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Opinion

La triste fin de mandat d’un grand procureur général

Avichai Mandelblit a travaillé d’arrache-pied pour protéger les intérêts de la justice, la démocratie et le bien public… jusqu’aux derniers jours de son mandat

David est le fondateur et le rédacteur en chef du Times of Israel. Il était auparavant rédacteur en chef du Jerusalem Post et du Jerusalem Report. Il est l’auteur de « Un peu trop près de Dieu : les frissons et la panique d’une vie en Israël » (2000) et « Nature morte avec les poseurs de bombes : Israël à l’ère du terrorisme » (2004).

Le procureur général Avichai Mandelblit assiste à une cérémonie pour le départ du procureur général sortant Shai Nitzan à Jérusalem, le 18 décembre 2019. (Olivier Fitoussi/Flash90)
Le procureur général Avichai Mandelblit assiste à une cérémonie pour le départ du procureur général sortant Shai Nitzan à Jérusalem, le 18 décembre 2019. (Olivier Fitoussi/Flash90)

Peu – sinon aucun – des observateurs ou connaisseurs mettent en doute l’intégrité du désormais retraité procureur général Avichai Mandelblit, qui a mis cette semaine un terme à son mandat de six ans au poste le plus difficile du ministère de la Justice.

Le travail de procureur général a tout de la quadrature du cercle. Il est à la fois le conseiller juridique en chef du gouvernement et à la tête du ministère public, ce qui – dans un quotidien politique toujours plus souillé -, a pu l’amener d’une main à poursuivre les ministres – voire le Premier d’entre eux – qu’il conseillait de l’autre main.

Dans le cas de Mandelblit, cela l’a conduit à ordonner l’enquête puis la mise en accusation de Benjamin Netanyahu, qui l’avait lui-même nommé à ce poste. Dans l’affaire en cours, à laquelle le nom de M. Mandelblit sera désormais associé, il se voit à la fois fustigé par la gauche qui l’accuse d’avoir délibérément ralenti l’instruction et minimisé les charges, et par la droite – dans une attaque de Netanyahu contre son prétendu manque d’éthique – pour avoir inventé des accusations afin de se débarrasser des forces nationalistes du pouvoir.

Alors que Netanyahu accuse Mandelblit d’avoir subverti la démocratie israélienne pour fomenter un coup d’État, Mandelblit a clairement exprimé qu’il avait fini par considérer Netanyahu comme un ennemi de la démocratie israélienne, travaillant de manière toujours plus illégale et autocratique, pour déséquilibrer et inféoder les institutions, jusqu’à la police, la justice et les médias.

Benjamin Netanyahu, le 24 janvier 2022 (Crédit : capture d’écran Twitter)

Des propos de Mandelblit ont été rapportés en décembre 2021, alors qu’il s’adressait à des collaborateurs, dans lesquels il faisait état de l’aggravation des charges contre Netanyahu et de la « tentative sophistiquée » du Premier ministre pour « changer l’ADN-même » du système judiciaire et de la liberté de la presse. Par exemple, a-t-il longuement expliqué, Netanyahu aurait cherché à nommer des procureurs généraux et des Juges à la Cour Suprême à sa solde afin de s’assurer que les charges contre lui soient abandonnées.

Mandelblit aurait plusieurs fois indiqué qu’Israël avait finalement réussi à se sortir de cette situation difficile « par la grâce de Dieu », mais que le danger n’était pas définitivement écarté pour autant. « Nous avons besoin de garanties pour le futur. Cela pourrait se répéter à l’avenir. La démocratie n’est jamais acquise, c’est la leçon que je retire de tout ceci. »

Le procureur général sortant est revenu sur la question dimanche dernier lors de sa dernière participation à un Conseil des Ministres. En des termes un peu plus circonspects, et publiquement cette fois, il a déclaré – sans citer le nom de Netanyahu – : « Il y a ceux qui ont essayé de présenter le dommage fait à la règle de droit comme une amélioration idéologique sous le prétexte de gouvernance. Mais encore une fois, nous avons vu que ce qui se trouvait réellement derrière cette tentative n’était que la volonté de faire progresser des intérêts personnels, endommageant gravement le principe de loyauté du haut public. »

La raison pour laquelle ce grand serviteur de l’État, notablement agacé par les fragilités de notre démocratie et horrifiée par les fautes – supposées ou avérées – des plus hauts détenteurs du pouvoir public, aurait donc choisi pour mettre un terme à son mandat, une série d’accords de négociation de peine de dernière minute – dont un, concernant Netanyahu – qui a échoué, cela, seul Mandelblit peut l’expliquer clairement.

