Le fabuleux destin de 5 talents français relaté dans un film « magnifique »
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Le fabuleux destin de 5 talents français relaté dans un film « magnifique »

"Les Magnifiques" retrace la vie de cinq Juifs nord-africains ayant quitté leur pays dans les années 50 et 60 avant de rencontrer le succès dans le monde du divertissement français

  • Le chanteur Enrico Macias redresse la cravate de son compère du film "Les Magnifiques", le comédien Robert Castel. (Autorisation : Yves Azeroual)
    Le chanteur Enrico Macias redresse la cravate de son compère du film "Les Magnifiques", le comédien Robert Castel. (Autorisation : Yves Azeroual)
  • Le comédien Philippe Clair a grandi dans un petit village de 40 personnes au Maroc avant de s'installer en France. (Autorisation : Yves Azeroual)
    Le comédien Philippe Clair a grandi dans un petit village de 40 personnes au Maroc avant de s'installer en France. (Autorisation : Yves Azeroual)
  • Le producteur tunisien, Norbert Saada.(Autorisation : Yves Azeroual)
    Le producteur tunisien, Norbert Saada.(Autorisation : Yves Azeroual)
  • Le producteur tunisien, Régis Talar (Autorisation : Yves Azeroual)
    Le producteur tunisien, Régis Talar (Autorisation : Yves Azeroual)
  • Régis Talar, Enrico Macias et Philippe Clair. (Autorisation : Yves Azeroual)
    Régis Talar, Enrico Macias et Philippe Clair. (Autorisation : Yves Azeroual)

Entre eulogie chantée d’Anouar el-Sadate et partage d’affiche avec Jerry Lewis, cinq immigrants juifs nord-africains ont révolutionné la culture populaire française. Leur impact entre les années 1960 et 80 a été immortalisé dans un nouveau documentaire, « Les Magnifiques ».

Le chanteur né en Algérie, Enrico Macias, est devenue une star internationale de la chanson. Philippe Clair du Maroc et Robert Castel d’Algérie sont devenus des maîtres de la comédie. Et les producteurs tunisiens, Norbert Saada et Régis Talar, ont excellé dans leur domaine.

« Ces cinq Magnifiques font partie de la vie de la France, même si on l’ignore parfois », écrit dans un e-mail Yves Azeroual, co-réalisateur du film avec Mathieu Alterman. « Avec ce film, je voulais rendre hommage à leur travail ainsi qu’à leur ténacité ».

Yves Azeroual et Mathieu Alterman ont tous les deux fait carrière dans le journalisme. Le premier est également auteur et réalisateur de documentaire, dont un sur l’ancien Premier ministre israélien, Yitzhak Rabin.

« Les Magnifiques » a été présenté en avant-première mondiale lors du Festival du film séfarade de New York en mars. D’après Yves Azeroual, ses cinq sujets « étaient très honorés que l’on rende hommage à leur travail. Et chacun était fier d’être dans le même film que les quatre autres ».

Le film commence par un dîner entre les cinq protagonistes au célèbre restaurant parisien, La Boule Rouge. Autour d’un verre de liqueur à la figue, ils se remémorent leur début en Afrique du Nord française.

Enrico Macias et Robert Castel ont grandi dans des familles de musiciens, bercés par des sonorités arabo-andalouses et moyen-orientales, très populaires auprès des communautés juives et arabes d’Algérie. Né à Constantine, Enrico Macias (Gaston Ghrenassia de son vrai nom) jouait de la guitare dans le même orchestre que son père, le violoniste Sylvain Ghrenassia. Son mentor fut son beau-père, le célèbre chef d’orchestre Cheikh Raymond Leyris.

Le père de Robert Castel était le grand chanteur, Lili Labassi ; leur nom de famille original était Moyal.

Philippe Clair — ou Prosper Bensoussan — se remémore sa vie dans un village marocain de 40 habitants seulement. Norbert Saada, lui, vient de Gabės, en Tunisie, tandis que Régis Talar est originaire de Sousse, que le film décrit comme la capitale intellectuelle du pays.

L’atmosphère qui régnait alors au Maghreb passa brusquement de la coexistence à la tension dans les années 50 et 60 quand les colonies françaises obtinrent leur indépendance. L’Algérie en paya un lourd tribut, et Cheikh Raymond fut tristement assassiné à Constantine en 1961.

D’après Yves Azeroual, les cinq Magnifiques « furent tous contraints de quitter leur patrie, car juifs. La France était le pays de leur langue, ils décidèrent donc de s’y installer ».

La plupart d’entre eux changèrent de nom pour qu’il sonne plus français. Robert Castel en choisit un qui ressemble à « cristal ». Philippe Clair a voulu faire référence au grand réalisateur René Clair. Les Magnifiques souhaitaient se fondre dans la masse, explique Yves Azeroual — ajoutant qu’il s’agit « aussi de prendre conscience que le racisme peut se manifester. Nous voulions ressembler à la majorité [des gens]. La plupart d’entre eux sont restés juifs chef eux et français à l’étranger ».

Le chanteur Enrico Macias redresse la cravate de son compère du film « Les Magnifiques », le comédien Robert Castel. (Autorisation : Yves Azeroual)

Dans leur pays, certains ont dû renoncer à leurs anciens talents. Le professeur d’anthropologie de l’Université de l’Arkansas, Ted Swedenburg — qui s’intéresse notamment à la musique andalouse par des artistes juifs algériens — évoque la tentative initiale d’Enrico Macias de reproduire le style musical de son père en France.

