Le coronavirus teste la résilience des communautés juives européennes
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"La pandémie aggrave leurs problèmes existants"

Le coronavirus teste la résilience des communautés juives européennes

Après des années à construire une infrastructure autonome, de nombreuses communautés juives ont à nouveau besoin de soutien extérieur – mais avancent qu'elles sauront rebondir

Une femme bulgare assiste à une cérémonie de commémoration à la synagogue de Sofia, l'une des plus grandes et des plus décorées dans les Balkans, le 10 mars 2013. (Dimitar Dilkoff / AFP via Getty Images / via JTA)
Une femme bulgare assiste à une cérémonie de commémoration à la synagogue de Sofia, l'une des plus grandes et des plus décorées dans les Balkans, le 10 mars 2013. (Dimitar Dilkoff / AFP via Getty Images / via JTA)

JTA – Avec 20 ans d’expérience en tant que chanteuse professionnelle, Petra Ernyei avait bénéficié d’un certain niveau de sécurité professionnelle.

Pendant les yamim noraïm (les dix jours redoutables entre Rosh HaShana et Yom Kippour) en particulier, Ernyei, 44 ans, pouvait compter sur des concerts réguliers à des organisations juives locales de sa République tchèque natale, qui abrite certains des plus anciens sites du patrimoine de la communauté juive européenne.

Elle s’est notamment produite à la synagogue Maisel, un temple de la Renaissance du XVIIe siècle à trois nefs, et à la synagogue de Polna, qui a été reconstruite récemment après avoir été utilisée par les nazis comme entrepôt pour des biens juifs volés.

Mais vu la crise que la pandémie de coronavirus a creusé dans le budget de la communauté cette année, de nombreux employés d’organismes juifs tchèques ont été licenciés et même des travailleurs indépendants comme Ernyei ont vu leurs contrats s’évaporer. Maintenant, au lieu de travailler pour la communauté, elle compte sur celle-ci pour survivre, rejoignant la liste croissante des Juifs de Prague qui en sont à dépendre à nouveau de la philanthropie juive internationale pour joindre les deux bouts.

« J’essaye d’être optimiste. Parfois je pleure », a déclaré Ernyei à l’Agence télégraphique juive. « Nous ne sortons plus, les enfants restent majoritairement à la maison ou vont chez des amis. La vie est différente maintenant. Mais je réalise que nous avons la santé et que nous nous soutenons mutuellement. »

Six mois après que le coronavirus a mis un terme à une grande partie de la vie juive européenne, les communautés du continent se sont pour la plupart adaptées à la vie dans l’ombre de cette pandémie internationale. Les écoles et les synagogues ont globalement géré la transition en ligne, et les inquiétudes initiales de pénuries d’alimentation casher et/ou d’incapacité à effectuer certaines pratiques religieuses ne se sont pas concrétisées.

Illustration : un sermon de Shabbat à la synagogue espagnole de Prague pendant la biennale de l’Union européenne du judaïsme progressiste, avril 2018. (Autorisation de Maxa / via JTA)

Mais alors que les Juifs d’Europe célèbrent les grandes fêtes, les répercussions financières de la pandémie commencent à se faire sentir. Elles menacent d’anéantir des années de progrès vers l’indépendance financière.

Les petites communautés d’Europe de l’Est, qui ont dépéri sous le communisme pendant des décennies et n’ont développé que récemment des sources locales de revenus qui leur ont permis de s’émanciper de la solidarité de donateurs étrangers, dépendent de plus en plus, à nouveau, de l’aide extérieure.

Ce recours à l’aide est un lieu commun pour les communautés juives des anciens pays communistes comme la République tchèque et la Bulgarie. L’American Jewish Joint Distribution Committee, ou JDC, a dépensé des centaines de millions de dollars, parmi d’autres, pour répondre aux besoins vitaux des Juifs nécessiteux à la suite de l’effondrement du rideau de fer dans les années 1990.

Illustration : La synagogue de Prague, République tchèque. (CC-BY-SA 3.0 Wikimedia / Øyvind Holmstad)

La répression communiste a fait que la plupart des Juifs des pays nouvellement démocratiques avaient peu de connaissances de leur religion et de ses traditions. Des millions de dollars supplémentaires ont donc été consacrés à la construction d’institutions communautaires, notamment des écoles, des camps d’été et des programmes pour les jeunes.

