Face à la courbe, un bilan de Netanyahu salué – mais néanmoins remis en question
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AnalyseL’accord d’unité, si important ?

Face à la courbe, un bilan de Netanyahu salué – mais néanmoins remis en question

La plupart des Israéliens sont satisfaits de l’action de Netanyahu dans la lutte contre la pandémie, mais plusieurs analystes tempèrent ses résultats

Raphael Ahren

Raphael Ahren est le correspondant diplomatique du Times of Israël

Un enfant israélien regarde le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu lors d’une conférence de presse en direct sur les nouvelles restrictions gouvernementales dans le cadre de la lutte contre la pandémie de coronavirus, le 19 mars 2020. (Crédit : Chen Leopold / Flash90)
Un enfant israélien regarde le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu lors d’une conférence de presse en direct sur les nouvelles restrictions gouvernementales dans le cadre de la lutte contre la pandémie de coronavirus, le 19 mars 2020. (Crédit : Chen Leopold / Flash90)

Les deux tiers des Israéliens se disent satisfaits de la manière dont le Premier ministre Benjamin Netanyahu gère la pandémie de coronavirus, selon une enquête de la Douzième chaine révélée lundi.

Mais certains analystes, soulignant les échecs du gouvernement dans sa réponse à ce défi, les statistiques trompeuses et les polémiques empêchant une gestion efficace de la crise, remettent en question l’action du Premier ministre.

Par rapport à d’autres pays, Israël a indéniablement réussi – et continue – à s’en tirer relativement bien dans cette crise. Le Premier ministre mérite certainement ce crédit – et ne s’est pas abstenu de s’en féliciter.

En fait, cette auto-évaluation de Netanyahu par Netanyahu pourrait être l’une des principales raisons du sentiment largement répandu selon lequel le Premier ministre guide la nation à travers ces temps sombres avec une efficacité sans précédent. Dans ses multiples discours à la nation, diffusés aux heures de grande écoute, il ne se tarit pas d’éloges au sujet des mesures qu’il a prises.

Des louanges répétées

« Israël, avec deux ou trois autres pays occidentaux, est dans une meilleure situation que tous les autres pays », a-t-il déclaré le 4 mars. « Notre situation est meilleure car, dès le début, j’ai ordonné une politique de sur-préparation et non de sous-préparation », dit-il.

Le 1er avril, il a cité une enquête douteuse publiée par le Deep Knowledge Group – une société de capital-investissement basée à Hong Kong largement inconnue – qui classait Israël comme le pays le plus sûr du monde face à la crise du coronavirus.

Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu s’exprime lors d’une conférence de presse sur le coronavirus, au bureau du Premier ministre à Jérusalem, le 25 mars 2020. (Crédit : Olivier Fitoussi/Flash90)

« Cela signifie que, jusqu’à présent, nous avons pris les bonnes décisions, de façon très efficace », a-t-il déclaré. Les économies s’effondrent partout dans le monde, mais en Israël, « la situation est meilleure », a-t-il souligné.

Le ministère des Finances a reçu des offres de crédit de plus de 25 milliards de dollars – bien plus que ce à quoi il s’attendait, a-t-il ajouté. « C’est une grande expression de confiance à l’égard de l’économie israélienne. »

Quelques jours plus tard, le bureau de Netanyahu a publié un communiqué de presse faisant état de ses conversations avec des dirigeants étrangers concernant une levée des obstacles à l’achat de « trois énormes cargaisons » de médicaments et d’autres équipements médicaux qui aideraient Israël à lutter contre la pandémie.

Ces livraisons comprennent 2,5 tonnes d’anesthésiques en provenance d’Italie, 2,4 millions de comprimés de chloroquine, un médicament expérimental – et largement controversé – qui, selon certains épistémologiste – le professeur français Didier Raoult en premier lieu – pourrait traiter le COVID-19, et des millions d’équipements de protection individuelle en provenance de Chine, selon le communiqué de presse.

Des pilules d’hydroxychloroquine. (Crédit : AP Photo/John Locher)

Après s’être entretenu avec Netanyahu, le Premier ministre indien Narendra Modi a donné son approbation concernant un envoi de tonnes de matières premières nécessaires à la production de chloroquine, a poursuivi le communiqué.

« Je dois vous dire que nous avons eu beaucoup de succès dans cette guerre », a déclaré Netanyahu dans un autre discours télévisé lundi soir.

