La candidature enragée de Donald Trump n’est que le début
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Analyse/ Les élections 2016 et la polarisation de l'Amérique

La candidature enragée de Donald Trump n’est que le début

Le mépris et le vitriol contenus dans la course à la présidentielle 2016 n’ont pas été causés par un seul provocateur amateur de tapages, mais par des anxiétés profondes et des divisions croissantes qui ne disparaîtront pas rapidement quoi que décident les électeurs

Haviv Rettig Gur est l'analyste du Times of Israël

Le candidat à la présidentielle républicain Donald Trump arrive pour un rassemblement de campagne au Collier County Fairgrounds de Naples, en Floride, le 23 octobre 2016. (Crédit : Joe Raedle/Getty Images/AFP)
Le candidat à la présidentielle républicain Donald Trump arrive pour un rassemblement de campagne au Collier County Fairgrounds de Naples, en Floride, le 23 octobre 2016. (Crédit : Joe Raedle/Getty Images/AFP)

Quoiqu’il arrive mardi, les dégâts commis à l’encontre du discours politique américain tel qu’ils ont été perçus à l’occasion de cette élection ne disparaîtront pas. La croissance des théories du complot, les avertissements désastreux dénonçant une élection « truquée », la vive résurgence des politiques raciales, l’animosité permanente nourrie par les électeurs à l’encontre de Donald Trump et d’Hillary Clinton, même parmi ceux qui ont l’intention de voter en leur faveur, et – en effet – la vision de Trump s’abîmant tout simplement dans les tréfonds de la rhétorique narcissique et abusive tandis que Clinton se trouve assaillie et mal-aimée en raison de son inauthenticité et de sa malhonnêteté politiciennes – tous ces éléments pourraient devenir de nouvelles normes dans les élections américaines dans un avenir prévisible.

Voilà ce que nous savons. La transformation de la société américaine vers des sous-cultures politiques qui ne peuvent se comprendre mutuellement, une incompréhension qui a fait passé le débat au-delà du fossé entre les deux parties en hurlements d’indignation et de mépris : cette évolution n’a cessé de s’intensifier.

Pendant la plus grande partie des quarante dernières années, et maintenant de façon éloquente, les Américains ont appris à vivre de plus en plus entre communautés de même sensibilité. Ils deviennent amis, se marient majoritairement entre personnes partageant les mêmes points de vue et, pire que tout, n’écoutent que ceux qui partagent les mêmes opinions qu’eux.

“Alors que les Américains se sont déplacés dans le pays pendant les trois dernières décennies, ils se sont rassemblés dans des communautés d’identité, aux côtés de gens partageant le même mode de vie, les mêmes croyances et en fin de compte, la même conviction politique”, note le journaliste Bill Bishop dans son livre influent de 2008 intitulé en anglais “The Big Sort: Why the Clustering of Like-Minded America is Tearing Us Apart.”

Les stratèges électoraux et les sondeurs peuvent faire apparaître l’Amérique comme plus diversifiée qu’elle ne l’est vraiment à travers leurs propos sur les états “indécis” qui “penchent” vers une partie tout en pouvant se tourner vers l’autre. Ce sont des réalités électorales, peut-être, mais ce ne sont pas des réalités sociales. Les “vrais” individus ne vivent pas dans des états, ils vivent au sein de communautés. Analysez en profondeur les données électorales au niveau du pays et la preuve de la division de l’Amérique deviendra inévitable.

Bishop a ainsi découvert que les comtés deviennent de plus en plus asymétriques dans leurs modèles de vote. Tandis que seulement 20 % des Américains vivaient dans un comté remporté avec une marge de plus de 20 points en 1976, ce chiffre a augmenté jusqu’à près de la moitié en 2004, ou 48 %. Le fait est qu’en 2004, la moitié des Américains se trouvaient dans des « comtés ayant une tendance de glissement », où les minorités politiques étaient effectivement des minorités.

