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Le monde musulman condamne le meurtre d’Abu Akleh, sans accuser Israël

Les partenaires d'Israël dans le Golfe et la Turquie ont réagi avec modération ; le Qatar et le Koweït ont condamné "l'assassinat [de la journaliste] par les occupants israéliens"

Lazar Berman est le correspondant diplomatique du Times of Israël

Abdel Samad Nasser d’Al-Jazeera diffuse un reportage devant une image de sa collègue, Shireen Abu Akleh, au siège principal de la chaîne qatarie à Doha, le 11 mai 2022. Abu Akleh a été abattue lors d’affrontements entre soldats israéliens et tireurs palestiniens alors qu’elle couvrait une operation de l'armée israélienne dans le camp de réfugiés de Jénine, en Cisjordanie, plus tôt dans la journée. (Crédit : Karim Jaafar / AFP)
Abdel Samad Nasser d’Al-Jazeera diffuse un reportage devant une image de sa collègue, Shireen Abu Akleh, au siège principal de la chaîne qatarie à Doha, le 11 mai 2022. Abu Akleh a été abattue lors d’affrontements entre soldats israéliens et tireurs palestiniens alors qu’elle couvrait une operation de l'armée israélienne dans le camp de réfugiés de Jénine, en Cisjordanie, plus tôt dans la journée. (Crédit : Karim Jaafar / AFP)

Alors qu’Israël fait l’objet de vives critiques en Occident pour la mort de la journaliste palestino-américaine Shireen Abu Akleh, tuée en couvrant des affrontements entre soldats israéliens et hommes armés palestiniens lors d’une opération de Tsahal à Jénine mercredi, la réaction d’une grande partie du monde musulman est assez modérée.

Le ministère de la Santé de l’Autorité palestinienne et des témoins palestiniens, parmi lesquels des journalistes, accusent les soldats israéliens qui ont investi Jénine mercredi matin d’avoir tiré les coups de feu qui ont tué Abu Akleh.

Les autorités israéliennes ont indiqué que la journaliste avait probablement été tuée par des tirs palestiniens. Le ministre de la Défense, Benny Gantz, a déclaré au Parlement mercredi après-midi que les conclusions préliminaires montraient qu’« aucun tir [israélien] n’avait pris pour cible la journaliste », alors que « des images montrent des tirs à l’aveugle de la part de terroristes palestiniens, susceptibles d’avoir touché la journaliste ». Le chef de Tsahal, Aviv Kohavi, a déclaré mercredi qu’à ce stade, « il n’était pas possible de déterminer par quels coups de feu elle avait été tuée ».

La Turquie, dont les dirigeants n’ont pas hésité à tenir des propos extrêmement durs sur Israël ces dernières années, s’est contentée d’un tweet d’un membre du cercle restreint du président Recep Tayyip Erdogan. Le tweet ne mentionnait pas Israël nommément.

« Je suis profondément attristé par la nouvelle du meurtre de la journaliste palestinienne Shireen Abu Akleh et j’exprime mes sincères condoléances à sa famille et ses collègues », a écrit sur Twitter Fahrettin Altun, directeur de la communication d’Erdogan et membre du Conseil de sécurité nationale de Turquie.

« Il est inacceptable que des journalistes, qui servent le public et la vérité, soient régulièrement pris pour cible », a-t-il poursuivi. « J’appelle à une enquête appropriée, transparente et rapide sur cet incident et à ce que les responsables soient traduits en justice. »

Altun est l’un des plus proches conseillers d’Erdogan, qu’il voit tous les jours, a déclaré un responsable turc au Times of Israel.

« Altun s’est comporté comme prévu », a déclaré Hay Eytan Cohen Yanarocak, chercheur expert de la Turquie à l’Institut de stratégie et de sécurité de Jérusalem. « Tout en condamnant le meurtre, il souligne la nécessité d’ouvrir une enquête. Par rapport au passé, c’est une position très modérée. »

La Turquie tente de rétablir ses liens avec Israël et de rétablir des relations diplomatiques normales. Le ministre des Affaires étrangères Mevlüt Çavuşoğlu devrait d’ailleurs se rendre en Israël dans les prochaines semaines.

Le président Isaac Herzog, à gauche, et le président turc Recep Tayyip Erdoğan au complexe présidentiel d’Ankara, le 9 mars 2022. (Crédit : Haim Zach/GPO)

Les partenaires d’Israël dans le Golfe se sont également abstenus d’imputer au pays la responsabilité de la mort de Shireen Abu Akleh.

Le ministère bahreïni des Affaires étrangères a déclaré dans un communiqué « condamner fermement le meurtre de la journaliste palestinienne Shireen Abu Akleh, près du camp de réfugiés de Jénine dans les territoires palestiniens, en service, car il s’agit d’une violation des règles et principes du droit international humanitaire ».

