza lors du pogrom. Au total, 166 otages ont été secourus ou libérés vivants, et les dépouilles de 85 autres ont été restituées, certains d’entre eux étant déjà morts au moment de leur enlèvement.

Rosenkovitch s’est jointe aux rassemblements organisés par le Forum des familles d’otages et de disparus et, malgré sa nature réservée, elle a pris la parole à la tribune. Quelque chose en elle l’a poussée à parler, dit-elle.

« Je n’avais que cinq ans à l’époque, mais ces derniers temps, je pense constamment à ma captivité », conclut Rosenkovitch. « Après tout ce que j’ai vécu, je crois que le plus important est que notre pays ne nous abandonne jamais. »

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