GB : Le Labour perdra-t-il encore des électeurs juifs aux prochaines élections ?
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Elections du Royaume Uni 2017 'Un grand nombre des liens entre les Juifs britanniques et le parti travailliste se sont défaits. Un sondage réalisé l'été dernier suggérait que seulement 8.5% des membres de la communauté voteraient pour la formation

GB : Le Labour perdra-t-il encore des électeurs juifs aux prochaines élections ?

Historiquement, le parti entretenait des liens étroits avec les électeurs Juifs, il en a perdu le soutien en semblant être anti-israélien. Et cela ne devrait qu'empirer avec Corbyn à la barre

Le dirigeant du Parti travailliste, Jeremy Corbyn, lors de la Conférence TUC au Centre de Brighton, le 15 septembre 2015, en Angleterre. (Crédit : Mary Turner / Getty Images / via JTA)
Le dirigeant du Parti travailliste, Jeremy Corbyn, lors de la Conférence TUC au Centre de Brighton, le 15 septembre 2015, en Angleterre. (Crédit : Mary Turner / Getty Images / via JTA)

LONDRES — Pour le parti travailliste britannique – abîmé -, la date du début officiel de la campagne des élections législatives du pays, dans deux semaines, aura une ironie particulièrement cruelle. Le lancement de la campagne aura lieu presque vingt ans jour pour jour après la victoire historique de Tony Blair le 1er mai 1997.

La victoire sous forme de raz-de-marée du Labour, il y a deux décennies, avait colorié en rouge la carte politique. Les circonscriptions électorales détenues solidement par les conservateurs pendant des dizaines d’années étaient tombées les unes après les autres dans l’escarcelle de Blair.

L’une des victoires les plus symboliques était survenue à Finchley, dans le nord est de Londres – un siège que Margaret Thatcher avait occupé au Parlement pendant plus de 30 ans et une circonscription dont 20 % des électeurs était Juifs, le taux le plus élevé du pays. La victoire de Blair à Finchley reflétait d’autres victoires dans des zones où la présence juive était à peu près de même taille. Ces zones avaient toutes pour caractéristique de ne pas être des territoires naturels pour le parti travailliste.

Tandis que les sondages d’opinion suggèrent que le Premier ministre Theresa May pourrait infliger une cuisante défaite au Labour lorsque le pays votera en date du 8 juin, il est sans doute possible de prédire que Finchley et Golders Green resteront entre les mains des conservateurs.

Comme en 1997, malgré tout, le « vote juif » sera un excellent baromètre pour définir quel est le parti qui saura capturer le terrain central sur lequel se gagnent ou se perdent les élections législatives au Royaume Uni. De plus, alors que la taille relativement peu importante de la communauté juive tend à limiter sa force électorale, ses électeurs sont malgré tout regroupés dans une poignée de circonscriptions marginales : Hove, Hendon, Brent Central, Harrow East, Harrow West, Ilford North, Hornsey and Wood Green, Hampstead et Kilburn, auxquelles il faut ajouter, bien sûr, Finchley et Golders Green, qui se trouvent traditionnellement aux avants-postes des élections législatives.

Les Juifs américains sont restés, aux côtés des afro-américains, des piliers de loyauté envers le parti démocrate. Cette fidélité partisane historique avait d’ailleurs amené l’essayiste Milton Himmelfarb à déclarer que « les Juifs gagnent leur vie comme les épiscopaliens, et ils votent comme les Porto-ricains ». Les Juifs britanniques, pour leur part, se sont détachés depuis longtemps de leurs amarres traditionnelles, à la gauche de l’échiquier politique.

La Première ministre britannique Theresa May devant le 10 Downing Street, à Londres, le 18 avril 2017. (Crédit : Daniel Leal-Olivas/AFP)
La Première ministre britannique Theresa May devant le 10 Downing Street, à Londres, le 18 avril 2017. (Crédit : Daniel Leal-Olivas/AFP)

Concentrés dans le quartier est de Londres et dans certaines zones intra-urbaines similaires de Leeds, de Manchester et de la ville voisine de Salford, les immigrants juifs au Royaume Uni étaient, au début du 20e siècle, comme les autres électeurs de la classe ouvrière : naturellement attirés par le parti travailliste. Lorsque le Labour a remporté sa première majorité parlementaire sous Clement Attlee lors du scrutin législatif de 1945, les circonscriptions à large population juive ont voté de manière écrasante en faveur de la formation.

Mais, sous la surface, la communauté juive britannique commençait déjà à connaître des changements démographiques significatifs. Rejoignant les rangs de la classe moyenne, les Juifs ont déménagé depuis les zones intra-urbaines vers les faubourgs favorables au Tory et les anciennes allégeances politiques ont commencé, lentement, à se déliter.

