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Analyse

La visite de Lapid montre l’ouverture de l’Égypte à des liens élargis avec Israël

Sissi considère l'État juif comme un partenaire économique et sécuritaire régional - mais la véritable normalisation de la rue n'est pas encore d'actualité

Lazar Berman

Lazar Berman est le correspondant diplomatique du Times of Israël

Le ministre des Affaires étrangères Yair Lapid s'entretient avec le président égyptien Abdel-Fattah el-Sissi au Caire, le 9 décembre 2021 (Crédit : Shlomi Amsalem/GPO)
Le ministre des Affaires étrangères Yair Lapid s'entretient avec le président égyptien Abdel-Fattah el-Sissi au Caire, le 9 décembre 2021 (Crédit : Shlomi Amsalem/GPO)

Il est absolument manifeste que l’Égypte a aujourd’hui une approche différente de ses liens avec Jérusalem de celle qu’elle a pu avoir pendant presque tout le mandat du Premier ministre Benjamin Netanyahu.

L’ancien président Hosni Mubarak s’était montré publiquement avec Netanyahu en 2011 mais son successeur, Abdel-Fattah el-Sissi, n’avait souhaité rencontrer le leader israélien qu’en marge de l’Assemblée générale des Nations unies et, dit-on, à l’écart des regards indiscrets en 2018.

L’approche de Sissi du gouvernement formé par Naftali Bennett et Yair Lapid n’est à l’évidence pas la même. Il a accueilli Bennett au mois de septembre et Lapid jeudi dernier. Le bureau du président a émis un communiqué officiel à cette occasion et le déplacement du ministre des Affaires étrangères israélien a été pleinement couvert en Égypte par les médias – ce qui ne se serait pas produit sans autorisation préalable du gouvernement.

De plus, les plus hauts décisionnaires égyptiens ont assisté aux rencontres avec Lapid. En plus de Sissi et du ministre des Affaires étrangères Sameh Choukry, Abbas Kamel — responsable des services d’espionnage qui est également en charge du dossier du Hamas à Gaza – était présent.

« Il y a un bond en avant dans la volonté de la part de l’Égypte d’afficher ouvertement ses liens avec Israël et dans sa détermination à amortir les critiques qui peuvent être faites dans le pays au regard du bénéfice stratégique apporté par cette relation », note Moshe Albo, spécialiste de l’histoire moderne du Moyen-Orient et chercheur au centre Dado d’études militaires interdisciplinaires.

Le ministre des Affaires étrangères Yair Lapid s’entretient avec son homologue égyptien Sameh Shoukry au Caire, le 9 décembre 2021 (Crédit : Shlomi Amsalem/GPO)

Et les profits stratégiques présentés par l’amélioration des liens avec Israël ont de multiples facettes, estime Sissi.

Depuis que le président américain Joe Biden est entré à la Maison Blanche après sa victoire aux élections du mois de novembre 2020, Sissi s’inquiète de ce que Biden ne demande au Caire de rendre des comptes sur ses antécédents en matière de droits de l’Homme. Quand il était encore candidat à la présidence, Biden avait écrit sur Twitter en évoquant l’Égypte : « Plus de chèque en blanc pour le ‘dictateur préféré’ de Trump ».

« Je n’ai aucun doute sur le fait que les Égyptiens s’inquiètent de l’administration Trump », s’exclame Eran Lerman, vice-président de l’Institut de Jérusalem de Stratégie et de sécurité et ancien directeur-adjoint du Conseil national de sécurité.

Ainsi, l’image d’un Sissi se tenant publiquement aux côtés de Lapid et de Bennett montre à Biden une alliance régionale pro-américaine unie tout en incitant Israël – l’allié le plus proche de Washington au Moyen-Orient – à dénoncer les pressions exercées contre Sissi dans les couloirs du Congrès et de la Maison Blanche.

Une nouvelle énergie régionale

L’alliance sécuritaire et énergétique qui émerge dans la région – et que l’Égypte considère comme déterminante pour son avenir – pousse de la même manière les deux États à se rapprocher.

Pendant la plus grande partie de la décennie passée, la Turquie s’est engagée dans une relation de rivalité avec l’Égypte – une rivalité qui a commencé quand le président turc, Recep Tayyip Erdogan, a soutenu les Frères musulmans après la chute du pouvoir du groupe, au Caire, quand Sissi a pris ses fonctions en 2013.

Le Premier ministre Naftali Bennett s’exprime avant la huitième réunion Grèce-Chypre-Israël aux côtés du Premier ministre grec Kyriakos Mitsotakis (à gauche) et du président chypriote Nicos Anastasiades. (Crédit ; Amos Ben Gershom/GPO)

Les rivalités entre les puissances musulmanes sunnites se sont métastasées et elles se sont propagées dans tout le Moyen-Orient, avec la Turquie et le Qatar qui ont pris la tête d’une faction pro-islamiste et l’Égypte qui s’est alignée avec l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis dans un camp pro-occidental.