Les causes de ce changement sont nombreuses : la mobilité est plus facile pour certains – 5 % des Américains déménagent dans un autre comté chaque année, et c’est beaucoup – mais c’est plus dur pour les autres, les plus diplômés et les plus compétents étant largement favorisés.

Le candidat républicain à la présidentielle américaine, Donald Trump, le 14 janvier 2016, et sa rivale démocrate Hillary Clinton, le 4 février 2016. (Crédit : AFP/DSK)
Le candidat républicain à la présidentielle américaine, Donald Trump, le 14 janvier 2016, et sa rivale démocrate Hillary Clinton, le 4 février 2016. (Crédit : AFP/DSK)

La concentration évolutive des personnes gagnant des salaires élevés dans les immenses métropoles de l’Amérique a aidé à créer un gouffre toujours croissant en termes de revenus et de coût de la vie dans ces zones, ce qui conserve les populations à bas revenus et moins diplômées à l’écart de ces bastions d’opportunité.

Le revenu moyen dans les grands villes dépasse dorénavant de loin la moyenne nationale – et surpasse encore davantage ces parties du centre de l’Amérique rurale dans lesquelles prolifèrent les pancartes en faveur de Trump.

« Le revenu par personne dans le District de Columbia est passé de 29 % au-dessus de la moyenne des Etats-Unis en 1980 à 68 % en 2013; dans la zone de la Baie, de 50 % à 88 % ; dans la ville de New York, de 80 % à 172 %,” notait récemment Alex MacGillis dans une lettre ouverte publiée par le New York Times.

Les études réalisées durant ce cycle électoral montrent que les plus diplômés et donc traditionnellement les plus optimistes et favorables au changement – par conséquent les plus libéraux – votent à gauche, avec des chiffres qui n’ont jamais augmenté aussi rapidement. Ceux qui sont restés dans des zones de stagnation économique relative, zones qualifiées – parfois avec une certaine naïveté mais le plus souvent avec dédain – de “rust belt”, où l’industrie lourde est sinistrée, ou d’Amérique moyenne, votent à droite.

La race est un facteur profondément important dans le comportement de l’électeur, mais le sentiment qui règne parmi de nombreux sympathisants de la droite et portant sur un fossé d’opportunités qui ne cessent de s’éloigner pourrait bien être plus important encore.

Les sondages réalisés par des entreprises réputées au cours de ces dernières semaines laissent suggérer que Trump pourrait bien être le premier candidat à la présidentielle depuis la Seconde Guerre mondiale à échouer à remporter une majorité chez les blancs diplômés de l’université. Ce qui signifie que l’éducation, ses conditions sociales corrélées et les opportunités susceptibles d’en résulter pourraient s’avérer plus déterminantes que la race seule dans la compréhension de la nouvelle division américaine.

Mais ce fossé des opportunités économiques est un seul des éléments de ce “grand tri”. Il y a huit ans, Bishop avait cité un chiffre innombrable de choix inconscients comme déterminant une grande partie de ce phénomène. A travers tout le pays, les Américains choisissaient leurs nouveaux quartiers en utilisant des facteurs apparemment apolitiques – prix de la location, école, espaces verts, rues tranquilles – et l’auteur avait découvert dans la foulée que même le plus anodin de ces choix sociaux et culturels parvenait à engendrer un choix englobant les affinités politiques.

Et ce tri n’a fait que s’accélérer avec la propagation d’Internet. Avec plus d’Américains que jamais obtenant la majorité de leurs informations à travers les médias sociaux, le discours politique a été davantage placé à la merci des algorithmes qui raffermissent les discriminations.

Les entreprises de réseaux sociaux comme Facebook et Twitter dépendent d‘utilisateurs qui reviennent toujours plus et tracent donc les interactions et le contenu qu’ils consomment afin de mieux livrer une information précédemment ciblée dans le fil de chaque utilisateur. Ces algorithmes ont pour effet de confirmer, perpétuer et intensifier les points de vue politiques de chacun.

