La supériorité aérienne d’Israël assombrie par les nouveaux missiles russes en Syrie
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La supériorité aérienne d’Israël assombrie par les nouveaux missiles russes en Syrie

Le déploiement par Poutine du système de précision S-400 impacte le soutien de la stratégie de défense israélienne, bien que la coordination avec Moscou atténue la menace

Judah Ari Gross est le correspondant militaire du Times of Israël.

Des F-16 israéliens durant l'exercice "Drapeau bleu" qui rassemble les Armées de l’Air israélienne, américaine, grecque et polonaise contre un État ennemi fictif (Crédit : Armée de l'air israélienne)
Des F-16 israéliens durant l'exercice "Drapeau bleu" qui rassemble les Armées de l’Air israélienne, américaine, grecque et polonaise contre un État ennemi fictif (Crédit : Armée de l'air israélienne)

La supériorité aérienne d’Israël sur ses ennemis a été le pivot de sa stratégie de défense pendant des décennies. La capacité des avions israéliens à mener des attaques bien au-delà des frontières de l’ennemi a empêché la Syrie et l’Irak de créer des armes nucléaires.

La suprématie évidente de l’armée de l’air israélienne sur les forces des pays voisins a permis de maintenir en dehors de l’espace aérien israélien les avions syriens, égyptiens et jordaniens durant les guerres qu’a connu le pays. Mais avec le déploiement récent du système russe de missile de défense S-400 « Triomphe » en Syrie, cette suprématie absolue est remise en question.

Les caractéristiques du S-400 sont suffisamment impressionnantes pour faire battre le cœur de chaque Israélien.

Le système anti-aérien est constitué d’un radar à balayage électronique pour surveiller le ciel, et d’une batterie de missiles qui peuvent suivre et abattre des cibles sur un rayon de 400 kilomètres (250 miles). A son nouvel emplacement sur la côte syrienne à Lattaquié, cette portée comprend la moitié de l’espace aérien israélien, y compris l’aéroport international Ben Gurion.

Ce n’est pas la première fois que la technologie russe en Syrie remet en question la suprématie aérienne d’Israël, et le précédent est catastrophique : pendant la guerre de Kippour en 1973, le système de défense antimissile 2K12 « Kub », fourni à la Syrie par l’Union Soviétique, a détruit des douzaines d’avions israéliens.

Le « Kub » empêchait une offensive aérienne d’Israël en Syrie en 1973 ; le S-400 s’enfonce profondément dans l’espace aérien souverain d’Israël.

En plus du S-400, la Russie a apporté des équipements militaires de pointe sur le théâtre de guerre syrien, notamment en pourvoyant ses avions de combat de missiles air-air, comme rapporté récemment par le site internet israélien NRG.

En gonflant leurs défenses aériennes en Syrie, les Russes espèrent empêcher des attaques futures sur leurs avions, comme quand la semaine dernière les militaires turcs ont abattu un avion Su-24, dont Ankara affirme qu’il est entré dans son espace aérien. « Ce système est de nature à inquiéter les gens » annonce sèchement à propos du S-400 Yiftah Sapir, un chercheur en technologies militaires à l’Institut d’Etude pour la Sécurité Nationale, affilié à l’Université de Tel Aviv.

Cependant, insiste-t-il, alors que le S-400 restreint le libre-cours précédent qu’Israël avait sur le ciel de ses voisins, les personnes avec le doigt sur la gâchette ne sont pas nos ennemis.

« Aujourd’hui, [le S-400] est entre les mains des Russes, et nous avons une coordination militaire avec eux sur ce qu’il se passe en Syrie » note M. Shapir.

Le président russe Vladimir Poutine (à droite) et le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu à une conférence de presse conjointe après leur réunion au Kremlin à Moscou, le 20 novembre 2013 (Crédit : Kobi Gideon / GPO / Flash90)
Le président russe Vladimir Poutine (à droite) et le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu à une conférence de presse conjointe après leur réunion au Kremlin à Moscou, le 20 novembre 2013 (Crédit : Kobi Gideon / GPO / Flash90)

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu a souligné l’importance de cette coordination pendant et après une réunion à Paris lundi avec le président russe Vladimir Poutine. Tant que la ligne entre Tel Aviv et Moscou reste ouverte, la présence du S-400 en Syrie ne devrait « empêcher personne de dormir la nuit » d’après Uzi Rubin, un analyste des défenses anti-missiles pour le Centre d’études stratégiques Begin-Sadat.

D’ailleurs « il y a bien assez d’autres choses dont nous pouvons nous inquiéter, » ajoute M. Rubin avec humour. Le système de défense anti-missile S-400 devrait aussi rester entre les mains des Russes, même quand – ou si – l’armée se retire de Syrie. MM. Shapir et Rubin ont également fait remarquer que la batterie anti-aérienne ne sera pas un cadeau pour celui qui finalement gouvernera en Syrie.

Lundi soir à Paris, MM. Netanyahu et Poutine ont de plus discuté des lignes de communication et annoncé qu’elles seraient renforcées dans les prochains jours, par une réunion des généraux des armées russe et israélienne à Tel Aviv mardi.