Clement Attlee (photo credit: Commons)
Clement Attlee (photo credit: Commons)

Ces facteurs socio-économiques sont venus s’ajouter à la relation entretenue par le Royaume Uni avec Israël, en compliquant les choses. La trahison de la cause sioniste par le gouvernement d’Attlee, (cause que le Labour avait soutenue jusque-là de manière résolue), en plus de l’hostilité connue du secrétaire d’état aux Affaires étrangères Bevin envers le jeune état juif, ont attristé et mis en colère de nombreux Juifs britanniques.

Cela a été aussi le cas de la position adoptée par le parti durant la crise de Suez en 1956 lorsque le chef de la formation, Hugh Gaitskell, a comparé les actions des Britanniques à quelqu’un qui viendrait en aide « au cambrioleur [Israël] ayant tiré sur le propriétaire [l’Egypte] ».

Mais c’est au moment où il en a eu le plus besoin, en octobre 1973, que le Labour a su prouver qu’il était le meilleur ami de l’état juif lorsqu’il a attaqué le gouvernement d’Edward Heath qui avait imposé un embargo sur les deux parties. Les travaillistes ont alors recommandé avec ferveur la solidarité avec Israël, la « socialiste démocrate ».

Quelques mois plus tard, le pays s’est rendu aux urnes. Là où leurs votes comptaient, les électeurs juifs ont sanctionné les parlementaires conservateurs qui avaient soutenu la position adoptée par le gouvernement et récompensé ceux qui s’étaient rebellés contre. Et en effet, c’est le Labour qui a fourni trois des Premiers ministres britanniques les plus pro-israéliens des quatre dernières décennies : Harold Wilson, Tony Blair et Gordon Brown.

Toutefois, le Labour a trop souvent obligé les Juifs – enclins naturellement à voter pour lui – à choisir entre le parti et leur soutien à Israël, ce qui n’a jamais été le cas du parti démocrate américain.

Le « vote casher » américain est resté résolument loyal, en partie parce que le parti démocrate n’a jamais succombé à l’hostilité virulente envers Israël devenue à la mode dans certaines factions de la gauche européenne durant les années 1970. Cette vague d’anti-sionisme a balayé le parti du Labour au début des années 1980, suite à l’élection de Thatcher en 1979, lorsque l’extrême-gauche a tenté de prendre le contrôle de la formation.

Margaret Thatcher (photo credit: CC-BY-SA Margaret Thatcher Foundation)
Margaret Thatcher (photo credit: CC-BY-SA Margaret Thatcher Foundation)

L’embardée à gauche du parti travailliste s’est étendue bien au-delà de la politique étrangère et d’Israël en particulier. Au vu de l’appartenance très majoritaire de l’électorat juif à la classe moyenne, le radicalisme nouveau de la formation en termes de politiques économique et sociale a éloigné de nombreux Juifs qui votaient auparavant pour lui, comme cela a été aussi le cas de millions d’autres Britanniques.

Mais les difficultés pour le Labour au sein de la communauté se sont aggravées dans la mesure où l’opposition virulente à Israël, qui fait depuis toujours partie des marques de fabrique de l’extrême gauche, donne lieu à des attaques envers l’état juif, qui sont devenues un élément de base du débat dans de nombreuses sections partisanes locales.

‘L’opposition virulente à Israël faisait partie des marques de fabrique de l’extrême gauche tandis que les attaques envers l’état juif sont devenues un élément de base du débat dans de nombreuses sections partisanes’

La principale bénéficiaire du déroulement des événements a été Thatcher. Comme l’indique une étude réalisée par le professeur Geoffrey Alderma, dans le nord-est et dans le nord-ouest de Londres, le comportement électoral juif a été significativement différent de celui des autres votants dans les mêmes secteurs – presque toujours, les Juifs ont été amenés à voter davantage en faveur des conservateurs et moins en soutien au Labour.

En 1987, alors qu’elle se dirigeait vers trois victoires consécutives aux élections législatives – ce qui était un record à l’époque – Thatcher a capturé les votes de six Juifs sur dix à Finchley, soit six points de plus par rapport aux autres catégories professionnelles appartenant à la classe moyenne dans la circonscription.

Lorsque le Royaume Uni a connu le retour au pouvoir du Labour, il y a 10 ans, les circonscriptions comptant une large population juive se sont tournées vers le parti avec une variation plus importante que la moyenne.

Bien sûr, les électeurs juifs ne votent pas par rapport à la seule question d’Israël. Blair pouvait, comme un ancien conseiller l’avait déclaré, avoir purgé le parti de son « anti-israélisme », mais ce sont ses engagements envers l’éducation, la mise en exergue des valeurs de communauté et de responsabilité réciproques, et le désir de débarrasser le Labour de son hostilité devenue un réflexe envers l’esprit d’entreprise, qui ont fait la différence : Tous ces sujets ont eu une résonance particulière auprès de l’électorat juif.