Le royaume insulaire a également exigé une « enquête immédiate et complète sur le crime et la traduction en justice de ses auteurs ».

Les Émirats arabes unis, qui ont signé avec Bahreïn et le Maroc les accords d’Abraham avec Israël en septembre 2020, se sont refusés à tout commentaire. L’Arabie saoudite, qui ne reconnaît pas Israël mais entretient des liens étroits en matière de sécurité et de renseignement avec Jérusalem, s’est également abstenue de publier une déclaration.

Abdullah bin Zayed al Nahyan, des Émirats arabes unis, fait une déclaration à Sde Boker lors du Sommet du Neguev, le 28 mars 2022. (Crédit : Capture d’écran)

Le ministère israélien des Affaires étrangères a refusé de commenter la réponse des États voisins. La couverture médiatique de l’incident dans ces pays a également été limitée.

« La couverture médiatique est relativement modérée », a déclaré Moshe Albo, historien du Moyen-Orient moderne à l’Institut pour la politique et la stratégie de l’Université Reichman à Herzliya. « Rien d’exagéré. Même chose en Egypte. »

La presse émiratie n’a pas fait l’échos de déclarations de responsables émiratis sur la mort d’Abu Akleh, a déclaré Moran Zaga, expert de la région du Golfe au Mitvim, l’Institut israélien pour les politiques étrangères régionales.

« Tous [les journaux], à l’exception du Khaleej Times, le plus ‘à droite’, s’abstiennent de toute accusation directe », a souligné Zaga.

La couverture saoudienne a également été modérée, a commenté Albo.

Le ministre jordanien des Affaires étrangères Ayman Safadi lors d’une conférence de presse à Berlin, le 10 mars 2021. (Crédit : Kay Nietfeld/POOL/AFP)

La Jordanie a condamné le meurtre d’Abu Akleh, qu’elle a qualifié de « crime horrible ». Mais Amman a également choisi de ne pas en imputer la responsabilité à Israël.

« Nous condamnons fermement le meurtre de la célèbre journaliste palestinienne Shireen Abu Akleh, dans Jénine occupée. Il s’agit d’un crime horrible qui doit faire l’objet d’une enquête transparente et dont les auteurs doivent être traduits en justice. Sincères condoléances à sa famille et au réseau Al Jazeera », a déclaré le ministre jordanien des Affaires étrangères, Ayman al-Safadi.

« Assassinat »

En revanche, le Qatar, qui possède la société mère du réseau Al Jazeera basé à Doha, a été particulièrement dur dans sa réaction à la mort d’Abu Akleh.

Le ministère des Affaires étrangères de l’État du Golfe a condamné « dans les termes les plus forts l’assassinat » de la journaliste d’Al Jazeera « par les forces d’occupation israéliennes ». Doha a qualifié l’incident de « crime odieux et de violation flagrante du droit international humanitaire et de violation flagrante de la liberté des médias et d’expression et du droit des peuples d’accéder à l’information ».

Le Qatar et Israël n’ont pas de relations diplomatiques.

Le Koweït, qui ne reconnaît pas non plus Israël, a également condamné « l’assassinat d’Abu Akleh par les occupants israéliens ». Le ministère koweïtien des Affaires étrangères a appelé « la communauté internationale à demander des comptes à Israël pour les crimes commis contre le peuple palestinien ».

Appels à enquête

L’ambassadeur des États-Unis en Israël, Thomas Nides, a appelé à une enquête « approfondie » sur la mort d’Abu Akleh, qui était citoyenne américaine.

L’ambassadeur américain Tom Nides interviewé par le Times of Israel à l’ambassade américaine à Jérusalem, le 7 janvier 2022. (Crédit : David Azagury/Ambassade des États-Unis)

« Très triste d’apprendre la mort de la journaliste américano-palestinienne Shireen Abu Akleh. J’invite à une enquête approfondie sur les circonstances de l’incident qui a causé sa mort et blessé au moins un autre journaliste aujourd’hui à Jénine », a-t-il déclaré mercredi.

Un porte-parole de l’ambassade américaine a ajouté qu’Abu Akleh était « profondément respectée [pour son travail] par de nombreux Palestiniens et d’autres dans le monde ».

Le porte-parole du Département d’État américain, Ned Price, a déclaré que les États-Unis exigeaient une enquête « immédiate et approfondie » sur le meurtre.

« Nous avons le cœur brisé et condamnons fermement le meurtre », a déclaré Price. « Ses auteurs doivent en être tenus responsables. »

« Sa mort est un affront à la liberté des médias de par le monde », a-t-il déclaré.