Certaines communautés ont également recouvré des biens immobiliers qui avaient été volés aux Juifs pendant l’Holocauste – une bénédiction mitigée, car ces biens comprenaient certes des synagogues spectaculaires, mais aussi des structures délabrées et des cimetières qui ont mis leurs budgets à rude épreuve.

Au fil du temps, alors que certains de ces sites sont devenus des attractions touristiques lucratives et que les rangs des soutiens locaux ont grossi, de nombreuses communautés sont devenues plus autonomes et moins dépendantes de la charité, bien qu’avec des marges extrêmement minces.

La pandémie a compliqué ce délicat équilibre.

« La crise du coronavirus aggrave les problèmes financiers préexistants des petites communautés en Europe », explique Sergio DellaPergola, expert en démographie juive à l’Université hébraïque de Jérusalem. « Leurs sources de revenus sont limitées et vite accablées par les dépenses d’entretien des anciens biens immobiliers. »

Démographe de l’Université hébraïque Sergio DellaPergola. (Autorisation de Sergio DellaPergola)

En République tchèque, où vivent environ 3 000 Juifs, le coronavirus a conduit à un manque à gagner d’environ 6 millions de dollars pour les organisations juives, selon Petr Papousek, président de la Fédération des communautés juives de ce pays. À Prague, où vivent la plupart des Juifs tchèques, environ 50 % du budget annuel a disparu.

Le manque à gagner est dû à un arrêt quasi total des ventes de billets au Musée juif de la capitale, qui généraient des milliers de dollars chaque jour avant la pandémie. Et il y avait un effet secondaire : les revenus provenant de l’immobilier communautaire loué à des propriétaires d’hôtels et de restaurants, des entreprises qui se sont effondrées à cause du coronavirus, ont également diminué drastiquement.

« Il n’y a aucun signe que cette nouvelle réalité évolue dans un avenir proche, ou d’ici 2023 », a déclaré Papousek. « Nous devons commencer à réfléchir à un nouveau modèle financier. »

Illustration : des gens assistent à une cérémonie qui commémore le 75e anniversaire de la libération du ghetto juif de Budapest dans la synagogue de la rue Dohany à Budapest, en Hongrie, le 19 janvier 2020. (Crédit : Tibor Illyes / MTI via AP)

En Hongrie, qui abrite l’une des plus grandes communautés juives de la région, forte d’environ 100 000 personnes, le coronavirus a déjà coûté à la communauté juive environ 1 million de dollars qui auraient dû provenir des ventes de billets à la synagogue Dohany, la deuxième plus grande d’Europe, attraction touristique populaire de Budapest. Mazsihisz, le principal groupe de coordination des organismes juifs de Hongrie, est parvenu à éviter les licenciements parmi ses dizaines d’employés, mais il a ordonné une réduction de salaire de 40 %. Cela a forcé certains membres du personnel à démissionner parce que le salaire réduit était trop faible pour survivre, a déclaré un membre du conseil d’administration de Mazsihisz.

En Bulgarie, des dizaines d’employés de la communauté juive risquent d’être licenciés car la communauté se débat avec la perte chaque semaine de dizaines de milliers de dollars provenant de la vente de billets à la synagogue de Sofia, l’une des plus grandes et des plus décorées dans les Balkans. Ces revenus permettent de financer l’école et le jardin d’enfants juifs de Sofia, la capitale, ainsi que des activités sociales pour les jeunes et les adultes, qui représentent une part importante de la population juive bulgare d’environ 5 000 personnes.

« Avant, nous avions entre 200 et 300 visiteurs par jour, dont beaucoup venaient d’Israël », a déclaré Alexander Oscar, président de l’Organisation des Juifs de Bulgarie Shalom. « À présent, ils ne viennent plus à cause du virus et nous allons avoir un sérieux problème de budget. »

La synagogue de Sofia. (Crédit : CC-BY Rachel Titiriga, Flickr)

Jusqu’à présent, la communauté bulgare a réussi à éviter les licenciements de personnel – mais Oscar affirme que cela ne pourra pas durer longtemps.

