Iran : le crocodile-espion « Gando » de retour sur les écrans
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Iran : le crocodile-espion « Gando » de retour sur les écrans

La série, à la gloire des Gardiens de la Révolution, multiplie les attaques et les insinuations contre le gouvernement du soi-disant modéré Hassan Rouhani

Un jeune homme regarde un épisode de la série télévisée iranienne "Gando", à Téhéran, la capitale de l'Iran, le 6 septembre 2021. (Crédit : ATTA KENARE / AFP)
Un jeune homme regarde un épisode de la série télévisée iranienne "Gando", à Téhéran, la capitale de l'Iran, le 6 septembre 2021. (Crédit : ATTA KENARE / AFP)

Honnie par les modérés mais encensée par les ultra-conservateurs, la série d’espionnage iranienne « Gando », qui mélange réalité et fiction, est de retour à l’antenne de la télévision d’Etat après plusieurs mois d’interruption sans explication.

La diffusion de la deuxième saison a repris en juillet, à peine plus d’un mois après la victoire de l’ultra-conservateur Ebrahim Raïssi à la présidentielle.

Au rythme de cinq épisodes hebdomadaires de 45 minutes pendant un peu plus de sept semaines, la série, à la gloire des Gardiens de la Révolution, l’armée idéologique iranienne, multiplie les attaques et les insinuations contre le gouvernement de Hassan Rohani, prédécesseur de M. Raïssi.

L’ex-président a été l’artisan d’une politique dit d’ouverture ayant permis en 2015 la conclusion de l’accord international sur le nucléaire iranien, mais il a vu ce succès diplomatique torpillé à partir de 2018 par l’ex-président américain Donald Trump et, à domicile, les ultra-conservateurs.

En mars, une vive polémique avait éclaté dès le sixième épisode de « Gando », où il était question d’un espion au sein de l’équipe de négociation iranienne sur le nucléaire, et la diffusion du feuilleton avait été interrompue, sans motif, après le treizième.

Le « gando » est une espèce de crocodile iranien. Par métaphore, le titre de la série désigne le héros, Mohammad, agent du contre-espionnage des Gardiens, embusqué tel ce saurien guettant une proie.

La série le montre filant avec ses collègues tout espion étranger, surtout s’il est du MI6 britannique, dès son arrivée sur le territoire iranien.

Elle dépeint aussi le gouvernement précédent, et tout particulièrement le corps diplomatique, comme autant de personnages médiocres, pusillanimes, ou corrompus.

Deux condamnations

Fin août, l’Autorité judiciaire a annoncé la condamnation de deux personnes, l’une pour « corruption », l’autre pour « espionnage », après vérification de certaines « révélations » de la série. « D’autres dossiers [étaient] en cours d’examen », a-t-elle affirmé.

« Gando » a été perçue par plusieurs commentateurs en Iran comme participant d’une manœuvre de déstabilisation du gouvernement Rouhani.

Après l’interruption de la série au printemps, certains médias iraniens avaient évoqué l’existence d’une lettre du gouvernement au guide suprême, Ali Khamenei, pour dénoncer le tort causé par la série à l’action de l’exécutif.

Plusieurs personnalités ultra-conservatrices ont accusé le gouvernement Rohani d’être à l’origine de l’arrêt de la série, ce que le gouvernement a démenti.

Ridiculisé dès la première saison, diffusée en 2019, Mohammad Javad Zarif, ministre des Affaires étrangères de M. Rouhani, avait qualifié au printemps « Gando » de « mensonge du début jusqu’à la fin » lui ayant gravement nui personnellement.

Sur cette photo publiée par le site officiel du bureau de la présidence iranienne, le président Hassan Rouhani parle lors d’une réunion du cabinet à Téhéran, en Iran, le 14 juillet 2021. (Crédit : Bureau de la présidence iranienne via AP)

Le journal ultra-conservateur Kayhan a lui applaudi en août les « révélations éclairantes » de « Gando », notamment sur les relations de « hauts responsables » avec des chancelleries étrangères, « en particulier l’ambassade britannique ».

Si les Etats-Unis et Israël apparaissent comme les deux grands ennemis de la République islamique, ceux-ci, à la différence de Londres, n’ont pas d’ambassade à Téhéran.

La seconde saison s’ouvre sur une scène dans un endroit désertique insinuant que des agents français ont livré à Téhéran Rouhollah Zam, opposant iranien en exil dont les Gardiens avaient annoncé l’arrestation en 2019. Zam, qui a vécu plusieurs années en France, a été pendu en décembre 2020.

Espionne britannique

Le scénario enchaîne sur la traque de la méchante de la série, Charlotte, espionne britannique agissant à Téhéran sous couverture diplomatique.

Comme dans les séries américaines du genre, les maîtres du contre-espionnage des Gardiens dirigent leurs opérations d’une vaste salle équipée d’écrans dernier cri.

Pour l’agence Fars, réputée proche des ultra-conservateurs, Charlotte incarne Kylie Moore-Gilbert, chercheuse australo-britannique condamnée pour espionnage au profit d’Israël et libérée en 2020 après deux ans de détention dans le cadre d’un échange de prisonniers avec trois Iraniens liés à un projet d’attentat à Bangkok.

L’universitaire britanno-australienne Kylie Moore-Gilbert est vue à Téhéran, en Iran. (Télévision d’État iranienne via AP)

La série n’hésite pas à briser un tabou. Dans une République islamique où le voile est obligatoire pour toutes les femmes en public et où la censure impose aux actrices d’être voilées en toutes circonstances, même pour des scènes où, dans la réalité, elles ne le seraient pas, Charlotte, interprétée par une actrice de la minorité chrétienne arménienne, Béaïna Mahmoudi, apparaît tête nue dans plusieurs scènes d’intérieur.

Alors que la saison 2 touche à sa fin, il est déjà question d’un troisième volet, autour des négociations sur le nucléaire.

« En tout cas, j’aime beaucoup la saison 2 de Gando… » a écrit le 28 août le nouvel ambassadeur de Grande-Bretagne, Simon Shercliff, dans un message sibyllin, en persan, sur son compte Twitter.

« S’il l’apprécie, nous suggérons que la BBC la diffuse », a réagi dimanche Abdollali Ali-Asgari, le président de l’audiovisuel public iranien.

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