L’ambassadrice américaine aux Nations unies, Linda Thomas-Greenfield, a indiqué que la mort d’Abu Akleh était « horrible » et a appelé à une enquête transparente.

L’ambassadrice des États-Unis aux Nations unies, Linda Thomas-Greenfield, s’entretient avec des journalistes lors d’une conférence de presse au siège des Nations unies, le 1er mars 2021. (Crédit : Mary Altaffer/AP)

L’envoyé des Nations unies pour le Moyen-Orient, Tor Wennesland, a également appelé à une « enquête immédiate et approfondie », sans préciser qui, selon lui, était responsable.

« Je condamne fermement le meurtre de la journaliste d’Al Jazeera, Shireen Abu Akleh, abattue à balles réelles ce matin en couvrant une opération de l’armée israélienne dans #Jenin, en Cisjordanie occupée », a déclaré Wennesland.

L’Union européenne a appelé à « une enquête rapide et indépendante pour traduire les auteurs en justice ».

Shireen Abu Akleh en reportage en Cisjordanie pour Al Jazeera dans une vidéo non datée. (Crédit : capture d’écran Al Jazeera)

Abu Akleh, 51 ans, était née à Jérusalem. À la fois détentrice d’une carte de résidence à Jérusalem et d’un passeport américain, elle avait commencé à travailler pour Al Jazeera en 1997, multipliant les reportages filmés en Israël, Cisjordanie et Gaza.

« J’ai choisi de devenir journaliste pour être proche des gens. Il n’est peut-être pas facile de changer la réalité, mais j’ai au moins pu faire entendre leur voix au monde », déclarait Abu Akleh dans une vidéo enregistrée pour le 25e anniversaire de la chaîne qatarie.

Al Jazeera a accusé les soldats israéliens d’avoir « pris pour cible et délibérément tué » Abu Akleh, « de sang-froid ». « Nous appelons la communauté internationale à condamner et demander des comptes aux forces d’occupation israéliennes », a déclaré le radiodiffuseur basé au Qatar.

Suite à la mort d’Abu Akleh, de hauts responsables israéliens ont déclaré qu’Israël avait proposé de mener une enquête conjointe avec l’Autorité palestinienne, ce que Ramallah avait refusé.

« Malheureusement, à ce stade , l’Autorité palestinienne s’oppose à toute enquête conjointe et même à l’accès aux éléments nécessaires pour faire la lumière sur cet incident », a déclaré Bennett jeudi, en référence à la balle qui a tué la journaliste et dont l’étude pourrait déterminer la responsabilité de sa mort.

Le Premier ministre israélien Naftali Bennett, au centre, et le ministre des Affaires étrangères Yair Lapid, à gauche, siègent à la Knesset, le 9 mai 2022. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

« J’attends une coopération totale, ouverte et transparente », a-t-il indiqué, ajoutant : « J’espère que l’Autorité palestinienne n’entravera pas l’enquête et ne compromettra pas une procédure destinée à faire toute la lumière sur cette affaire. »

Le ministre de la Justice Gideon Saar a regretté que « les Palestiniens, comme d’habitude, s’empressent de diffamer l’armée israélienne ».

Jeudi, le chef de l’Autorité palestinienne, Mahmoud Abbas, a de nouveau accusé Israël d’être responsable de la mort d’Abu Akleh, et a promis que l’affaire serait portée devant la Cour pénale internationale parce qu’Israël « ne pouvait pas demeurer impuni ». L’année dernière, la CPI avait ouvert une enquête sur les crimes de guerre en Cisjordanie et à Gaza.

Un soldat israélien lors d’une opération dans le camp de réfugiés de Jénine, au nord de la Cisjordanie, à la suite d’une série d’attentats terroristes en Israël, le 9 avril 2022. (Crédit : Armée israélienne)

Le journaliste et producteur palestinien Ali Samoudi, blessé par balle, a déclaré à l’Associated Press que Shireen et lui faisaient partie d’un groupe de sept journalistes partis couvrir l’opération tôt mercredi. Il a précisé qu’ils portaient tous un équipement de protection les identifiant clairement comme journalistes, et qu’ils s’étaient signalés aux soldats israéliens pour qu’ils sachent qu’ils étaient là.

Il a ajouté que le premier coup de feu les avait manqués, un deuxième l’avait touché et le troisième avait tué Abu Akleh. Il a assuré qu’il n’y avait pas de Palestiniens armés ou d’autres civils dans la zone, seulement les journalistes et les soldats.

Samoudi a qualifié les propos de l’armée israélienne selon lesquels ils avaient été pris pour cibles par des Palestiniens armés de « mensonge complet ».

Aaron Boxerman a contribué à cet article.

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