En Méditerranée, l’Égypte s’est placée aux côtés de la Grèce et de Chypre qui accusent la Turquie de forer illégalement du gaz naturel dans leurs zones économiques exclusives. Avec Israël, les pays ont formé le EastMed Gas Forum, dont le siège se trouve au Caire, et ils ont organisé des exercices militaires conjoints.

La visite de Lapid a eu lieu quelques jours après le sommet trilatéral annuel réunissant les hauts-responsables israéliens, chypriotes et grecs. Il y a eu aussi, au mois d’octobre, le sommet annuel Égypte-Grèce-Chypre à Athènes. Les entretiens entre Lapid et les hauts-responsables israéliens ont fait la liaison avec les deux récents sommets de ces alliés de l’Est de la Méditerranée.

Mais l’alliance EastMed va encore au-delà des quatre pays qui se trouvent en son cœur. « Il y a les Français à l’Ouest et les EAU à l’Est », explique Lerman.

Sous la présidence de Sissi, l’Égypte a tenté de se positionner comme une puissance méditerranéenne déterminante au centre de cette alliance tout en minimisant, à certains égards, ses identités arabe et islamique.

L’une des manifestations de cette tendance a été une série d’événements qui ont souligné le passé pharaonique – et non musulman – de l’Égypte, avec notamment la parade dorée des pharaons qui a eu lieu au mois d’avril, et au cours de laquelle d’anciens rois et reines ont été transportés au musée national de la civilisation égyptienne. Une autre a été la visite faite à Sissi par le Premier ministre libanais Najib Mikati, le jour même de la visite de Lapid.

Le président égyptien Abdel-Fattah el-Sissi pendant une conférence de presse à l’Elysée, à Paris, le 7 décembre 2020. (Crédit : Michel Euler/AP)

Israël est aussi un partenaire essentiel dans la mesure où Sissi est bien déterminé à moderniser et à redynamiser l’économie égyptienne. Le constat du potentiel qui s’est révélé par les relations ouvertes et chaleureuses d’Israël avec les EAU, Bahreïn et le Maroc a souligné de manière nette combien l’Égypte pourrait gagner d’une amélioration de ses liens avec l’État juif au moment où le président égyptien s’efforce d’attirer les investissements étrangers, de moderniser son économie et d’abaisser les chiffres du chômage.

Le gaz naturel est une partie centrale de la vision économique des deux pays – en particulier avec la hausse de la demande de gaz fossile en Europe et la nécessité de trouver une alternative à la Russie pour l’approvisionnement en carburant. Israël envoie d’ores et déjà du gaz fossile à l’Égypte où il est liquéfié avant d’être transporté vers l’Europe et vers l’Asie et les deux pays sont en pourparlers pour augmenter les flux – que ce soit par le biais des pipelines sous-marins ou terrestres.

Mais le renforcement des liens dans le secteur privé est nécessaire s’il doit y avoir une croissance significative du commerce entre les deux pays. Un plus grand nombre de délégations commerciales devraient se rendre dans chacune des deux nations dans les prochains mois et l’Égypte a demandé à l’État juif d’intensifier le transit des produits par le biais du poste-frontière de Nitzana.

Cette tendance positive ne signifie par pour autant que l’Égypte et Israël sont totalement alignés. La rue égyptienne demeure hostile à Israël et une véritable normalisation n’est pas d’actualité.

Les inquiétudes les plus pressantes des deux parties ne sont pas non plus les mêmes. Tandis qu’Israël se préoccupe principalement du programme nucléaire iranien et de ses groupes mandataires, l’Égypte craint davantage les Frères musulmans, le terrorisme commis par l’État islamique dans le Sinaï, le conflit libanais sur ses frontières et le projet de barrage éthiopien en amont du Nil.

Et pourtant, l’Égypte considère l’Iran comme l’un de ses adversaires majeurs et s’inquiète de la menace que fait planer la république islamique sur la stabilité régionale.

Le directeur de l’Autorité israélienne des antiquités, Eli Escozido (à gauche), regarde le ministre israélien des Affaires étrangères, Yair Lapid (à gauche), présenter au ministre égyptien des Affaires étrangères, Sameh Choukry (à droite), des objets égyptiens volés, passés en fraude en Israël et rendus à l’Egypte, lors de leur rencontre au palais Tahrir, au Caire, le 9 décembre 2021. (Crédit : Mohamed HOSSAM / AFP)

Lapid, de son côté, semble avoir su profiter des atouts qu’il a dans son jeu au cours de son déplacement récent. La volonté affichée par Sissi de le rencontrer indique que le leader égyptien s’attend à ce qu’il succèdera, comme prévu, à Bennett au poste de Premier ministre et qu’il souhaite construire la relation.

De surcroît, l’initiative prise par Lapid de rendre plus de 95 artéfacts égyptiens pendant sa rencontre avec Shoukry a été bien accueillie par la presse égyptienne et lui a permis de gagner des points.

L’ouverture croissante de l’Égypte dans sa relation avec Israël devrait continuer pendant tout le mandat de Bennett et, de toute évidence, elle devrait également se poursuivre sous le mandat de son successeur.

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