Un homme devant un ordinateur avec un logo Facebook, le 26 février 2016. Illustration. (Crédit : Abed Rahim Khatib/Flash90)
Un homme devant un ordinateur avec un logo Facebook, le 26 février 2016. Illustration. (Crédit : Abed Rahim Khatib/Flash90)

De telles chambres d‘écho en ligne ne sont pas un phénomène marginal. 65 % des adultes américains utilisaient de manière régulière les sites de médias sociaux en 2015, a révélé cette année une étude de Pew, et cette croissance n’a probablement pas diminué en 2016.

Interrogés cette année par Pew sur le ton et la qualité de leurs rencontres politiques en ligne, 65 % des utilisateurs de médias sociaux ont affirmé que les débats sur Internet les avaient amené à penser qu’ils avaient moins en commun politiquement parlant avec des gens de l’autre côté de la route que ce qu’ils affirmaient. Seulement 29 % ont déclaré le contraire.

Vivre physiquement parmi des gens qui sont en désaccord avec vous nourrit la modération et l’empathie. Une étude réalisée au mois d’avril par Pew a révélé que les Républicains “avec peu ou aucun ami Démocrate avaient deux fois plus de chance d’évaluer de manière très froide les Démocrates, que les Républicains avec au moins quelques amis Démocrates (62 % contre 30 %).”

Comme l’explique Bishop, “une compagnie mixte modère, une compagnie de même sensibilité divise. Les communautés hétérogènes réfrènent les excès de groupe, les communautés homogènes marchent vers les extrêmes ».

A l’exception d’Internet, semble-t-il. Pour la majorité des Américains, l’implication en ligne – cette arène sans visage, dénuée d’empathie, et de plus en plus omniprésente du débat politique américain – renforce les divisions.

Les résultats de ces pressions sont flagrants : “Dans chaque parti, le pourcentage de gens ayant un point de vue hautement négatif de la partie opposée a plus que doublé depuis 1994,” a indiqué une étude de Pew en 2014. Pew l’a prolongée dans son étude réalisée au mois d’avril et la tendance n’avait pas changé.

« Notre étude sur la division en 2014 a démontré qu’un élément majeur de la division partisane ‘a été le mépris croissant que les Républicains et les Démocrates éprouvent pour le parti opposé’. Depuis lors, les niveaux de mépris mutuels n’ont cessé d’augmenter, et ceux qui étaient désignés de prime abord comme « nombreux » sont devenus « la majorité ».

Pour la première fois depuis que la question a été posée en 1994, les majorités dans les deux partis (Républicains 58 %, Démocrates 55 %), ont indiqué avoir une vision “très défavorable” de l’autre formation – ce qui représente un saut de 26 points parmi les Républicains et de 18 points au sein des Démocrates depuis 2008 seulement.

45 % des Républicains et 41 % des Démocrates considèrent dorénavant les politiques de l’adversaire comme étant « tellement mal orientées qu’elles viennent menacer le bien de la nation », ce qui représente respectivement un bond en avant de huit et de dix points en seulement deux ans.

Impuissance

Il y a un thème qui vient fédérer l’ensemble de ces pressions polarisantes. La mobilité, le décalage des opportunités dans des industries globalisées, la propagation de l’Internet – tous ces facteurs représentent un plus grand choix, une ouverture économique, une sorte de méritocratie fugitive, célébrés par ceux qui réussissent mais qui a laissé dans le désarroi ceux qui ont été moins en mesure d’y prendre part.

