Avec la fin de la coordination entre Israël et l’AP, les malades souffrent
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Avec la fin de la coordination entre Israël et l’AP, les malades souffrent

Alors que les liens d'Israël avec l'Autorité palestinienne, indignée contre une éventuelle annexion, sont rompus, les malades palestiniens n'ont plus accès aux soins en Israël

Un infirmier palestinien s'occupe de Jehad al-Qadra, atteint par un cancer, alors qu'il reçoit son traitement dans un hôpital du camp de réfugiés de Khan Younès, dans la bande de Gaza, le 16 juin 2020 (Crédit : AP Photo/Adel Hana)
Un infirmier palestinien s'occupe de Jehad al-Qadra, atteint par un cancer, alors qu'il reçoit son traitement dans un hôpital du camp de réfugiés de Khan Younès, dans la bande de Gaza, le 16 juin 2020 (Crédit : AP Photo/Adel Hana)

KHAN YOUNES, Bande de Gaza — Jomaa al-Najjar était prête à tout pour envoyer Joud, sa petite fille de deux ans, en Israël, où elle aurait pu bénéficier d’un traitement d’urgence contre l’épilepsie. Mais avec le refus opposé par l’Autorité palestinienne de relayer sa demande, il s’est avéré impossible de coordonner ce transfert de l’enfant.

Cette semaine, la fillette s’est éteinte dans un hôpital de Gaza.

Le refus de traiter des demandes d’autorisation d’entrée au sein de l’Etat juif pour raison médicale entre dans le cadre d’une décision plus large, prise par l’Autorité palestinienne, de rompre les liens avec Israël. Visant à manifester son désaccord face au plan israélien d’annexion de certains secteurs de Cisjordanie, l’initiative a heurté de plein fouet de nombreux Palestiniens.

Les résidents gravement malades de la bande de Gaza ont été particulièrement touchés, se trouvant dorénavant dans l’incapacité de bénéficier de traitements vitaux qui ne sont disponibles qu’en Israël. Au moins deux nouveaux-nés qui n’ont pas pu pénétrer au sein de l’Etat juif sont morts depuis que cette décision a été prise.

Souffrant de problèmes cardiaques, Omar Yaghi, bébé palestinien de huit mois, devait être transféré de Gaza en Israël pour subir une intervention médicale. Mais avec la fin de la coordination décrétée par les Palestiniens, l’opération a été repoussée et Omar est décédé. La famille Yaghi est « effondrée » depuis sa mort le 18 juin. « Nous sommes les victimes de ce différend », soupire Mohamed, l’oncle du garçon, précisant que les parents du défunt lui ont demandé de répondre aux questions de l’AFP car eux-mêmes sont trop bouleversés.

Si le mouvement terroriste islamiste du Hamas contrôle Gaza, cette coordination pour y entrer et en sortir s’effectue entre Israël et l’Autorité palestinienne.

Après sa suspension fin mai, des ONG se sont mobilisées pour trouver une solution. Mais Omar s’est éteint trois jours avant la nouvelle date prévue pour son opération dans un hôpital près de Tel-Aviv, située à une soixantaine de kilomètres au nord de Gaza, enclave paupérisée sous blocus israélien depuis plus d’une décennie.

« Tous les malades dans un état nécessitant des soins en urgence doivent être pris en compte et sans délai possible », s’exclame Al-Najjar.

Ce qu’ont vécu les Al-Najjar et les Yaghi illustre la dépendance face à Israël et les choix durs qu’ils doivent affronter en résistant à l’initiative du gouvernement Netanyahu de lancer l’annexion de certains territoires en Cisjordanie, conformément aux dispositions présentées dans le plan de paix pour le Moyen-Orient du président américain Donald Trump.

Le président de l’AP, Mahmoud Abbas, dirige une réunion de dirigeants à son siège, dans la ville de Ramallah en Cisjordanie, le 19 mai 2020. (Alaa Badarneh/Pool via AP)

Le mois dernier, le président de l’Autorité palestinienne, Mahmoud Abbas, a déclaré ne plus être lié aux accords de paix qui avaient été conclus avec Israël depuis les années 1990, qui avaient permis la création de l’AP. Il a suspendu tous les liens avec Israël, même la coordination sécuritaire.

