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« Héros » ou « bâtard »: les Israéliens russophones divisés sur Poutine et sur la guerre

"Je lui graverais une croix gammée sur le front", s'exclame un immigrant ukrainien ; l'invasion entraîne toute une gamme d'émotions chez les expatriés

Des manifestants brandissent des pancartes et des drapeaux durant une manifestation de rue contre l'invasion par la Russie de l'Ukraine, devant l'ambassade de Russie à Tel Aviv, le 24 février 2022. Photo Tomer Neuberg/Flash90
Des manifestants brandissent des pancartes et des drapeaux durant une manifestation de rue contre l'invasion par la Russie de l'Ukraine, devant l'ambassade de Russie à Tel Aviv, le 24 février 2022. Photo Tomer Neuberg/Flash90

HAIFA (JTA) — L’invasion de l’Ukraine par les Russes est survenue à plus de 2500 kilomètres au nord de la ville portuaire de Haïfa, en Israël. Et pourtant, un grand nombre de russophones évoquent le conflit comme s’il était en train de se dérouler tout à côté.

« Ce matin, j’ai mis la radio et j’ai entendu la nouvelle. J’ai été en état de choc, dans un état de détresse profond, toute la journée », explique fébrilement Alex Plotkin, manager d’une usine âgé de 46 ans qui est né en Biélorussie et dont l’épouse est née en Ukraine à JTA, dans la journée de jeudi. Il conserve un écouteur BlueTooth à l’oreille pour ne pas manquer les nouvelles informations qui pourraient être transmises sur l’évolution de la situation.

Durant les semaines d’escalade qui ont mené à l’invasion russe, des drapeaux ukrainiens ont été accrochés à de multiples habitations de Haïfa, où les immigrants de l’ex-Union soviétique représentent environ 23 % de la population de la ville qui compte approximativement 280 000 résidents, selon les statistiques du gouvernement.

Mais cet affichage de solidarité avec l’Ukraine n’est que l’un des réponses visibles dans toute une gamme de réactions et d’émotions qui sont aussi diverses que la minorité qui les expriment – des réactions qui vont du désintérêt au soutien passionné en faveur des uns ou des autres.

Malgré leurs différences, de nombreux russophones israéliens originaires des deux côtés de la frontière qui sépare l’Ukraine et la Russie – ou originaires d’autres nations qui appartenaient, dans le passé, à l’Union soviétique – semblent partager la même inquiétude face aux potentielles pertes humaines dans les deux camps, et la même répugnance à cette idée.

Plotkin, dont la Biélorussie, son pays natal, est une alliée de la Russie et une base d’opérations russe dans sa campagne d’invasion de l’Ukraine voisine, dit craindre pour les proches de son épouse qui habitent Kiev, la capitale ukrainienne. Il ajoute néanmoins que « je comprends que les Russes ne veuillent pas que l’Ukraine devienne membre de l’OTAN. Elle se trouve sur le seuil de la Russie. Il n’y a pas de gentils et de méchants dans cette histoire ».

Oleksander Gominyuk, un septuagénaire à la retraite qui a quitté Kiev pour s’installer en Israël il y a 22 ans, ne se soucie guère de se montrer impartial. « Je tuerais moi-même ce bâtard si j’en avais la possibilité », dit-il en parlant du président russe Vladimir Poutine.

Dans cette image extraite d’une video diffusée par le service de presse de la présidence russe, le Président russe Vladimir Poutine s’adresse à la nation depuis Moscou, Russie, 24 février 2022. (Service de presse de la présidence russe via AP)

« Mais d’abord, je lui graverais une croix gammée sur le front », ajoute-t-il, mimant ce geste (pendant la Seconde guerre mondiale, les partisans auraient parfois gravé des croix gammées sur les fronts des soldats allemands capturés ou décédés, une pratique que Quentin Tarantino avait incluse dans son film « Inglourious Basterds » en 2009.)

La voix submergée d’émotion, Gominyuk explique dans un hébreu approximatif qu’il a une fille qui vit à Kiev et qui « a peur pour sa vie. Je n’ai pas besoin d’écouter les nouvelles. Ma fille me dit tout et nous parlons en permanence ».

Laissant échapper un juron, Gominyuk enlève ses lunettes aux verres épais et il s’essuie les yeux d’un geste furtif avant de retourner charger ses courses alimentaires achetées chez Rosman dans le coffre d’une vieille Peugeot dont le modèle remonte à au moins vingt ans. Le magasin est l’une des 18 franchises, à Haïfa seulement, d’une chaîne non-casher à destination des russophones qui avait été établie en 1996.

Cette fureur est partagée par de nombreuses personnes en Israël, où plus d’un million d’immigrants originaires de l’ex-Union soviétique se sont installés depuis son effondrement en 1990, des immigrants majoritairement venus depuis la Russie, l’Ukraine et la Biélorussie. Jeudi soir, des centaines de manifestants qui se sont réunis aux abords de l’ambassade russe de Tel Aviv, brandissant des drapeaux aux couleurs de l’Ukraine et scandant des slogans politiques défavorables à Poutine – voire des insultes.

Si aucun drapeau russe n’est visible aux abords des habitations de Haïfa, certains Juifs israéliens soutiennent la Russie tout aussi passionnément.