Cela ne veut pas exactement dire que l’Amérique rurale est pauvre. Les chercheurs de l’institut Gallup, fouillant les résultats d’une enquête effectuée auprès de 125 000 adultes américains interviewés sur le sujet, ont découvert que si les « soutiens de Trump sont moins éduqués et davantage susceptibles de travailler à des postes d’ouvriers, ils gagnent des revenus relativement élevés pour leurs foyers et ne sont pas sous la menace éventuelle d’une perte d’emploi ou exposés à la concurrence à travers le commerce ou l’immigration ». Ils ne sont pas nécessairement pauvres, et n’ont pas nécessairement perdus leurs emplois en raison des problèmes évoqués par Trump tout au long de sa campagne – les accords de libre-échange, l’immigration et autres thèmes chers au candidat.

“D’un autre côté”, continuent les chercheurs, « la vie dans des communautés racialement isolées avec les pires conséquences au niveau de la santé, une mobilité sociale inférieure, moins de capital social, une plus grande dépendance face aux revenus de la sécurité sociale et moins de confiance dans le revenu du capital laissent prédire de plus hauts niveaux de soutien à Trump ».

Ce n’est pas en fin de compte une élection portant sur les expériences économiques – non pas que les problèmes économiques ne soient pas réels, mais ils ne sont pas suffisamment mis en corrélation avec les modèles de vote pour représenter une explication complète – mais plutôt sur des anxiétés concernant la culture et l’identité.

Ce n’est pas la pauvreté ou la dépossession physique qui drainent le soutien à l’iconoclasme de Trump mais plutôt un récit durable et ancien de dépossession politique et culturelle. La non-interaction a nourri l’aliénation de la part des citoyens américains à un moment où des institutions immenses et distantes ont gagné une influence telle qu’elle n’avait jamais été connue dans la vie des Américains ordinaires.

C’est une élection qui reflète l’anxiété concernant l’envergure du corps politique américain, concernant un gouvernement fédéral fort et trop important pour incarner réellement une réponse aux interrogations des Américains ordinaires, qui est également trop préoccupé par les inquiétudes urbaines libérales pour parvenir enfin à résoudre les problèmes perçus par le reste de l’Amérique.

Les gouvernements, les plus grandes banques, les “élites” libérales – un terme qui peut parfois s’étendre pour englober des dizaines de millions d’américains, dont les communautés pauvres ou d’immigrants en lutte pour se faire une place – existent au-delà de la réalité de la plupart des américains. Quand Trump évoque une élection « truquée » et de vastes conspirations, ceux qui l’écoutent et l’approuvent ne sont pas stupides. Ce sont les anxiétés politiques réelles et même raisonnables qui donnent leur résonnance politique à de tels propos.

Si Washington échoue à faire son devoir – ou semble échouer au moins – que reste-t-il sinon se répandre en injures et rager contre le système dans sa globalité ?

Le sens de l’ampleur de ce qui est susceptible d’échapper au citoyen est déterminant dans ces appréhensions. L’année fiscale 2017 devrait illustrer une dette fédérale de 19,5 trillions de dollars, soit environ 106 % du PIB entier des Etats-Unis, un fardeau jamais vu depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Les derniers pics dans cette dette publique sont survenus sous les mandats des présidents George W. Bush et Barack Obama, qui ont dépensé des trillons pour écoper les pertes des industries bancaires et des assurances après l’effondrement financier vécu en 2008-2009.

La nuance et la complexité ne sont pas pertinentes ici. Des centaines de millions d’Américains ont vécu une histoire simple ces dernières années, dans laquelle ces banques gargantuesques et ces compagnies d’assurance « trop grosses pour échouer » ont été aperçues en train de gaspiller ou d’exploiter de manière irresponsable des trillions, pour ensuite se voir sauvées par les contribuables tandis que personne à Washington n’avait semblé être en mesure d’anticiper, de prévenir ou de sanctionner qui que ce soit pour l’effondrement qui s’en était suivi, ou même simplement expliquer ce qu’il avait bien pu se passer.

Que peut donc faire un citoyen américain ordinaire lorsqu’il doit faire face à de telles forces ? Et si Washington échoue à faire son devoir – ou semble échouer tout du moins – que reste-t-il d’autre que les insultes et la rage contre le système dans son entier ?

