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Interview

Ex-conseillère de Zelensky au ToI: Poutine veut l’Ukraine, il faut l’en dissuader

Iuliia Mendel, ancienne attachée de presse du président, estime que l'Ukraine a remporté des "succès" dans sa défense et prône une zone d'exclusion aérienne et des sanctions dures

David Horovitz

David est le fondateur et le rédacteur en chef du Times of Israel. Il était auparavant rédacteur en chef du Jerusalem Post et du Jerusalem Report. Il est l’auteur de « Un peu trop près de Dieu : les frissons et la panique d’une vie en Israël » (2000) et « Nature morte avec les poseurs de bombes : Israël à l’ère du terrorisme » (2004).

Le président russe Vladimir Poutine, à droite, et le président ukrainien Volodymyr Zelensky arrivent pour une séance de travail au Palais de l'Elysée, le 9 décembre 2019 à Paris. (Crédit : Ian Langsdon/Pool via AP)
Le président russe Vladimir Poutine, à droite, et le président ukrainien Volodymyr Zelensky arrivent pour une séance de travail au Palais de l'Elysée, le 9 décembre 2019 à Paris. (Crédit : Ian Langsdon/Pool via AP)

Pendant deux ans et jusqu’au mois de juillet dernier, Iuliia Mendel a été l’attachée de presse du président ukrainien Volodymyr Zelensky. Aujourd’hui journaliste et consultante, elle a acceoté de s’entretenir avec le Times of Israël au téléphone alors qu’elle se rendait en voiture, dans la soirée de samedi, dans le secteur de Lviv.

Elle a parlé des longues files d’attente aux stations-services encore ouvertes – un grand nombre étant fermé pour cause de manque de carburant. Elle explique aussi que les services de paiement par carte sont en panne et que les Ukrainiens sont obligés de payer les produits alimentaires encore disponibles en liquide.

Alors que la Russie a amassé ses forces à l’Est, au Sud et au Nord, Lviv et l’Ouest de l’Ukraine plus généralement sont les régions les plus calmes du pays, explique-t-elle, malgré des bombardements lourds au premier jour de l’attaque des Russes.

Elle raconte que vendredi, un embouteillage de presque 120 kilomètres de long s’est créé sur la principale autoroute qui relie Kiev et Lviv, les Ukrainiens prenant la fuite vers l’Ouest de la capitale pour échapper aux pilonnages russes au moment où les militaires ukrainiens acheminaient des équipements en direction de Kiev pour défendre la ville.

Mendel – que j’avais rencontrée quand je m’étais entretenu à Kiev avec Zelensky, au mois de janvier 2019 – n’a pas d’annonce grandiloquente à faire sur le déroulement à venir du conflit et sur son issue et s’est contentée de « prier et espérer que tout ira pour le mieux ». Elle ajoute que les Ukrainiens sont unis comme ils ne l’ont jamais été et que la Russie est bien déterminée à faire de l’Ukraine, « d’une manière ou d’une autre », sa « propriété ».

Elle salue un soutien international vital et apprécié, mais déplore des sanctions qui, jusqu’à maintenant, lui paraissent terriblement inadéquates. Elle ajoute que le bannissement de la Russie du système financier SWIFT serait une victoire pour l’Ukraine ; que la banque centrale russe doit être sanctionnée (les États-Unis y réfléchiraient) et qu’il est crucial de mettre en place une zone d’exclusion aérienne pour ôter à la Russie sa suprématie aérienne totale en Ukraine (une initiative jugée comme improbable au vu de son potentiel à entraîner une escalade de la situation et à encore étendre la guerre).

Concernant Zelensky, son ancien patron, elle affirme que sa promesse de rester jusqu’à la fin n’a rien d’une bravade : « Il ne dit pas ça pour les caméras. Il pense réellement ce qu’il dit. »

Iuliia Mendel, ancienne attachée de presse du président Volodymyr Zelensky en 2019. (via Facebook)

Ce qui suit est une retranscription révisée de notre conversation qui a pris fin lorsque Mendel est arrivée à l’un des innombrables checkpoints qui ont été établis dans toute l’Ukraine – certains sont des postes militaires officiels, d’autres des postes officieux, pris en charge par des Ukrainiens armés des villes et villages avoisinants, qui ont été installés après que Zelensky a encouragé les Ukrainiens à prendre les armes pour défendre le pays.

Times of Israël : Ressentez-vous l’impact de la guerre là où vous vous trouvez actuellement, près de Lviv?

Iuliia Mendel : Il est impossible de ne pas le ressentir mais l’Ouest est la partie la plus calme du pays. Le premier jour, il y a quand même eu des bombardements d’unités militaires, d’aéroports et d’une chaîne de télévision dans le secteur.