Special Envoy to the Quartet of Middle East Peacemakers Tony Blair, attends a press conference in the West Bank city of Ramallah, March 8, 2010. (photo credit: by Issam Rimawi/Flash90.)
Tony Blair, ancien Premier ministre britannique et envoyé du Quartet pour la paix au Moyen Orient, en mars 2010. (Crédit : Issam Rimawi/Flash90)

De la même manière, le soutien de longue haleine apporté par Thatcher à Israël n’a pas suffi à expliquer pourquoi elle avait été en mesure de capturer de larges pans du « vote juif ». En effet, la relation étroite qu’elle entretenait avec le grand rabbin de l’époque Immanuel Jakobovits symbolisait son respect profond pour les valeurs juives et ce qu’elle qualifiait « d’approche juive de l’existence », ainsi que les symétries qu’elle avait établies entre ces dernières et ses propres convictions religieuses et politiques. Les affinités étaient telles qu’en 1998, le journal pro-conservateur Sunday Telegraph avait déclaré avec admiration que « le judaïsme est devenu la nouvelle philosophie de la Grande Bretagne thatchérienne ».

Il n’y a, de surcroît, rien d’homogène dans le « vote juif ». Comme l’a montré une étude réalisée par le JPR (Jewish Policy Research) avant le retour des conservateurs aux fonctions gouvernementales en 2010, tandis que les Juifs semblaient privilégier les Tories au Labour, les électeurs de la communauté avaient montré les mêmes caractéristiques affichées par le pays dans l’ensemble : Les hommes juifs, ceux qui étaient mariés, les plus de 60 ans, et les entrepreneurs étaient tous plus enclins à accorder leurs voix aux conservateurs.

Le leader du Parti travailliste Ed Miliband parle lors d'une conférence de presse au centre de Londres, le 8 mai 2015, un jour après que son parti ait été battu lors de l'élection générale britannique (Photo: Justin Tallis / AFP)
Le leader du Parti travailliste Ed Miliband parle lors d’une conférence de presse au centre de Londres, le 8 mai 2015, un jour après que son parti ait été battu lors de l’élection générale britannique (Photo: Justin Tallis / AFP)

Toutefois, la période de sept ans qui s’est écoulée depuis que le Labour n’est plus au pouvoir a fait craquer de nombreux liens entre la formation et les Juifs britanniques. De manière ironique, les dégâts initiaux ont eu lieu sous la gouvernance d’Ed Miliband, premier leader juif du parti travailliste.

Pour une grande partie de la communauté, Miliband était une page blanche lorsqu’il s’est hissé à la tête du Labour en 2010. C’était à peine surprenant. Ses parents, avait écrit Miliband en 2012, « se définissaient non pas leur judéité, mais par leur politique ». Une relation polie mais empreinte d’un léger malaise s’en est suivie.

Cette relation, toutefois, a été gravement mise à mal lors des événements survenus pendant l’été 2014. Quelques semaines seulement après son retour d’une visite en Israël et après avoir déclaré son engagement en faveur de « la sécurité d’Israël et son droit à se protéger », Miliband a dénoncé avec colère l’opération Bordure protectrice.

troupes de l'armée israélienne pendant l'opération Bordure protectrice (Crédit : Unité des porte-paroles de l'armée)
troupes de l’armée israélienne pendant l’opération Bordure protectrice (Crédit : Unité des porte-paroles de l’armée)

Cela a été moins la condamnation en elle-même que sa férocité, son manque de nuances et d’empathie à l’égard des civils israéliens qui s’étaient trouvés sous le feu des roquettes qui a consterné de nombreux Juifs. La forte suspicion que le politicien ait utilisé le problème comme un ballon politique n’a pas aidé à apaiser la situation.

Le pire était malgré tout encore à venir : alors que les agressions antisémites avaient redoublé au Royaume Uni, le Labour est resté inexplicablement silencieux pendant quatre mois. Peu de temps après, Miliband a grillé ses dernières cartouches auprès de nombreux juifs, en poussant ses parlementaires à soutenir un vote – proposé par le député sans portefeuille Grahame Morris – adoptant le principe d’une reconnaissance unilatérale de l’état palestinien (En 2014, Morris avait comparé l’armée israélienne à L’EI et il est dorénavant membre du cabinet fantôme de Jeremy Corbyn, mais actuellement en congé maladie).

Miliband a donc négligemment mis de côté l’équité qui avait été prônée par les gouvernements Blair et Brown.

Certains ont soupçonné que Miliband était faible, permettant à une gauche résurgente de dicter sa politique étrangère. D’autres ont simplement pensé que le leader travailliste faisait partie de cette section de la gauche pour laquelle le combat palestinien est d’une importance centrale. D’une manière ou d’une autre, le soutien aux travaillistes au sein de la communauté juive s’est émietté.