La politique s’effondre lorsque les participants à un Etat en viennent à penser que les hommes politiques ne pourront plus résoudre leurs problèmes. Les institutions politiques sont en fin de compte construites par l’imagination humaine et cela place une limite dure et inévitable à leur capacité à peser sur les choses.

Elles ne peuvent grossir plus largement que l’imagination de ceux qui les constituent – et ce, non sans risquer un effondrement catastrophique de l’inévitable croissance dans l’aliénation. Ce n’est pas un accident que le soutien à Trump (ou à Bernie Sanders il y a quelques mois) ait souvent été comparé au vote du Brexit, par lequel de nombreux Britanniques ont réagi non aux considérations nuancées des avantages et des défauts inhérents à la position financière et politique de la Grande-Bretagne en tant qu’état-membre de l’UE mais à une perte perçue d’agencement et d’auto-contrôle au profit d’élites politiques distantes, non-réactives et en fin de compte, irresponsables. Ils ont voté contre une structure politique qu’ils ne pouvaient pas voir, qu’ils ne pouvaient pas comprendre dans tous les sens du terme, et auxquels ils ne pouvaient donc pas confier le pouvoir sur leurs vies.

Quelle est l’étendue du pouvoir que les responsables de l’UE à Bruxelles ont en réalité sur le Britannique moyen ?
De quelle ‘mauvaise’ manière Washington a véritablement traité l’Amérique rurale et blanche des petites villes ? Ces questions sont fondamentales pour aéterminer s’il y a un fossé entre la perception et la réalité – ou, s’il y a toujours un gouffre, pour avoir une idée de sa profondeur. Mais elles sont secondaires à ce qui est dit ici, à savoir que la logique sous-jacente qui se cache derrière cette rébellion contre l’ampleur des institutions nationales est cohérente et raisonnable.

La gay pride d'Istanbul sur la place Taksim, en 2011. (Crédits : Wikipedia)
La gay pride d’Istanbul sur la place Taksim, en 2011. (Crédits : Wikipedia)

Que ces institutions nationales soient installées dans les métropoles penchant à gauche et qu’elles soient largement dominées par les moeurs et les assomptions culturelles des élites métropolitaines – sur l’avortement, la religion, le mariage gay et un nombre d’autres questions innombrables – ne font qu’ajouter à l’urgence morale de cette aliénation.

Des abris sûrs

Trump n’est pas le premier politicien à tirer parti de la division croissante.

Bishop relate une conversation parlante avec le sondeur républicain Matthew Dowd en 2005, peu de temps après que Dowd ait imaginé la stratégie envers les électeurs de base qui allait permettre la réélection de George W. Bush.

“Dowd avait constaté que les communautés américaines étaient en train de ‘devenir très homogènes’. Il pensait qu’à un large degré, ce rassemblement était défensif, une réaction générale face à une société, un pays, et un monde qui allaient largement au-delà du contrôle ou de la compréhension de l’individu », explique Bishop.

Ce sens de l’amarrage était culturel et social, pas seulement économique. « Pendant des générations, les gens avaient utilisé leurs associations, placé leur confiance dans un gouvernement national et dans des dénominations religieuses établies depuis longtemps pour donner un sens au monde. Mais ces vieilles institutions n’étaient plus en mesure d’offrir un abri sûr. C’est ce qui, je le pense, est arrivé », m’avait confié Dowd au début de l’année 2005, « c’est cette anxiété générale que le pays ressent. Nous ne sommes plus ancrés nulle part ».

« Sans blague », opine Bishop. « Une prospérité sans précédent a rendu libres les peuples – libres de penser, parler, bouger, et dériver. Une prospérité sans précédent a enrichi les Américains – et elle a assoupli les amarres sociales qui existaient depuis si longtemps. Les Américains se bousculaient pour trouver un endroit sûr, pour créer un endroit sûr… Il incombait à tous, homme et femme, de créer une identité. La majorité des Américains l’ont fait en cherchant (ou simplement en gravitant autour de) ceux qui partageaient leur monde – constitué de différences anciennes et fondamentales comme la race, la classe, le genre et l’âge et aussi, maintenant plus que jamais, les goûts personnels, les croyances, les styles, les opinions, et les valeurs ».