Un gros problème, c’est le manque de carburant. Il y a de longues files d’attente devant les stations-services ouvertes ; un grand nombre d’entre elles sont fermées. Les services de paiement par carte ne fonctionnent plus, il faut payer en liquide.

Il y a des checkpoints dans le secteur et dans toute l’Ukraine – ils sont officiels ou improvisés ; les postes improvisés ont été dressés par des hommes armés habitant les villes et les villages qui ont été encouragés à prendre les armes pour défendre le pays. Dans certaines zones, on creuse des tranchées autour des villes pour mieux assurer leur défense.

Il y a eu un embouteillage de 117 kilomètres hier entre Lviv et Kiev, alors que les équipements militaires, avec notamment des systèmes antiaériens de défense, étaient envoyés vers la capitale. Les gens partaient dans le sens contraire, vers l’Ouest, et ils ont commencé à circuler des deux côtés de l’autoroute. Il a fallu les renvoyer dans l’autre direction pour que les véhicules militaires puissent circuler.

Des embouteillages alors que les résidents quittent la ville de Kiev, le 24 février 2022. (Crédit : AP Photo/Emilio Morenatti)

Des dizaines de milliers de personnes sont en train de fuir le pays [elles étaient, selon les estimations, 100 000 samedi] mais c’est un nombre beaucoup plus élevé qui est parti en voiture vers l’Ouest pour échapper aux bombardements, en emmenant les parents et les familles vers des zones considérées comme plus sûres.

Comment Zelensky gère-t-il la guerre ?

Je le connais très bien et quand il dit qu’il restera jusqu’à la fin, ce n’est pas par bravade. Ce n’est pas pour les caméras. Il pense réellement ce qu’il dit.

Il y avait ce doute que la Russie lancerait une guerre à grande échelle. J’ignore de quelles informations il disposait avant l’attaque, mais il a voulu très certainement que la population reste calme.

Le président de l’Ukraine, Volodymyr Zelensky, interviewé dans son bureau à Kiev, le 18 janvier 2020. De droite à gauche : Zelensky, l’attachée de presse du président Iuliia Mendel, le rédacteur en chef du « Times of Israel » David Horovitz, traducteur. (Service de presse du Bureau du Président de l’Ukraine)

Aujourd’hui, il fait deux choses : il coordonne la défense militaire du pays, il prend les décisions majeures de manière à ce que la population puisse reconnaître que l’État est à ses côtés et qu’il fera tout pour la protéger. Et il continue le travail diplomatique, en parlant avec les leaders du monde — Biden, Macron, Scholz, Erdogan… Le président polonais Duda est d’une très grande aide… Les dirigeants des Pays Baltes… Il y a des soutiens qui viennent de tout le globe.

Mais les sanctions prises jusqu’à présent ne sont pas efficaces. L’économie russe est en croissance. Bannir la Russie du système SWIFT serait une victoire. Avec des sanctions à l’encontre de la banque centrale russe. Mon espoir est que ça nuise à l’économie russe et que ça fasse réfléchir Poutine. Il y a des mouvements de protestation au sein même de la Russie. Poutine n’est pas logique mais il doit réfléchir à l’économie.

La puissance aérienne est déterminante pour la Russie, et aussi pour le déplacement de ses troupes : il faut une zone d’exclusion aérienne.

L’entrée de l’Ukraine dans l’Union européenne doit être accélérée.

Mais là, maintenant, le plus important est de mettre un terme aux bombardements, aux pilonnages.

Je suis originaire de la région de Crimée. Ma mère est pédiatre là-bas. Ca fait trois jours qu’elle se terre dans un abri antiaérien avec une trentaine de nouveau-nés.

Une fillette ukrainienne réfugiée récupère un jouet dans une pile de vêtements donnés au poste frontière de Medyka, à Medyka, en Pologne, le 26 février 2022. (Crédit : AP Photo/Bernat Armangue)

Comment les choses vont-elles se terminer, selon vous ?

Il y a de nombreux scénarios. Je veux prier et espérer que tout ira pour le mieux – que la guerre sera la plus courte possible, qu’elle sera la moins lourde possible – et qu’on sera en capacité de défendre le pays.

On a remporté des succès. Nous sommes plus unis que nous ne l’avons jamais été. Mais ils sont inarrêtables – parce qu’ils se moquent de la mort, qu’elle survienne d’un côté ou de l’autre.

Ils peuvent se saisir de certaines parties du pays.

Ils tentent d’arriver jusqu’au bureau du président et jusqu’au président lui-même.

C’est du chantage – pour empêcher l’Ukraine d’entrer dans l’OTAN. Les Russes veulent que l’Ukraine soit leur propriété, d’une manière ou d’une autre.

Là, c’est le pire scénario envisageable. Pour le moment, nous devons faire cesser les bombardements.

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