Et pourtant, certains experts insistent pour noter qu’alors il n’y a en ce moment aucune menace imminente sur les opérations d’Israël en Syrie, il y a un inconfort inhérent à voir votre liberté de mouvement potentiellement restreinte et à devoir se coordonner avec une force extérieure, si amicale soit-elle.

Pas de conflit d’intérêts aujourd’hui

La suprématie de l’armée de l’air israélienne, l’une des plus en pointe et des plus compétentes du monde, est, après tout, un facteur central dans la capacité essentielle d’Israël à se défendre lui-même, par lui-même, dans une région hostile et largement imprédictible. Pas de conflit d’intérêts aujourd’hui, les intérêts de la Russie et d’Israël en Syrie ne sont pas contradictoires.

Le souci immédiat d’Israël en Syrie n’est pas le président Bachar el-Assad ou son armée, mais le Hezbollah.

Poutine, pendant ce temps, s’occupe de conforter Bachar el-Assad et de vaincre l’Etat islamique, et vraiment dans cet ordre de préférence.

Bien qu’Israël ne voit certainement pas un ami en el-Assad, soutenu par l’Iran, qui parle régulièrement à l’encontre de l’état juif et dont le père a mené des guerres contre Israël en 1967 et 1973, l’armée israélienne a décidé de ne pas toucher à la guerre civile syrienne, n’intervenant et ne frappant les postes avancés de l’armée syrienne que lorsque des obus de mortiers ou des roquettes tombent sur le territoire israélien.

Pendant ce temps, la Russie a adopté une position de laissez-faire à l’égard des alliés d’el-Assad, dont l’un des ennemis principaux d’Israël, le Hezbollah, selon Naday Pollak, un chercheur à l’Institut d’Etudes du Proche-Orient de Washington, et un ancien analyste du gouvernement israélien.

« La Russie a vendu beaucoup d’armes à la Syrie. S’ils vendent 15 caisses et que deux d’entre elles vont au Hezbollah, la Russie ne va rien dire. Je ne suis même pas certain qu’ils soient au courant de ce qui se passe, » a déclaré M. Pollak. Mais d’un autre côté, « il ne semble pas que la Russie s’inquiète beaucoup qu’Israël cible ces livraisons d’armes. »

Ce qui a été fait, a reconnu le Premier ministre Benjamin Netanyahu mardi.

Selon une accumulation de rapports, Israël a effectivement frappé des sites en Syrie cinq fois ces dernières semaines, dans la plupart des cas contre des caches d’armes ou des convois. L’un de ces raids, un bombardement supposé de Qalamoun, proche de la frontière syrienne avec le Liban, s’est déroulé samedi soir, soit deux jours après que la Russie affirme que le S-400 était en place.

Les pilotes russes sont aussi accidentellement entrés dans l’espace aérien israélien, sans déclencher de réponse israélienne – un fort contraste par rapport à l’incident avec la Turquie.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu, le ministre de la Défense Moshé Yaalon et les officiers de l’armée israélienne ont tous déclarés que ces non-incidents montrent l’efficacité de la coordination d’Israël avec la Russie. A ce point, il n’y a aucune menace sur cette coordination.

Les demandes sécuritaires d’Israël n’ont pas changé. Et si les projets de la Russie pour la Syrie devaient changer, les communications fréquentes entre le chef de cabinet adjoint de l’armée israélienne et son homologue russe sont là pour assurer une notification suffisamment longue pour que l’armée israélienne décide du meilleur moyen de procéder.

Bien que les experts en sécurité ne se risquent pas à supposer ce que sont exactement les intentions russes au Moyen-Orient – « pourrait », « possiblement », « devrait » et « peut-être » sont le refrain permanent des analyses sur les projets de Poutine – aucun expert sérieux de la défense n’a suggéré qu’une attaque surprise sur un avion de l’armée de l’air israélienne ne soit dans l’agenda de Moscou.

Mais la Russie fait peur

Tout ça ayant été dit, la présence accrue de la Russie sur la scène du Moyen-Orient est perturbante à la fois pour Israël et pour les Occidentaux. Ces dernières années, Poutine a montré encore et encore qu’il était prêt à avancer, en Ukraine et en Syrie, ce qui est dénoncé par les pays de l’OTAN.

Le support inconditionnel de la Russie au régime de Bachar el-Assad, et sa présence actuelle en Syrie, a vexé les Américains, plusieurs pays européens et les Etats du Golfe, qui ont appelé Bachar el-Assad à se retirer.

Pour Israël, le projet de la Russie de vendre le système anti-missile moins avancé, mais à peine moins problématique, S-300 à la Syrie et à l’Iran est plus problématique.

Les inquiétudes d’Israël à propos des technologies militaires russes au Moyen-Orient remontent à la guerre froide, et à l’installation de batteries anti-aériennes en Egypte et en Syrie. Israël a toujours été capable de surmonter les défis que ces systèmes présentent, mais souvent à un coût important, à la fois en terme d’effort militaire et de vie humaine.