Cette analyse n’est pas seulement celle de Bishop, le journaliste. Elle a dirigé la campagne républicaine telle que réfléchie par Dowd, le stratège. Cette soif de l’ancrage d’une identité sociale a mené les Américains à rejoindre des “communautés, des églises et des partis politiques d’une manière qui était presque tribale”, affirme Bishop, qui cite l’évaluation faite par Dowd selon laquelle “les gens ont tendance à choisir une équipe, et cette équipe aura un impact hors et dans l’urne”.

Par l’adoption de plusieurs mesures, les membres du Congrès sont devenus plus partisans encore ces dernières années, et l’activité législative plus immobile encore.

Il est facile de jeter le blâme pour la rancoeur et le ton abusif utilisé lors de l’élection sur Donald Trump. Mais la rhétorique de ce dernier, avec des immigrants « violeurs » et une nation fermée aux musulmans, ne représente pas seulement une cassure avec la tradition politique aux Etats-Unis mais un obstacle pas terrible dans la tendance croissante et prévalente à la véhémence et à la délégitimation politiques. La tendance, contrairement à Trump peut-être, est menée par des forces culturelles profondément ancrées qui ne disparaîtront pas même si Trump devait honteusement perdre à l‘épreuve des urnes.

Des voix intérieures

Dans la lumière crue de cet éloignement profond, la résilience politique de Trump devient soudainement explicable. Son assurance, semblable à celle d’un éléphant dans un magasin de porcelaines, vient remplir un besoin d’authenticité dans un monde qui paraît de plus en plus dominé par des élites éloignées et négligentes, et de présenter des options politiques qui paraissent un peu plus ancrées que celles présentées par des marionnettes préparées pour l’occasion.

L’un des faits difficiles de la politique moderne est son appui large et profond sur l’artisanat politique. Les candidats républicains, ces dernières années, ont été aux prises avec un processus de primaires qui ressemble de plus en plus à un concours de beauté entre des candidats dont la première priorité est de calibrer et de filtrer avec soin ses propos et ses actions, de façon à entrer en résonnance avec certaines bases d’électeurs sans donner aux autres votants l’impression de se médire. Trump, comme Sanders, est en partie un personnage de rébellion contre de tels ersatz politiques, une réprimande venant sanctionner ce vide d’authenticité politique.

Bernie Sanders à Seattle (Crédit : Matt Mills McKnight/Getty Images)
Bernie Sanders à Seattle (Crédit : Matt Mills McKnight/Getty Images)

Ce n’est pas un hasard qu’au cours des primaires républicaines au début de l’année, les opposants de Trump n’aient pas été en mesure de rassembler une indignation morale consistante et convaincante contre ses abus, ayant plutôt recours aux fanfaronnades artificielles et néanmoins fragiles qui ont échoué à mettre à mal le politicien bagarreur et tapageur.

Trump était un “Birther”, a réclamé la construction d’un mur à la frontière du Mexique, a menacé d’abandonner ses alliés de l’OTAN, d’empêcher les musulmans d’entrer en Amérique. Ces visions ont toutes « évolué » et ont gagné de la nuance tout au cours de la compagne mais elles n’ont pas perdu leurs prémisses essentielles ou l’urgence avec laquelle elles ont été émises. Pour de nombreux républicains, leur audace et leur impraticabilité pourraient peut-être les priver de leur pertinence politique, mais leur authenticité est préservée.