En amont du scrutin de 2015, un sondage réalisé par Jewish Chronicle révélait que 69 % des Juifs avaient l’intention de voter en faveur des conservateurs, le Labour ne réunissant que 22 % des voix. Reflétant les tensions qui s’étaient intensifiées l’été précédent, le sondage annonçait également que 73 % des Juifs affirmaient que l’approche des partis de la question d’Israël et du Moyen Orient était « très » ou « plutôt » importante dans la détermination des votes. Sur cette question, le leader des Tories, David Cameron, est arrivé très largement devant Miliband, à 65 % contre 10 %.

Les anciens Premiers ministres britanniques Tony Blair (à droite) et David Cameron pendant les obsèques de l'ancien président et Premier ministre israélien Shimon Peres, au cimetière national du mont Herzl à Jérusalem, le 30 septembre 2016. (Crédit : AFP/Pool/Abir Sultan)
Les anciens Premiers ministres britanniques Tony Blair (à droite) et David Cameron pendant les obsèques de l’ancien président et Premier ministre israélien Shimon Peres, au cimetière national du mont Herzl à Jérusalem, le 30 septembre 2016. (Crédit : AFP/Pool/Abir Sultan)

Miliband a démissionné de la tête du parti peu de temps après avoir assumé une lourde défaite lors des élections législatives. Son héritage continue toutefois de hanter la formation – plus que n’importe qui d’autre, c’est Miliband qui a préparé le terrain pour l’élection de Corbyn, rebelle en série et militant anti-israélien vétéran, qui s’est hissé à la barre du parti travailliste en septembre 2015.

C’est Miliband qui a dressé les fondations organisationnelles en changeant les règles de la désignation du leader du parti, ouvrant très largement les portes aux entrants venus d’extrême-gauche. En tolérant une rhétorique extrémiste anti-israélienne au sein du parti parlementaire et en cédant aux fantasmes de la gauche lorsqu’il s’agit de comprendre pourquoi le Labour avait perdu le pouvoir en 2010 et quels étaient les outils pour le retrouver, Miliband a également aidé à en définir les fondations intellectuelles.

Le livre en anglais 'The Left's Jewish Problem' de Dave Rich. (Autorisation)
Le livre en anglais ‘The Left’s Jewish Problem’ de Dave Rich. (Autorisation)

L’hostilité de Corbyn envers Israël est profondément ancrée. Comme Dave Rich l’a écrit dans un récent ouvrage paru en anglais, « The Left’s Jewish Problem: Jeremy Corbyn, Israel and Anti-Semitism », il a atteint sa maturité politique à l’ère de la décolonisation. Rich affirme que pour la génération de militants de gauche à laquelle appartient Corbyn, le sionisme est une « idéologie raciste, colonialiste, et Israël le vestige illégitime du colonialisme occidental au Moyen Orient ».

Même avant qu’il ait remporté les élections qui l’ont placé à la tête du parti, les descriptions passées de Corbyn concernant le Hamas et le Hezbollah, qu’il appelait « ses amis », ses liens avec une drôle de bande d’extrémistes, d’antisémites et de négationnistes de l’Holocauste et sa volonté de faire campagne aux côtés de ceux qui remettent en question le droit à l’existence de l’état juif l’avaient définitivement discrédité aux yeux de nombreux membres de la communauté.

Il n’a fait que peu de choses depuis pour changer ces évaluations initiales. Les tentatives de Corbyn de montrer qu’il prenait au sérieux le problème de l’antisémitisme dans les rangs de la formation ont été peu convaincantes. La crédibilité d’un rapport qu’il avait demandé sur le problème l’année dernière – qui exonérait largement le parti –
a été déchirée en lambeaux lorsque, quelques semaines après sa publication, il a offert la pairie à son auteur puis l’a nommé à son cabinet fantôme.

Corbyn a récemment refusé de rejoindre les appels lancés au parti de renvoyer l’ancien maire de Londres Ken Livingstone, après les commentaires de ce dernier affirmant qu’ Hitler avait soutenu le sionisme et qu’il y avait eu une « collaboration réelle » entre les Juifs et les nazis avant la Deuxième guerre mondiale.

Le Labour pourrait donc ne pas avoir touché le fond en terme de soutien auprès des électeurs juifs. Un sondage réalisé l’été dernier suggérait que seulement 8.5 % des membres de la communauté voteraient pour la formation. Pour les nombreux parlementaires du Labour qui défendent depuis longtemps Israël et luttent contre l’antisémitisme, et pour les Juifs enclins à voter à gauche – encore plus nombreux – et qui ont le sentiment de ne plus appartenir à la maison du Labour, les prochaines semaines pourraient bien s’avérer difficiles.

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