Former des « imams à la française », le défi des instances musulmanes
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Former des « imams à la française », le défi des instances musulmanes

Peu d'instituts de formation existent en France, affiliés chacun à une fédération de mosquées ; certains sont proches de l'Algérie, d'autres de la Turquie ou des Frères musulmans

Image d'illustration : des gendarmes déployés à la mosquée de Poitiers suite à l'attaque de cette mosquée, le 12 janvier 2015. Illustration. (Crédit : Guillaume Souvant/AFP)
Image d'illustration : des gendarmes déployés à la mosquée de Poitiers suite à l'attaque de cette mosquée, le 12 janvier 2015. Illustration. (Crédit : Guillaume Souvant/AFP)

Pour en finir avec l’envoi d’imams étrangers en France et pour autonomiser, financièrement et idéologiquement, la formation des responsables musulmans du culte, autorités et instances représentatives accélèrent le calendrier sur l’épineux chantier de la formation « d’imams à la française ».

« C’est une pression immense que nous allons exercer sur eux (…), nous n’avons pas le droit d’échouer », avait insisté le président Emmanuel Macron, au moment de présenter, le 2 octobre, son projet de loi sur le séparatisme qui vise notamment à « structurer l’islam » en France.

En six mois, le Conseil français du culte musulman (CFCM), principal interlocuteur des pouvoirs publics, devra créer une procédure de « labellisation des formations d’imams », organiser leur « certification » et rédiger « une charte dont le non-respect entraînera la révocation ».

Maintes fois abordé, jamais abouti, ce chantier doit satisfaire un objectif de l’exécutif : la fin, d’ici quatre ans, de la présence en France des 300 imams étrangers « détachés » par la Turquie, le Maroc et l’Algérie.

Faute de représentation, il est difficile de dire combien d’imams officient actuellement dans les 2 500 mosquées de France, où l’islam est considéré comme la deuxième religion.

Leur formation varie énormément. Beaucoup se sont formés « sur le tas », certains sont issus d’instituts français, d’autres de l’étranger (Maroc, Algérie, Tunisie, Egypte, Arabie Saoudite…), notamment les « détachés », formés dans leur pays d’origine.

La Grande mosquée de Paris. Illustration. (Crédit : Wikimedia Commons)

« Offre indigente »

En France, « l’offre actuelle est indigente », tranche Ghaleb Bencheikh, président de la Fondation pour l’Islam de France (FIF).

Moins d’une dizaine d’instituts de formation existent sur le sol français, affiliés chacun à une fédération de mosquées. Certains sont donc proches de l’Algérie, d’autres de la Turquie ou encore de la confrérie des Frères musulmans.

Leurs « diplômés » sont peu nombreux. « Si d’ici trois ans, j’ai 15 à 20 imams formés, je serai heureux », admet Chems-eddine Hafiz, recteur franco-algérien de la Mosquée de Paris. Il a revu la formation de l’Institut Al-Ghazali rattaché à sa mosquée, la raccourcissant d’un an, avec de nouvelles antennes (Lille, bientôt Marseille).

L’Institut européen des sciences humaines – historiquement dans la mouvance des Frères musulmans – indique former, à l’issue de sept à huit ans d’études, une trentaine de cadres religieux (imams, aumôniers…).

« Peu d’imams ont une formation de niveau universitaire avec une ouverture aux sciences sociales », souligne Didier Leschi, président de l’Institut européen en sciences des religions de l’Ecole pratique des hautes études (EPHE). Le « manque d’intellectuels-théologiens » favorise en outre en France « un conservatisme qui va à l’encontre de nos acquis sociaux ».

Faute de formation universitaire, une grande partie des imams « sont incapables de produire une pensée religieuse en phase avec le contexte et les réalités françaises », abonde Azzedine Gaci, recteur de la mosquée Othmane de Villeurbanne (nord), dans une récente tribune au Monde.

Double cursus

Le CFCM est déjà passé aux travaux pratiques et organise samedi une première réunion en assemblée plénière de la commission consacrée à la formation des imams.

Son objectif : mettre en place, « ensemble, un socle et un programme commun tenant compte du contexte français » (institutions, histoire…). A partir de ce « cahier des charges », chaque fédération pourrait mettre en place son institut.

Pour susciter des vocations chez les jeunes, le président franco-marocain du CFCM, Mohammed Moussaoui, qui a estimé qu’il fallait encadrer la liberté de caricaturer, prône que ces étudiants puissent s’inscrire à un double cursus, à l’université, notamment en islamologie.

Les autres confessions ont, au cours de l’histoire, pu mettre en place des facultés de théologie, ce qui n’est pas le cas de l’islam.

Cela permettrait de lever une difficulté: celle du manque d’attrait de l’imamat, du fait de l’absence de tout statut étudiant et d’une fonction très peu valorisée et peu rémunérée.

Il s’agit de faire émerger « des imams porteurs d’un discours qui s’inscrit dans le pacte républicain, en respectant les lois et les valeurs de la République », résume Anouar Kbibech, ex-président du CFCM, qui avait lancé ces chantiers en 2016, jamais aboutis pour cause de différends internes.

« Il faut que nos imams et nos cadres religieux soient suffisamment préparés contre ces formes d’extrémisme, qu’ils soient formés à immuniser les futures générations contre la propagande extrémiste », insiste Mohammed Moussaoui.

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