À titre d’exemple, il a déclaré qu’en quelques semaines, le taux d’infection quotidien était passé de 22 % à 4 %. Le taux de mortalité et la proportion de porteurs qui sont dans un état grave ou qui ont besoin de respirateurs sont « relativement faibles par rapport à la plupart des pays », a-t-il déclaré.

Une réussite prémonitoire

Peu d’analystes contestent le fait que le Premier ministre a agi avec sagesse, peut-être même avec précaution, au début de la pandémie, qu’il a qualifiée comme telle avant l’Organisation mondiale de la Santé (OMS).

« Sur le défi du coronavirus, je donne à Netanyahu des notes élevées », a déclaré le lauréat du prix Israël Yehezkel Dror, « scientifique politique contemplatif » autoproclamé et ancien président de l’administration publique de l’Université hébraïque de Jérusalem.

Le professeur Yehezkel Dror. (Crédit : capture d’écran YouTube)

« Aucun pays ne peut être préparé à toutes les éventualités : tremblements de terre, guerres, peste et plus encore. Mais, grâce aux préparatifs de guerre, Israël dispose de ressources qui peuvent être utilisées pour contenir la pandémie, comme l’armée », a-t-il dit.

Dror, qui a écrit plusieurs livres sur la politique et le leadership israéliens, a déclaré que, dans un monde plein de surprises, la capacité d’improviser est essentielle. « Les erreurs sont inévitables. Par rapport à d’autres pays et compte tenu de problèmes particuliers – tels que les ultra-orthodoxes [communauté qui semble avoir été particulièrement touchée par la pandémie], Israël s’en sort bien. »

L’ancien conseiller adjoint à la sécurité nationale, Chuck Freilich, qui a beaucoup écrit sur les processus décisionnels des gouvernements israéliens, a reconnu que le Premier ministre méritait des félicitations pour avoir su gérer la crise avec efficacité.

Des années de négligence

« Il a pris de l’avance sur la courbe par rapport à d’autres pays européens », a déclaré Freilich. « Cependant, il ne fait aucun doute que le système de santé a été ignoré et mal géré pendant des années. Ce n’était tout simplement pas une priorité nationale. »

En 2018, Israël a dépensé 2 780 dollars par habitant en dépenses de santé, un peu moins que la Slovénie et bien en dessous de la moyenne de l’OCDE. On compte en moyenne trois lits d’hôpital pour mille habitants (en Hongrie, le taux est de sept pour mille habitants).

An Israeli patient waits in the corridor of the Barzlai Medical Center. Nurses from Barzilai Hospital in Ashkelon and Soroka hospital in Beersheva left their stations for two hours to protest an excessive work burden. February 15, 2012. (photo credit:Tsafrir Abayov/Flash90
Un patient israélien attend dans le couloir du centre médical Barzlai à Ashkelon, dans le sud d’Israël, le 15 février 2012. (Crédit : Tsafrir Abayov / Flash90)

« Mais plus important encore », a poursuivi Freilich, « au cours de la dernière décennie, le ministère de la Santé a été dirigé par un ministre dont l’intérêt pour la santé est minime, qui est plus intéressé par le favoritisme pour sa propre communauté, et qui va probablement être accusé de corruption très bientôt ».

Freilich faisait référence à Yaakov Litzman, chef du parti YaHadout HaTorah, qui dirige le ministère de la Santé – avec de brèves interruptions – depuis 2009. L’année dernière, la police a recommandé qu’il soit inculpé de corruption, de fraude et d’abus de confiance dans deux affaires distinctes.

Litzman, qui a contracté le coronavirus – peut-être en ayant contrevenu aux instructions de son propre ministère en assistant à des prières de groupe (il le nie) – a été largement critiqué pour sa gestion de la crise, les politiciens de l’opposition exhortant Netanyahu à ne pas le reconduire à son poste.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu (à gauche) avec le ministre de la Santé Yaakov Litzman, à Jérusalem, le 11 mars 2020. (Crédit : Flash90)

En revanche, « la gestion globale de la crise par Netanyahu a été plutôt bonne », estime Freilich, qui enseigne les sciences politiques dans les universités de Columbia et de Tel Aviv.

