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La vie de l’Ukrainien qui a sauvé la musique yiddish de l’oubli redevient d’actualité

Le documentaire consacré à Moyshe Beregovsky, folkloriste et ethnomusicologue juif qui a parcouru son Ukraine natale dans les années 1930-40, est bien trop pertinent aujourd'hui

Moyshe Beregovsky et divers documents et partitions rassemblés dans ses vastes archives de chansons folkloriques yiddish et klezmer. (Crédit : Jewish Music Forum/JTA)
Moyshe Beregovsky et divers documents et partitions rassemblés dans ses vastes archives de chansons folkloriques yiddish et klezmer. (Crédit : Jewish Music Forum/JTA)

JTA – À la fin de l’année dernière, quelques mois seulement avant que n’atterrisse un missile russe près du mémorial de Babi Yar, près de Kiev, en Ukraine, la fondation du site avait annoncé son intention de créer un nouveau musée en l’honneur des 33 771 Juifs massacrés à cet endroit par les nazis en septembre 1941.

Natan Sharansky, président du conseil de surveillance du mémorial, a décrit Babi Yar comme un « symbole des tentatives de destruction de la mémoire de la Shoah » et a déclaré que la nouvelle institution s’appellerait le Musée de l’histoire de l’oubli.

« L’histoire de l’oubli » pourrait être un titre alternatif adéquat à « Song Searcher », un nouveau documentaire sur Moyshe Beregovsky, folkloriste et ethnomusicologue juif qui, dans les années 30 et 40, a sillonné son Ukraine natale pour y collecter la musique folklorique yiddish et les chansons klezmer. Avant la Seconde Guerre mondiale, Beregovsky transportait des appareils d’enregistrement peu perfectionnés lors de ses visites dans les shtetls de la région, qui étaient alors encore pleins de vie. Pendant et après la guerre, il a retrouvé et interviewé des résidents et des survivants des ghettos de Tchernivtsi et de Vinnytsia.

Les voix qu’il a captées sont enregistrées sur 1 017 cylindres de cire grattés que l’on a longtemps cru perdus. Le film explique comment ces cylindres, ainsi que d’autres documents, ont été retrouvés et sont arrivés à la bibliothèque nationale Vernadsky d’Ukraine. Ils constituent une véritable mine d’or pour les chercheurs et les musiciens qui souhaitent préserver et ressusciter une culture qui a failli disparaître.

« Personne d’autre n’a réalisé un tel projet, consistant à rassembler autant de musique et à écrire autant à son sujet », déclare Mark Slobin, un ethnomusicologue américain, dans le film. Les collections de Slobin sur le travail de Beregovsky ont été essentielles au renouveau du klezmer de ces 40 dernières années. » « Personne n’a mené de tel projet en Pologne lorsque la culture était vivante. Personne ne l’a fait dans ces autres endroits où les Juifs ont vécu. C’est donc un monument, non seulement pour l’endroit où il a travaillé en Ukraine, mais pour la population entière de cette culture juive d’Europe de l’Est. »

Dans le film, on aperçoit plusieurs musiciens klezmer jouant les chansons que Beregovsky a recueillies. Beaucoup de ces chansons reflètent la misère de la vie des Juifs sous les Soviets, les Nazis puis les Soviétiques. Même une chanson dite « humoristique » – chantée ici par Psoy Korolenko, un chanteur yiddish rustique – est un fantasme de vengeance sur la confrontation avec Hitler après la guerre.

Le film présente également le bilan humain incalculable de la Shoah en Ukraine. Les survivants, qui étaient enfants pendant la guerre, racontent les horreurs des marches forcées, la souffrance dans les ghettos et le sort sinistre des Juifs de Transnistrie, à qui on a épargné les camps de concentration mais qui ont été affamés et abattus par les occupants allemands et roumains.

On y trouve également de rares photographies en couleur du massacre de Babi Yar, l’un des nombreux moments où les images et les histoires de civils pris au piège et de réfugiés désespérés se confondent avec les gros titres du mois dernier en provenance d’Ukraine.

Mais l’Histoire, tout comme les grands titres du jour, peut vous donner le tournis si vous essayez de suivre les différents occupants et les différents degrés de méchanceté. Les Soviétiques sont célébrés comme les libérateurs d’Auschwitz, mais ils se sont presque immédiatement retournés contre les Juifs.