« Le racisme à l’égard de la culture l’en a empêché », estime Ted Swedenburg. « Il a opté pour un autre genre musical — la chanson. Il est rapidement devenu une star avec ce type de musique ».

Le public français a été séduit par des chansons comme «  »Paris, tu m’as pris dans tes bras ». Enrico Macias a néanmoins rencontré le succès avec des chansons aux influences nord-africaines comme « J’ai quitté mon pays », une ode à sa patrie qui fait de lui, à l’âge de 23 ans, la voix de millions de pieds-noirs, explique l’intéressé dans le film.

Enrico Macias a même goûté à la reconnaissance internationale, se produisant au célèbre Carnegie Hall de New York en 1968 et rencontrant Harry Belafonte. Après la guerre des Six-Jours de 1967, il fait une apparition au mur Occidental aux côtés de Moshe Dayan, ce que Ted Swedenburg cite comme la raison de la présence du chanteur sur la liste du boycott arabe. Mais dans les années 1960, alors que l’enseignant vivait à Beyrouth, il était possible d’entendre la musique du Constantinois, explique-t-il, ajoutant que « des gens de tout le monde arabe avaient ses albums ».

Enrico Macias rencontre le président égyptien Anouar el-Sadate. (Autorisation : Yves Azeroual)

Après le traité de paix entre l’Égypte et Israël, Enrico Macias se rend à Ismailia en 1979 pour un concert, rencontrant le président Anouar el-Sadate et son épouse, Jehan. Deux ans plus tard, le chanteur rendait un hommage funeste au dirigeant disparu en interprétant « Un berger vient de tomber ».

Pendant ce temps, les autres Magnifiques accédaient à la reconnaissance en France.

Robert Castel devint un visage familier des petits et grands écrans français, avec sa femme notamment, Lucette Sahuquet, également originaire d’Afrique du Nord. Il interprète ainsi l’agent secret Georghiu dans la comédie de 1972 « Le grand blond avec une chaussure noire ». Philippe Clair a fait rire le public avec des films comme cette parodie d’Hitler de 1973, « Le fuhrer en folie ». Une décennie plus tard, en 1984, il partageait l’affiche avec le célèbre Jerry Lewis dans « Par où t’es rentré ? On t’a pas vu sortir ».

Le producteur tunisien, Régis Talar (Autorisation : Yves Azeroual)

Norbert Saada et Régis Talar, pour leur part, se sont fait un nom en tant que producteurs dans la maison de disques Barclay. C’est Régis Talar qui a découvert Michel Sardou, tandis que Norbert Saada a présenté Jacques Brel aux Beatles. Ils se sont ensuite lancés dans de nouvelles aventures chacun de leur côté : Régis Talar crée une nouvelle maison de disques, Tréma, alors que son compère se tourne vers la production cinématographique. D’après « Les Magnifiques », il a collaboré avec Sergio Leone sur plusieurs projets et sur la comédie dramatique autour de la Shoah, « Monsieur Klein », avec Alain Delon.

« Ces cinq Magnifiques étaient non seulement des créateurs, mais ils ont également su anticiper les tendances culturelles », estime Yves Azeroual. « Jusqu’à aujourd’hui, ils ont inspiré des dizaines de chanteurs, de réalisateurs et d’acteurs ».

Gad Elmaleh, né au Maroc, serait l’un d’eux, estime Yves Azeroual.

Gad Elmaleh (Crédit : capture d’écran YouTube)

Certains des Magnifiques reviennent à leurs origines à travers la musique. Robert Castel se produit par exemple avec l’Orchestre El Gusto, une collaboration entre musiciens algériens juifs et musulmans. Ted Swedenburg a vu l’orchestre en concert il y a cinq ans à Washington, DC, une représentation « vraiment géniale ». Il évoque également l’hommage rendu par Enrico Macias à son mentor, Cheikh Raymond, et enregistré avec le musicien tunisien, Taoufik Bestandji, en 1999.

Enrico Macias n’a pas pu assouvir son envie de revenir voir l’Algérie. L’invitation par le président d’alors Abdelaziz Bouteflika à venir s’y produire « n’a pas été possible en raison de certains à qui cela pose un problème », clame Jérémy Guedj, de l’Université de Nice-Sophia Antipolis. « Il est lié à Israël et proche d’Israël. Certains en Algérie ne veulent pas de lui à cause de ça ».

Ironiquement, note Ted Swedenburg, le chanteur a rencontré un jour Yasser Arafat et fait part de son soutien à un État palestinien, et que malgré les manifestations à l’extérieur des salles françaises où il était en concert, son public était aussi bien composé de juifs que de musulmans.

Régis Talar, Enrico Macias et Philippe Clair. (Autorisation : Yves Azeroual)

Les cinq Magnifiques continuent d’attirer les foules dans leur patrie d’adoption, où ils ont apporté ce qu’Yves Azeroual appelle « le soleil et leur joie de vivre » à la culture française.

« Cela fait partie de la mémoire des Juifs d’Afrique du Nord ; pour d’autres, il s’agit d’une leçon de courage, d’audace et de vérité », conclut-il.

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