Illustrations de missiles S-400 en Russie (Crédit : CC BY-SA/Соколрус/Wikimedia)
Illustrations de missiles S-400 en Russie (Crédit : CC BY-SA/Соколрус/Wikimedia)

En ce qui concerne les ennemis d’Israël, la Russie, et l’Union Soviétique avant elle, a navigué entre le support actif, comme avec la Syrie, et une forme plus tacite de soutien, en maintenant les échanges commerciaux dans le cas de l’Iran.

De telles politiques n’engendrent que peu de bonne volonté parmi les Israéliens. Quand la vente d’une batterie S-300 à Bachar el-Assad par la Russie a semblé se mettre en place en 2013, Mitch Ginsburg (mon prédécesseur comme correspondant militaire au Times of Israel) a résumé les problèmes que pose le soutien russe à la Syrie dans cet article, toujours bien-nommé « Ce ne sont pas juste les missiles, idiot ».

Le plan B, toujours présent

Quand les missiles sol-air soviétiques – MSA, en terme militaire – ont neutralisé la pire des attaques de l’armée de l’air israélienne pendant la guerre de Kippour, la suprématie aérienne israélienne n’a pas été remise en question, elle était en lambeaux.

Mais ce n’est pas la fin de l’histoire. Dans les années suivant la guerre, Israël a massivement investi dans le développement d’armements pouvant contrer ces batteries anti-aériennes, et pendant la première guerre du Liban, les pilotes israéliens ont détruit avec succès ces systèmes de défense anti-missile, en utilisant une combinaison de brouillage radar et de missiles à têtes chercheuses.

En 2013, quand la menace de la Syrie recevant une batterie S-300 était imminente, Uzi Rubin a décrit la relation entre l’aviation et les systèmes de défense anti-missile comme un échange d’aller-retour : j’apprends comment stopper tes avions avec mes missiles, puis tu apprends comment stopper mes missiles avec tes avions.

Et encore. « La défense aérienne est toujours un jeu du policier et du voleur, et une fois que vous connaissez un système depuis un certain temps, vous connaissez ses points forts et ses points faibles, » avait déclaré M. Rubin à cette époque.

Pendant des années, Israël s’est préparé au déploiement du S-300 en territoire ennemi. Le système S-400 est simplement une forme plus avancée de ce même système S-300 qui existe depuis des années ; en fait il était même connu comme le S-300 PMU-3.

La Russie a donné son accord pour vendre des S-300 à l’Iran en 2007, mais la transaction était suspendue jusqu’à la signature par P5+1 en juillet de l’accord nucléaire, à cause des sanctions contre la République islamiste. Ces dernières semaines, des officiels russes et iraniens ont indiqué que la transaction avançait, mais il n’y a pas eu de confirmation définitive.

Durant ces huit années d’intervention, l’armée israélienne et l’industrie militaire d’Israël ne se sont probablement pas croisées les doigts, selon Yiftah Shapir.

« De ma compréhension de nos capacités, si nous voulons opérer dans une région protégée par le S-400, nous pouvons le faire. Ce ne serait pas facile, mais possible, » a déclaré M. Shapir, qui a servi comme lieutenant colonel dans l’armée israélienne avant de joindre l’IESN.

Mais une réponse militaire au S-400 ne serait considérée que dans un cas d’urgence, insiste-t-il.

Le système de défense anti-missile est puissant et une menace claire sur la supériorité aérienne d’Israël, mais à ce niveau, il n’est absolument pas entraîné contre Israël, a-t-il réaffirmé. Il est aussi important de noter que le S400 n’est pas seul dans la région.

L’Egypte a un système de défense anti-missile de pointe, la Jordanie a un système de défense anti-missile de pointe, la Syrie a son propre système de défense anti-missile, bien que celui-ci soit définitivement moins menaçant et moins perfectionné que les autres.

« Les Américains ont aussi la capacité d’abattre des avions israéliens, mais nous n’avons pas peur d’eux, » a dit M. Shapir, faisait référence aux navires de guerre de la marine américaine stationnés en mer Méditerranée, et qui sont équipés de missiles anti-aériens.

Et pourtant, reconnait M. Shapir, l’existence d’autres systèmes de défense anti-missile dans la région ne diminue pas l’importance du déploiement du S-400 dans une région si instable comme la Syrie, et sous l’autorité d’un leader si rusé comme Vladimir Poutine.

« Il est possible d’attaquer la supériorité aérienne d’Israël, » a déclaré M. Shapir. Bien qu’Israël et la Russie aient jusqu’à présent réussi à coordonner leurs attaques aériennes, la possibilité d’erreurs éventuellement fatales existe toujours. En fin de compte, le consensus parmi les experts israéliens est que même si la situation change considérablement, Israël a toujours son « Plan B » : ses capacités technologiques.

En 2013, l’armée israélienne considérait que le S-300 était un défi surmontable. En 2015, il n’y a pas de raison que le S-400 ne soit pas considéré de la même manière.

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