Les Palestiniens considèrent l’annexion proposée de la Vallée du Jourdain et des implantations comme une menace existentielle, estimant qu’elle rendra pratiquement impossible la création d’un État palestinien viable en Cisjordanie, à Gaza et à Jérusalem-Est, des terres saisies par Israël à la Jordanie et l’Egypte lors de la guerre des Six jours, en 1967. Les nations européennes et arabes ont exprimé des inquiétudes similaires.

Et pourtant, les Palestiniens n’ont que peu – voire pas du tout – d’influence. La décision de rupture des liens ne semble guère avoir affecté les calculs d’Israël tandis qu’elle a eu des conséquences douloureuses et non-envisagées pour les Palestiniens. Le refus d’accepter les transferts des taxes qui sont collectées par Israël pour le compte de l’Autorité palestinienne, par exemple, a placé cette dernière dans l’incapacité de payer les salaires de dizaines de milliers de travailleurs.

« Nous sommes au bord du chaos au niveau médical », explique le groupe humanitaire israélien Médecins pour les droits de l’Homme-Israël. Il indique que le ministère de la Santé a également arrêté de couvrir le coût des traitements suivis dans les hôpitaux de l’Etat juif, ce qui signifie que des malades ayant subi une greffe d’organe ne pourront pas se rendre à leurs séances de suivi et de rééducation post-opératoires.

« Aujourd’hui, ce sont des centaines de personnes qui sont touchées. Demain, des milliers de personnes seront concernées », avertit le groupe.

En Cisjordanie, les Palestiniens en quête de soins médicaux peuvent se rendre directement aux autorités militaires israéliennes pour demander des autorisations.

Mais pour les Gazaouis, la tâche est plus difficile. L’Etat juif s’est unilatéralement retiré du territoire en 2005 et, deux années plus tard, le groupe terroriste du Hamas s’est emparé du contrôle de l’enclave côtière qui était jusqu’alors entre les mains des forces d’Abbas. Un blocus israélien et égyptien dont l’objectif est d’empêcher le Hamas d’importer des armes, ainsi que trois guerres qui ont opposé Israël et le Hamas – qui cherche ouvertement à détruire Israël – ont sévèrement dégradé le système de santé au sein de la bande.

Les malades qui nécessitent des prises en charge de pointe se rendent généralement en Israël ou en Cisjordanie. Ils ont besoin d’obtenir l’autorisation d’Israël dans les deux cas. Depuis le mois de mars, l’Egypte a pour sa part fermé sa frontière avec Gaza pour cause de coronavirus.

Le Hamas n’a pas de contacts directs avec Israël, mais un bureau de liaison de l’AP, au sein de l’enclave côtière, a été autorisé par le groupe terroriste à coordonner les entrées et les sorties des malades, même en temps de guerre.

Jehad al-Qedra, 52 ans, malade du cancer, à droite, et Jar, l’un de ses proches, attendent dans un hôpital du camp de réfugiés de Khan Younès, dans la bande de Gaza, le 16 juin 2020 (Crédit : AP Photo/Adel Hana)

Un agent qui travaille dans ce bureau et qui s’est exprimé sous couvert d’anonymat – n’étant pas autorisé à s’exprimer auprès des médias – a déclaré avoir reçu, au début du mois de juin, des ordres de l’AP intimant de mettre un terme aux contacts avec Israël et de ne plus répondre aux appels téléphoniques.

Le Centre palestinien pour les droits de l’Homme, une ONG à Gaza, a bien brièvement tenté d’aider à coordonner les autorisations – mais elle a dû cesser après la révélation de cet arrangement par les médias israéliens.

« On voit les malades, on les écoute, on les regarde dans les yeux, on regarde dans les yeux leurs parents et leurs enfants et ça a été très difficile de prendre cette décision », commente Raji Sourani, directeur de l’organisation à but non-lucratif, qui pouvait aider dans le passé 200 à 300 malades par jour.

« Malheureusement, la politisation par Israël de ce sujet nous a mis le dos au mur », estime-t-il.