« Jusqu’à ces derniers jours, les gens lui accordaient des notes assez élevées. Mais les considérations politiques commencent à assombrir cela. »

Le jeu de la politique

Netanyahu dépend du soutien des partis ultra-orthodoxes pour former une coalition majoritaire – c’est pourquoi, selon des critiques comme Freilich, il hésitait initialement à sévir contre les communautés haredim, malgré le fait que certains de leurs membres aient catégoriquement rejeté les directives du ministère de la Santé visant à ralentir la propagation de la maladie.

Sur cette photo du 2 avril 2020, des officiers de police israéliens portant des équipements de protection attendent que des hommes ultra-orthodoxes fassent leur prière dans une synagogue de Bnei Brak avant de les placer en détention. (Crédit : AP/Ariel Schalit )

« Il y avait un besoin objectif d’une répression totale, mais c’est clairement juste une question de politique. Et nous allons tous en payer le prix car, en fin de compte, il en découle plus de cas », a déclaré Freilich.

Le sondeur et analyste politique Mitchell Barak a également fait valoir que la réponse initiale de Netanyahu à la pandémie avait été avisée et digne de la stature d’un homme d’État, avant d’être salie par de la politique de bas étage.

« Il est définitivement aux commandes, conduisant la réponse du gouvernement à la crise. Là où il a échoué, c’est dans son refus de jouer en équipe. Il est le LeBron James du gouvernement israélien : il n’a pas besoin de coéquipiers, il n’a pas besoin d’entraîneur, il veut marquer tous les paniers lui-même », a-t-il déclaré.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu, au centre, visite le centre d’opérations du coronavirus du Magen David Adom à Jérusalem avec le ministre des Finances Moshe Kahlon, à droite, le ministre de la Santé Yaakov Litzman, deuxième à droite, le ministre du Tourisme Yariv Levin, à gauche, et le conseiller à la sécurité nationale Meir Ben-Shabbat, deuxième à gauche, le 27 février 2020. (Crédit : Amos Ben Gershom / GPO)

Une coordination et une communication faibles

Malgré les discours éloquents de Netanyahu, certains observateurs ont donné au gouvernement de mauvaises notes concernant sa stratégie de communication.

« Il doit y avoir une personne chargée d’expliquer au public ce qui se passe », a déclaré un ancien haut responsable gouvernemental, sous couvert d’anonymat. « Le Premier ministre ne peut pas être son propre porte-parole. Cela apporte trop de confusion et d’incertitude. »

Par exemple, le gouvernement a envoyé des messages contradictoires sur certains aspects cruciaux de sa gestion de crise, a déclaré le responsable. « Quelle est l’importance des tests [du coronavirus] ? Leur nombre est-il en augmentation et si non, pourquoi ? Faut-il porter des masques ? Au début, ils ont répondu que non, et maintenant, nous sommes obligés de le faire. Vous pouvez changer de politique, mais vous devez ensuite expliquer pourquoi aux gens. »

C’est la réponse médicale de Jacob, mais les mains politiques d’Esaü

La décision de Netanyahu de confier au Conseil de sécurité nationale (NSC), qui fait partie du Cabinet du Premier ministre, la responsabilité de coordonner la réponse à la crise israélienne, a également été critiquée.

L’une des leçons tirées de la guerre du Liban en 2006 a été la création de l’Autorité d’urgence nationale. Département du ministère de la Défense, cet organe est chargé de « coordonner et rassembler toutes les organisations de défense responsables du Front intérieur lors de situations d’urgence », selon le ministère de la Défense.

« C’est cet organisme en particulier – ni le ministère de la Santé, ni le Mossad, ni le NSC – qui devrait diriger la réponse », a expliqué l’ancien responsable. « Peut-être que Netanyahu a refusé cela parce que Naftali Bennett est ministre de la Défense », a-t-il ajouté, faisant allusion à la forte animosité du premier envers ce dernier.

Les gens n’ont ni argent ni crédit. Qui se soucie désormais de l’annexion ?

En effet, ces dernières semaines, il semble que le Premier ministre ait « joué à un jeu machiavélique de poker politique », explique Barak, l’analyste politique.

La « coalition d’urgence » est-elle vitale ou non ?

Depuis les premiers jours de l’épidémie de coronavirus, Netanyahu a appelé le leader de Kakhol lavan, Benny Gantz, à le rejoindre dans un gouvernement d’unité d’urgence. Mais, quelques semaines plus tard, aucun accord de ce type n’a été conclu, ce qui indique que le Premier ministre ne croit pas vraiment en son propre message d’urgence, selon Barak, qui a travaillé avec Netanyahu à la fin des années 1990.