Parmi leurs cibles figure Beregovsky, qui, à cette époque, avait fondé ou dirigé une série d’institutions universitaires importantes et parfaitement légales en Russie et en Ukraine : un cabinet de recherche sur la littérature, la langue et le folklore juifs ; les Archives de la musique populaire juive ; le cabinet d’ethnographie musicale et d’enregistrement audio au Conservatoire de Kiev. Il avait même obtenu son doctorat du conservatoire de Moscou, avec une thèse sur la musique folklorique instrumentale juive.

L’ethnomusicologue juif soviétique Moisei Beregovsky (Crédit : autorisation de Dmitry Baevsky)

En 1949, ce genre d’activités ethniques juives était considéré comme « cosmopolite » par les Soviétiques, et Beregovsky a donc été transféré en Sibérie, où il a rejoint d’autres prisonniers politiques pour construire un chemin de fer. Déjà grand-père, il a trouvé quelque réconfort en dirigeant la chorale du camp de prisonniers. Le film montre des extraits de lettres qu’il a écrites à sa femme Sara à Kiev, lui demandant d’envoyer – vous le devinerez – des partitions.

Après la mort de Staline, Beregovsky est autorisé à retourner à Kiev, où, il parvient à organiser ses archives privées avant que le cancer ne le tue en 1961.

Qu’est-ce qui a été préservé ? Qu’est-ce qui a été perdu ? Et qu’est-ce qui pourrait encore être perdu alors que la guerre actuelle se poursuit ? Une grande partie du film a été tournée en Ukraine en 2019 et 2020, la caméra s’attardant sur les bâtiments universitaires aux couleurs pastel de Kiev, le fleuve Dniepr paresseux et le blé ondulant dans le dans le panier à pain du pays. On prend conscience qu’il s’agit de l’Ukraine « d’avant-guerre », puis l’on réalise que c’était il y a à peine un mois.

Les Juifs ont une histoire compliquée avec l’Ukraine. (À quel point ? Les réalisateurs reconnaissent le « soutien généreux » de Roman Abramovitch, l’oligarque juif russe frappé par une série de sanctions internationales en raison de ses liens étroits avec Vladimir Poutine). Un million et demi de Juifs ont peut-être été tués là-bas. Ils ont été les victimes des nazis, mais aussi des collaborateurs locaux des Allemands. Le pays, qui abritait autrefois la deuxième plus grande population juive d’Europe et où vivent encore plus de 40 000 Juifs, peut aussi être considéré comme un vaste cimetière juif. Et pourtant, sa culture juive était aussi essentielle à l’identité et à la connaissance de soi du pays qu’elle l’était pour les Juifs, comme l’expliquent les spécialistes du film.

Une sculpture enveloppée dans une rue de la ville de Lviv, en Ukraine occidentale, le 4 mars 2022. (Crédit : Pavlo Palamarchuk/AP Photo)

Au moment où j’écris ces lignes, la culture ukrainienne dans son ensemble est véritablement sous le feu. Un musée a été rasé à Ivankiv. La place centrale de Kharkiv est une zone de guerre. À Lviv, on se prépare au pire en plaçant des sacs de sable autour des sculptures publiques et en cachant les collections des musées.

« La guerre du patrimoine pour l’identité signifie que la cible n’est pas seulement le territoire ou certains objets militaires ou civils », a déclaré jeudi à PBS NewsHour Ihor Poshyvalio, directeur du musée Maidan à Kiev. « La cible est notre mémoire historique, nos traditions culturelles, notre identité nationale et individuelle, notre mémoire et notre identité en tant que nation. »

La mémoire historique des Juifs n’a été sauvée de l’oubli que par les survivants, et par un petit homme opiniâtre qui a été récompensé de ses efforts par une peine de prison. « Song Searcher » se termine sur une note qui n’est ni pleine d’espoir ni désespérée – ou peut-être est-ce les deux : Igor Polesitsky, un violiste et klezmer de Florence, est assis près des tombes de ses parents juifs tués à Kalinindorf, autrefois une colonie agricole juive du sud de l’Ukraine.

« Regardez autour de vous, il ne reste rien de juif », dit-il, après avoir joué un requiem préservé par Beregovsky. « La seule chose qui reste vraiment est ce qui a été sauvé par Moyshe Beregovsky. Ce sont donc ses archives qui nous amènent ici, et nous devenons un lien avec l’esprit de personnes qui ne sont plus parmi nous. »

« Song Searcher » fait le tour des festivals juifs et sera bientôt présenté en projection virtuelle.

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