Le chef du parti Shas, Aryeh Deri, annonçant qu’il ne se retirera pas de la vie publique, un jour après avoir été condamné pour des questions fiscales, durant une conférence de presse à la Knesset, à Jerusalem, le 2 février 2022. (Yonatan Sindel/Flash90)

La dernière supposition en date au sein des médias hébreux spécialistes de la sphère judiciaire est que le Procureur Général a tout simplement terminé son mandat dans un état de complet épuisement, meurtri par des réprobations de toutes parts, par des manifestations à proximité de son domicile (jusqu’à l’ignoble profanation de la tombe de son père) ainsi que par le poids considérable de ses responsabilités et problèmes, avec le souhait de laisser le moins possible de problèmes à son successeur.

Malheureusement et quelles qu’en soient les motivations, les arrangements judiciaires quelque peu expéditifs de ces dernières semaines de mandat risquent d’écorner la réputation de patience et de rigueur dont avait joui Mandelblit ces six dernières années.

La négociation de peine accordée par Mandelblit à Aryeh Deri a été exploitée sans vergogne par le leader du Shas ce mercredi, le jour même du prononcé de la peine : Deri, un récidiviste auquel le Procureur Général a épargné une deuxième exclusion d’une durée de 7 ans de la vie publique pour turpitude morale, a annoncé qu’il resterait à la tête du Shas et prendrait part aux prochaines élections, en totale contradiction avec les termes de sa condamnation.

Sa conduite hésitante dans l’affaire Netanyahu suggère une confiance amoindrie, soit dans l’affaire elle-même, soit dans les tribunaux, soit encore dans la détermination de son successeur.

Malka Leifer et l’ancien Ministre adjoint de la Santé Yaakov Litzman (YouTube screenshot / Yonatan Sindel; Flash90)

En outre, l’incompréhensible remise de peine accordée au précédent ministre de la Santé, Yaakov Litzman, risque bien d’encourager les comportements contre lesquels il a toujours mis en garde, ces graves méfaits commis par les plus hauts détenteurs du pouvoir.

Litzman avait ouvertement outrepassé ses fonctions pour obtenir du psychiatre qui avait initialement établi l’aptitude mentale de la présumée pédophile en série Malka Leifer à faire face à son jugement, qu’il révise son opinion, différant ainsi l’extradition de cette ancienne directrice d’école appelée à comparaître pour 70 cas de délits sexuels survenus en Australie.

Litzman avait rencontré à plusieurs reprises le psychiatre et il l’avait même convoqué à son bureau, entravant ainsi le cours normal de la justice.

Dans l’affaire concernant le plus flagrant abus de pouvoir de Litzman, Mandelblit a négocié la semaine dernière un arrangement au terme duquel Litzman n’ira pas en prison et ne sera pas interdit d’exercer une fonction  publique pour manquement à la morale. Au lieu de cela, le leader de longue date du parti Yahadout HaTorah s’en tire avec une mesure de probation et une amende dérisoire de 3 000 shekels.

Il est souhaitable que cet arrangement scandaleux – très dommageable à la confiance dans le système judiciaire, et par extension au respect de la loi – soit rejetée au moment de l’approbation judiciaire. Il est tout aussi souhaitable que le successeur de Mandelblit résiste à la tentation d’un accord avec Netanyahu. Car le procès en cours contre le précédent – et très clivant – Premier ministre serait la pire occasion pour conclure un accord hâtif et secret : cela desservirait les intérêts essentiels de la justice, de la démocratie et du bien public, que Mandelblit a inlassablement cherché à protéger, quasiment jusqu’à la fin de son mandat.

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