Si le Premier ministre croyait vraiment qu’un gouvernement fonctionnel était vital face à une crise de santé publique sans précédent, il n’aurait pas insisté afin d’insérer des clauses sur les réformes judiciaires ou pour appliquer la souveraineté sur certaines zones de la Cisjordanie dans l’accord de coalition, a déclaré Barak.

« C’est la réponse médicale de Jacob, mais les mains politiques d’Esaü », a-t-il déclaré. « Les gens meurent, le chômage monte en flèche, et les gens n’ont ni argent ni crédit. Qui se soucie désormais de l’annexion ou de la nomination des juges ? »

Photo d’illustration : Un membre d’une équipe médicale nettoie et désinfecte une ambulance à l’hôtel Dan Panorama, à Tel Aviv, qui a été transformé en structure de quarantaine dans le cadre de l’épidémie de coronavirus, le 26 mars 2020. (Crédit : Gili Yaari / Flash90)

De nombreux analystes ont convenu que Netanyahu avait agi intelligemment en fermant rapidement les frontières d’Israël, en ordonnant aux personnes rentrant de l’étranger de se mettre en quarantaine et en encourageant la distanciation sociale.

Dans le même temps, les chiffres qu’il aime à citer, estimant qu’ils prouvent ostensiblement qu’Israël se trouve dans une meilleure situation que la plupart des autres pays, sont trompeurs, affirment certains critiques. Si l’on regarde le nombre de personnes infectées ou de décès non en termes absolus mais – comme c’est généralement le cas lors de l’évaluation des pandémies – pour un million de personnes, il ressort alors que de nombreux autres pays se trouvent dans une meilleure situation qu’Israël.

Et ceci, selon divers analystes, avant que le pic n’ait été atteint dans certaines zones sensibles d’Israël, comme la ville ultra-orthodoxe de Bnei Brak, particulièrement touchée par l’épidémie.

Ses liens avec les dirigeants mondiaux

Le Premier ministre se vante que ses liens étroits avec certains chefs d’État ont aidé Israël à lutter contre la pandémie de coronavirus, mais les analystes affirment que ses interventions auprès de dirigeants étrangers ont, au mieux, eu un impact marginal.

« Il a d’excellents liens avec [le président américain Donald] Trump, mais rien n’en est sorti » en termes d’aide dans la lutte contre la pandémie, a déclaré un ancien haut diplomate israélien.

Le Premier ministre revendique également des amitiés avec le Brésilien Jair Bolsonaro, le Hongrois Viktor Orban, le Russe Vladimir Poutine et le Philippin Rodrigo Duterte – mais il n’a tiré aucun bénéfice de ces relations afin de faire avancer la réponse d’urgence d’Israël, a déclaré l’ex-diplomate.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu et son homologue indien Narendra Modi se serrent la main lors d’une conférence de presse conjointe dans la maison du président à New Delhi, en Inde, le 15 janvier 2018. (Crédit : Avi Ohayon / GPO)

« Il restait Modi. D’accord, nous avons obtenu du matériel médical de l’Inde », a-t-il poursuivi. « La question est de savoir si nous avions vraiment besoin de la participation du Premier ministre pour cela, ou si des contacts à un niveau diplomatique inférieur auraient suffi. »

En retour, Israël a beaucoup à offrir à l’Inde, selon l’ancien diplomate, et il est impossible de savoir si l’implication directe de Netanyahu a été réellement nécessaire pour conclure l’accord.

Le ministère des Affaires étrangères a été félicité pour ses nombreux efforts visant à rapatrier les citoyens israéliens coincés à l’étranger et pour avoir aidé à importer le matériel médical dont le pays avait tant besoin. Mais les sources internes estiment que le Premier ministre avait très peu à voir avec ces opérations. En fait, ils soutiennent que les diplomates israéliens auraient pu être beaucoup plus efficaces si Netanyahu n’avait pas systématiquement réduit les effectifs et mis au ban le ministère.

« Le Premier ministre a ordonné des mesures très strictes au début. C’était une bonne décision », a déclaré l’ancien diplomate. « Mais dans l’ensemble, les résultats – temporaires – de son action sont mitigés. À ce stade, ils ne sont pas mauvais, mais il n’y a pas de quoi s’en vanter. »

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