Les mensonges d’Hillary Clinton concernant les courriels sont petits, et donc tactiques et artificiels. Les mensonges de Trump sont énormes et viennent donc droit du cœur. Cela pourrait paraître comme un éloge masqué pour le candidat républicain mais pour une population qui s’est sentie abusée par les atermoiements politiques, c’est une douce musique.

Sion

Dans un sens important, la gauche a vécu son propre éloignement de la politique prête à l’emploi avec Barack Obama, l’homme noir qui leur avait dit de ne pas craindre le progrès. Il est difficile d’imaginer la manière dont Obama représente, même aujourd’hui, un récit d’authenticité pour de larges bandes d’électeurs démocrates.

Pour les noirs, les Latinos, les immigrants et d’autres groupes marginalisés, comment la division actuelle, si clairement clivante entre les lignes raciales et sociale, peut-elle être perçue différement que comme un cri contre leur inclusion dans la philosophie américaine ?

C’est partiellement – et peut-être plus que partiellement – une fonction de race. Comme l’a écrit le critique de cinéma célèbre Roger Ebert en 2003 dans sa critique de Matrix Reloaded, le second film de la trilogie des Matrix, ce n’est pas par hasard que la majorité de la population survivant dans la dernière ville humaine, dans cet ouvrage post-apocalyptique, soit noire.

“Je suis devenu conscient durant le film qu’une majorité des personnages principaux était interprétée par des afro-américains… De ce que l’on peut voir dans les extras, la population de Sion est majoritairement noire. C’est devenu un lieu commun dans la science-fiction de présenter une ou deux stars afro-américaines, mais nous avons parcouru un long chemin depuis Billy Dee Williams dans le « retour du Jedi ». Les frères Wachowski [qui ont réalisé la trilogie Matrix] ont utilisé tant d’afro-américains, je suspecte… parce que pour les adolescents à la peau blanche qui forment le tout premier public du film, les afro-américains représentent quelque chose de cool, un cachet, une authenticité”.

Pour les noirs, les Latinos, les immigrants et d’autres groupes marginalisés, comment la division actuelle, si clairement clivante entre les lignes raciales et sociale, peut-elle être perçue différement que comme un cri contre leur inclusion dans la philosophie américaine ?

Cette authenticité touche encore un autre aspect du fossé existant entre les blancs conservateurs et la gauche urbaine. Tandis que Trump inonde d’injures les institutions sans visages qui sont la matière première des cauchemars conservateurs, Obama, qui a fait campagne pour Hillary ces dernières semaines avec conviction, a voulu transmettre un message différent.

L‘histoire des noirs en Amérique est, à de nombreuses façons, une histoire de l’échec du pays, du groupe vulnérable paradigmatique contre lequel les idéaux américains ont été testés et ont été pris en défaut. C’est le pouvoir national centralisé qui est venu mettre un terme aux abus, grâce à la détermination sans faille de Lincoln de réformer le Sud, au déploiement par Kennedy de la Garde nationale en Alabama, par la loi sur les Droits Civils adoptée en 1964 et les victoires remportées par la Cour Suprême contre la ségrégation et les restrictions de vote – et non par des responsables locaux à l’écoute magnanime de leurs compatriotes américains.

Ce n’est donc pas un simple fétichisme politique qui amène de nombreux noirs, parmi d’autres minorités et chez les Démocrates généralement, à voir les même institutions nationales distantes qui vexent les soutiens de Trump comme étant non seulement dignes de confiance mais aussi des garanties nécessaires à leur sécurité. Une histoire très réelle de brutalisation est sous-jacente à ce fossé dans la perception.

Dans une réunion qui a eu lieu au mois de septembre de la Congressional Black Caucus Foundation, Obama a rappelé cette différence à son auditoire en des termes qui n’étaient pas si incertains.