Des manifestants brandissent des pancartes et des drapeaux durant une manifestation de rue contre l’invasion par la Russie de l’Ukraine, devant l’ambassade de Russie à Tel Aviv, le 24 février 2022. Photo Tomer Neuberg/Flash90

Peut-être l’un des défenseurs de Poutine les plus reconnaissables du pays est-il Semyon Grafman, un comédien de 46 ans et YouTubeur de Bat Yam, à proximité de Tel Aviv, qui est né dans une ville de l’Est de l’Ukraine, Dnipo, et qui a immigré au sein de l’État juif en 1990.

« Israël frappe la Syrie en violation du droit international et à chaque fois qu’un pays étranger y fait entrer des armes, et j’espère bien que ça va continuer ainsi. C’est notre droit existentiel. En Ukraine, Poutine fait actuellement la même chose », a-t-il expliqué sur la Treizième chaîne.

Semyon Grafman dans une vidéo de sa chaîne YouTube, le 30 septembre 2017. (Crédit : Semyon Grafman/YouTube)

Vera Veinberg, qui vit à Eilat, qui est employée dans le secteur du tourisme et qui est née en Crimée, la partie de l’Ukraine qui avait été annexée par la Russie en 2014, paraît jubiler face à l’invasion russe qui, selon elle, vient venger les bombardements faits par l’Ukraine dans les territoires détenus depuis 2014 par les séparatistes pro-russes.

« L’Ukraine a eu huit ans pour tout arrêter mais elle choisit aujourd’hui d’accuser la Russie d’agression. Eh bien, la Russie entre finalement en guerre avec huit ans de retard mais quel spectacle », écrit-elle sur Facebook.

« Pour moi, c’est la faute des États-Unis », commente pour sa part Ella Bolgak, une mère de deux enfants de 33 ans qui habite Kiryat Chaim, un quartier du nord de Haïfa, et qui est assistante dentaire. Elle est née à Mykolaiv, à proximité d’Odessa, dans le sud de l’Ukraine. « S’ils n’avaient pas rejeté la Russie de l’OTAN, s’ils n’avaient pas prolongé l’adhésion de l’Ukraine, tout ça aurait pu être évité. »

Bolgak a quitté l’Ukraine pour l’Allemagne quand elle avait huit ans et elle a vécu là-bas jusqu’à son Alyah – qui désigne, en hébreu, l’immigration en Israël sous les dispositions relatives au Droit du retour pour les Juifs et leurs proches – à l’âge de 21 ans.

Mais l’Ukraine reste chère à son cœur, ajoute-t-elle.

« J’ai une grand-mère qui est âgée de 92 ans et qui vit à Mykolaiv. Je me fais du souci pour elle. Et ma grand-mère s’inquiète aussi pour l’un de mes cousins qui vit à Mykolaiv parce qu’elle a peur qu’il soit mobilisé dans l’armée. Alors ce qui arrive là-bas m’affecte personnellement », continue-t-elle. « Je suis horrifiée par les violences de la Russie. Mais j’ai vécu là-bas et j’ai suffisamment vu de choses pour comprendre les deux angles. Il n’y a pas de bons et de méchants ici. »

Les pompiers travaillent sur un incendie dans un bâtiment qui a été bombardé par la Russie dans la ville de Chuguiv, dans l’est de l’Ukraine, le 24 février 2022. (Aris Messinis/AFP)

Bolgak dit ressentir un soulagement à l’idée de vivre aujourd’hui en Israël.

« Je constate qu’en Russie, il n’y a pas une seule voix d’opposition. En Ukraine, il y a un nationalisme qui pousse à prendre de mauvaises décisions. Je suis heureuse que mes enfants puissent grandir ici, loin de cette folie », s’exclame-t-elle en poussant sa petite fille sur une balançoire du parc Achi Eilat de Haïfa, qui porte le nom d’un navire israélien que les bateaux de guerre égyptiens avaient coulé en 1967.

Des siècles de persécutions antisémites des Juifs par les Ukrainiens et par les Russes ethniques, la collaboration plus récente d’un grand nombre d’Ukrainiens avec les nazis ainsi que la répression brutale des Juifs en Union soviétique, ont amoindri la solidarité que de nombreux Juifs – et en particulier ceux qui vivent en Israël – sont en mesure de ressentir pour les deux parties, confient plusieurs immigrants au sein de l’État juif à JTA.

Comme Bolgak, Plotkin, le manager d’usine, dit avoir ressenti un fort lien avec le conflit en raison de ses origines et de ses proches qui souffrent actuellement en Ukraine tout en éprouvant une sorte de détachement, son identité entretenant aujourd’hui un lien plus ferme avec Israël qu’avec cette partie du monde.

« Ici, c’est chez moi – là-bas, ce n’est pas chez moi. Je ne suis pas biélorusse, mon épouse n’est pas ukrainienne. Nous sommes Israéliens », martèle Plotkin, qui porte un collier arborant une grande étoile de David. Mais il se dit « profondément attristé par la terrible tragédie humaine qui est en train d’avoir lieu. Des frères qui prennent les armes. Deux nations sœurs, qui se rejoignent dans le langage, la culture, la vision du monde et les relations familiales… Je veux dire que c’est véritablement tragique, même si on n’est pas soi-même issu de cette partie du monde ».

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