Le manque de tout mécanisme de coordination implique que des malades comme Jehad al-Qedra sont actuellement dans une impasse littéralement mortelle. Cet homme de 52 ans présente une tumeur qui bloque ses voies nasales, ce qui entraîne de fortes migraines dont il souffre en permanence. Il avait reçu, ce mois-ci, l’accord pour aller suivre une radiothérapie à l’hôpital Augusta Victoria de Jérusalem-Est. Mais il lui est impossible d’obtenir une autorisation pour s’y rendre.

« Je ne sais pas ce qui va arriver ni où je vais pouvoir aller », explique-t-il, allongé dans un lit d’hôpital dans la ville de Khan Younès, dans le sud de Gaza, où les médecins ne peuvent que lui donner des anti-douleurs et le placer sous perfusion par intraveineuse. « C’est fou : ce n’est ni la vie, ni la mort », poursuit-il.

Kefayah Kullab, 50 ans, atteinte d’un cancer, montre son dossier médical pendant une interview dans l’habitation familiale du camp de réfugiés de Rafah dans la bande de Gaza, le 16 juin 2020 (Crédit : AP Photo/Adel Hana)

Ibrahim Melhem, porte-parole de l’Autorité palestinienne en Cisjordanie, prend pour sa part la défense de cette décision de rompre les liens.

« C’est Israël qui est la puissance occupante à la frontière de Gaza et c’est donc Israël qui assume la responsabilité des conséquences du report ou de l’annulation du déplacement des malades vers les hôpitaux de Jérusalem ou de Cisjordanie », insiste-t-il.

Au mois de janvier, près de 3 000 habitants de Gaza étaient partis, via le poste-frontière d’Erez, vers Israël où ils devaient recevoir des soins thérapeutiques, selon les chiffres de l’ONU. Ce nombre a plongé pendant les mois qui ont suivi alors que les autorités restreignaient lourdement les déplacements pour empêcher la propagation du coronavirus, mais ils avaient été 188 à franchir la frontière au mois d’avril.

Gisha, une organisation non-gouvernementale israélienne qui défend la liberté de déplacement des Palestiniens, affirme qu’Israël, l’AP et le Hamas doivent impérativement protéger ce droit. Elle appelle l’Etat juif à « trouver immédiatement une solution pour pouvoir répondre aux besoins urgents des résidents de Gaza en termes de déplacement, et en particulier en direction des malades dont la survie dépend d’un traitement ».

Le COGAT, l’instance israélienne qui coordonne les affaires civiles palestiniennes au sein du ministère de la Défense, dit pour sa part « continuer à permettre en ce moment également » l’entrée des Gazaouis dans le pays pour qu’ils puissent se rendre dans les hôpitaux – sans donner toutefois de détails.

Pendant ce temps, Mahmoud al-Astal reste assis aux côtés de son fils, allongé dans sa chambre d’hôpital. Ismail al-Astal, un adolescent de 16 ans, a besoin d’une radiothérapie urgente pour venir à bout de sa tumeur au cerveau.

« La vie n’a pas de goût quand vous regardez votre fils, qui est en danger de mort et que vous ne pouvez rien faire pour l’aider », déplore le père.

Atteinte de leucémie « aiguë », Hala al-Johari, 58 ans, de Naplouse en Cisjordanie, doit se rendre chaque semaine à l’hôpital Hadassa Ein Kerem de Jérusalem, pour se faire injecter des plaquettes et renforcer ainsi son sang. Les autorités palestiniennes payaient pour son traitement à Jérusalem ainsi que pour ses médicaments et facilitaient aussi son transport sur place. Mais depuis la fin de la coordination, rien ne va plus pour cette Palestinienne.

« Je suis dans l’inconnu », dit-elle à l’AFP.

Ces derniers jours, des patients palestiniens atteints de cancer ont manifesté à Ramallah, siège de l’Autorité palestinienne. « On vient de m’appeler pour me dire que j’aurais suffisamment de médicaments pour le prochain mois », souffle-t-elle, la voix étouffée de sanglots avant d’ajouter: « Je ne veux pas mourir ».

Des agences de presse ont contribué à cet article.

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