Barack Obama prête serment devant le juge en chef John G. Roberts Jr. au Capitole, le 20 janvier 2009 (Crédit : domaine public)
Barack Obama prête serment devant le juge en chef John G. Roberts Jr. au Capitole, le 20 janvier 2009 (Crédit : domaine public)

« Alors si j’entends qui que ce soit dire que son vote ne compte pas, que qui nous élisons ne compte pas – alors relisons notre histoire. Cela compte. Nous devons faire en sorte que les gens aillent voter. En fait, si vous voulez nous donner, où Michelle et moi, un heureux départ… Ne vous contentez pas de nous regarder avancer vers le crépuscule, poussez à voter ceux qui se sont inscrits sur les listes. Si vous vous souciez de notre héritage, si vous réalisez que c’est tout ce auquel nous croyons qui est en jeu, que ce sont tous les progrès que nous avons réalisés qui sont en jeu lors de ces élections. Mon nom peut ne pas figurer sur le bulletin, mais notre progrès figure sur le bulletin, notre tolérance figure sur le bulletin, la démocratie figure sur le bulletin, la justice figure sur le bulletin. Mettre un terme à l’incarcération de masse figure sur le bulletin. Et il y a un candidat qui fera avancer ces choses, et il y a un autre candidat dont le principe qui le définit, le thème central de sa candidature est l’opposition à tout ce que nous avons fait ».

C’est plus qu’une expression d’esprit partisan, et plus qu’une simple propagande électorale. C’est l’évocation du coût qu’engendrerait la réalisation des demandes de l’électorat blanc de Trump. Pour les noirs, les latinos, les migrants de diverses origines et autres groupes marginalisés ou vulnérables, comment l’actuelle division, qui clive de manière si claire les lignes raciales et sociales, peut-être envisagée autrement que comme un cri contre leur inclusion dans la philosophie américaine ?

Il est important de comprendre les anxiétés républicaines qui servent à soutenir un candidat aussi mystérieux que Trump. Mais ce n’est pas moins important que de saisir la mémoire historique profonde sous-jacente à la crainte démocrate et au dédain pour la désaffection républicaine. Les deux récits en conflit restent appuyés sur des fondations fermes, sur des expériences réelles et des anxiétés authentiques ; aucune ne semble pouvoir vaciller sous les arguments de l’autre.

Cette nouvelle animosité arrive donc de longue date, et dans une étendue plus largement appréhendée de l’histoire américaine, une histoire qui inclut Andrew Jackson, le Kansas en sang, la Guerre Civile, la Reconstruction, la Déségrégation, le vitriol qui a entouré Nixon, le Vietnam, « l’impeachment » de Bill Clinton – établie contre ce contexte profond, elle n’est pas, en fin de compte, totalement nouveau dans l’expérience américaine.

Les Américains ont souvent pris leurs divisions sociales et politiques à bras-le-corps. Les Pères Fondateurs américains avaient conçu leur République comme une sorte de révolution politique en continu, et le zèle révolutionnaire ne s’est jamais entièrement effacé ; indépendamment de la façon dont les divisions politiques sont réarrangées dans chaque génération.

Dans ce sens, la course 2016, pour tous ses schismes, comprend elle-même un peu de l’optimisme traditionnel américain. Chaque partie pense être en mesure de sauver le pays.

En 2008, 77 % des électeurs d’Obama avaient déclaré à une enquête réalisée conjointement par la NBC et le Wall Street Journal que l’Amérique était en « état de déclin » – et qu’ils étaient prêts à lui donner les moyens d’être sauvée.

En 2016, une enquête effectuée par le Washington Post-ABC avait determiné le même chiffre, 77 %, parmi les partisans de Trump attestant que l’Amérique était “moins grande” que dans le passé – ces partisans étant désireux de venir secourir le pays à leur tour.

L’Amérique Bleue n’abandonnera jamais ses ambitions ou ses idéaux culturels, l’Amérique rouge n’acceptera pas soudainement les excès perçus et les imprudences des élites libérales. L’état actuel des dissensions intestines étroites d’esprit n’est pas prêt à s’améliorer de si tôt. Mais peut-être n’est-il pas supposé le faire.

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