Gilles Clavreul : « La mobilisation palestinienne est beaucoup plus radicale en France qu’ici »
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Entretien

Gilles Clavreul : « La mobilisation palestinienne est beaucoup plus radicale en France qu’ici »

Le Délégué interministériel à la lutte contre le racisme et l’antisémitisme était en visite en Israël pour un dialogue bilatéral

Gilles Clavreul (Crédit : autorisation)
Gilles Clavreul (Crédit : autorisation)

Nommé par François Hollande en décembre 2014, Gilles Clavreul, 41 ans, est chargé de la lutte contre le racisme et l’antisémitisme en France, au sein de la DILCRA. Les 28 et 29 juin, il était en Israël pour la seconde étape d’un dialogue bilatéral entamé l’an dernier avec les institutions israéliennes, pour apprendre de la lutte contre l’antisémitisme comme elle est pratiquée ici, notamment sur Internet. Rencontre.

C’est la seconde fois que vous vous rendez en Israël, et que vous rencontrez des représentants du ministère des Affaires étrangères. Comment se passent ces discussions ?

Très bien. La première étape, l’année dernière, avait pris place dans les jours qui avaient suivi l’annonce du plan de lutte contre le racisme et l’antisémitisme par Manuel Valls, le 17 avril 2015. Nous avions présenté nos grands axes (la punition, l’éducation et la mobilisation), nos priorités, nos espoirs, et les Israéliens avaient partagé leurs inquiétudes et les outils qu’ils ont développés (surveillance d’Internet, enseignement de la Shoah, réponse aux contre-discours).

Désormais, il s’agit de continuer à échanger, partager nos premiers résultats et nos conclusions, qui sont plutôt encourageants. Ainsi, sur les douze derniers mois, les actes racistes, toutes catégories confondues, ont chuté de 35 %, et de 80 % sur le seul premier trimestre 2016.

Concrètement, comment la France et Israël peuvent-ils lutter ensemble contre l’antisémitisme ?

Nous partageons une analyse commune des sources de l’antisémitisme, et de ses formes nouvelles, notamment de l’antisémitisme venant de l’islam radical.

Nous pouvons aussi en apprendre beaucoup sur la question palestinienne, la façon dont elle est mobilisée, instrumentalisée, pour servir l’antisémitisme : il ne s’agit pas de dire qu’il y a des formes limites d’anti-sionisme qui débouchent sur de l’antisémitisme, non, c’est dans l’autre sens qu’il faut raisonner.

On parle de gens qui sont radicalement hostiles aux valeurs de tolérance et d’égalité de la République, qui pensent que les juifs sont les agents, voire les dirigeants du complot mondial. Pour eux, les Juifs sont les bourreaux, qui font souffrir le peuple palestinien, alors que ce sont des gens qui ne sont pas fondamentalement passionnés par la question palestinienne.

Je me suis rendu à Ramallah et j’étais très intéressé d’observer la différence entre les sujets sociaux, humanitaires, sécuritaires, tels qu’ils sont amenés par les ONG et les officiels en Cisjordanie, et la manière dont on en parle en France. La mobilisation palestinienne est beaucoup plus radicale en France qu’ici. La question palestinienne est souvent de nature religieuse.

Le ministre de la Sécurité intérieure, Gilad Erdan, avait exprimé son souhait de former une coalition internationale pour forcer les géants du Web à mieux modérer leurs contenus. Est-ce une piste à explorer ?

Tout ce qui va dans le sens d’une meilleure régulation d’Internet, je suis pour. Il n’est pas possible de traiter la question sans l’adhésion des plate-formes comme Google, Facebook, YouTube ou Twitter.

Mais il ne faut pas se leurrer : l’antisémitisme se réinvente, passe par de nouveaux réseaux sociaux, voire par le Dark Net. On aura toujours des métamorphoses, mais c’est déjà ça, vu la force de frappe de Google et Facebook lors d’audiences. Bien sûr, on ne fera pas tomber dans l’oubli les ‘stars’ du discours identitaire comme Soral et Dieudonné parce qu’ils sont déjà là, mais on peut empêcher d’autres d’apparaître.

On va prendre une initiative entre les ONG, les associations et les plate-formes pour avancer et voir les termes qui font consensus, et comment travailler ensemble. Il faut que les plate-formes s’engagent pour de vrai, la situation actuelle n’est pas satisfaisante.

On a réussi sur le terrorisme : le ministre de l’Intérieur, Bernard Cazeneuve, était entré en contact après les attentats, dans un dialogue franc avec les plate-formes. Depuis, le retrait des contenus pro-terroristes est ultra-rapide, il y a eu une vraie prise de conscience.

Je suis dans l’étape suivante : la régulation de la haine à bas bruit, parce qu’elle n’est pas déconnectée du terrorisme.

Natan Sharansky, de l’Agence juive, a récemment déclaré qu’il « n’y a pas d’avenir pour les Juifs en France », notamment à cause d’agressions commises par des musulmans et de l’antisémitisme : quel message aimeriez-vous délivrer aux Juifs français, peut-être tentés par l’alyah ?

Le discours que je tiens aux Juifs de France est celui du gouvernement : les Juifs sont tellement partie prenante de l’identité nationale, depuis si longtemps, de façon tellement forte et dans tellement de domaines, c’est une réalité profonde. Dans « il n’y a pas d’avenir pour les Juifs en France », j’entends « il n’y a pas d’avenir pour la France ». C’est une phrase inacceptable et je ne m’y résous pas.

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