« Nous parvenons à peine à payer les factures ce mois-ci, mais après le mois de septembre, je ne sais pas ce que nous allons faire », a-t-il déclaré.

Comme aux États-Unis, où une coalition de donateurs a rapidement réuni un fonds d’urgence de 80 millions de dollars alors que la pandémie gagnait du terrain ce printemps, le JDC a mené un programme d’urgence pour venir en aide à 1 600 familles juives dans 16 pays, dont 11 en Europe.

La première phase du Programme de secours humanitaire en cas de pandémie – financé par un consortium de donateurs qui comprend la Fondation Ronald S. Lauder, la Fondation philanthropique Maurice et Vivienne Wohl, le Fonds Maimonide et le Genesis Philanthropy – a commencé en avril avec des aides de 100 $ à 180 $ par mois.

Le directeur de l’Agence juive Isaac Herzog, au centre, avec certains des plus hauts responsables de l’organisation dans sa « salle de situation » pour un briefing sur la diaspora juive dans la crise du COVID-19, le 8 juillet 2020. (Autorisation : Agence juive)

Ce fonds s’ajoute aux 17 millions de dollars alloués le mois dernier par le gouvernement israélien et l’Agence juive, dans le but d’aider les petites communautés juives à faire face à la crise. Le fonds préexistant de 10 millions de dollars de l’Agence juive, créé pour prêter de l’argent aux communautés en danger, a reçu des demandes de 80 communautés dans le monde.

Non seulement la dépendance croissante à un financement extérieur représente un pas en arrière pour bon nombre de ces communautés en termes d’autonomie, mais elle advient également au moment où de nombreux bienfaiteurs potentiels sont eux-mêmes à court d’argent à cause de la pandémie. Mais de nombreuses communautés affirment que leurs institutions sont suffisamment solides pour surmonter la crise – notamment parce qu’elles savent comment travailler ensemble et tirer parti de ressources qui n’existaient pas il y a quelques décennies.

En avril, la fédération juive de Hongrie EMIH, affiliée au mouvement Habad-Loubavitch, a réduit sa lucrative ligne de production de foie gras casher – la seule du genre en Europe – pour aider à éviter les pénuries de viande casher en Europe. Cette réorientation a réduit les revenus de l’abattoir de la fédération, mais a quadruplé la capacité d’abattage de volailles par jour, ce qui a permis de résoudre rapidement les premières pénuries de viande casher.

Des abatteurs casher arrivent en Hongrie, le 20 avril 2020. (Autorisation EMIH / Nezer Hakashrut)

La crise a également renforcé des liens au sein de communautés qui n’existaient presque plus il y a 40 ans sous le joug communiste. En Bulgarie, un programme nommé « Appelle un ami » a encouragé les jeunes membres de la communauté à se rapprocher par téléphone des personnes plus âgées confinées chez elles ou isolées.

Martin Levi, responsable événementiel âgé de 33 ans, originaire de Sofia, a passé des appels téléphoniques chaque semaine pour prendre des nouvelles de deux hommes dans les 70 ans. L’un d’eux lui a demandé pourquoi il appelait un vieil homme au lieu de trouver une femme, ce qui a fait rire Levi. L’autre a beaucoup voyagé dans sa vie et parlait beaucoup.

Notre communauté « a réussi à rester unie, à improviser, à se regrouper et à s’adapter », a déclaré Levi. « Elle existe et elle peut survivre à ce revers. Cela me rend fier d’être un Juif bulgare et cela met en avant ce qui découle des efforts pour bâtir cette communauté. »

Pour Russel Wolkind, directeur de la planification et du partenariat pour la division Europe de JDC, cela prouve que la nécessité de l’aide extérieure ne sera que temporaire, les communautés d’Europe de l’Est ayant développé une infrastructure pour parvenir à se débrouiller seules quand les circonstances s’amélioreront.

« Oui, il y a des financements extérieurs, mais la gestion datant des années 1990 appartient au passé », a déclaré Wolkind. « Les communautés administrent elles-mêmes ces mesures d’urgence et d’autres, et se montrent à la hauteur de la situation de manière impressionnante. »

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