Le puissant magnat russe juif Fridman comparaît devant un juge à Madrid
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Le puissant magnat russe juif Fridman comparaît devant un juge à Madrid

Mikhaïl Fridman, qui détient la citoyenneté israélienne, a été entendu lors d'une audience de pré-procès pour corruption

L'homme d'affaires juifs russe Mikhail Fridman participe à une conférence de la fondation Israel Keren Hayesod à Moscou, en Russie, le 17 septembre 2019. (AP Photo/Pavel Golovkin, Pool)
L'homme d'affaires juifs russe Mikhail Fridman participe à une conférence de la fondation Israel Keren Hayesod à Moscou, en Russie, le 17 septembre 2019. (AP Photo/Pavel Golovkin, Pool)

Un des plus puissants oligarques russes, Mikhaïl Fridman, a comparu lundi devant un juge d’instruction en Espagne, suspecté d’avoir manoeuvré secrètement pour mener à l’asphyxie économique le groupe espagnol Zed afin de le racheter à bas prix.

Ce grand patron, présenté par Forbes comme l’homme le plus riche de Londres, est convoqué en qualité d’inculpé pour corruption dans les affaires, abus de marché, insolvabilité frauduleuse et abus de biens sociaux par un juge d’instruction de l’Audience nationale à Madrid, tribunal chargé notamment des affaires financières.

M. Fridman avait déjà attiré l’attention en Espagne en rachetant en mai – via une OPA hostile – la chaîne de supermarchés Dia, en grande difficulté, et dont il était le principal actionnaire.

Via son fonds LetterOne basé au Luxembourg, Mikhaïl Fridman détient des compagnies dans les télécommunications, la santé, la distribution, les hydrocarbures et la finance. C’est l’un des fondateurs de la première banque privée russe, Alfa Bank.

Ce magnat russe réputé proche du Kremlin est accusé par le parquet anti-corruption à Madrid d’avoir mené « une série d’actions ayant conduit l’entreprise espagnole ZED Worldwide à l’insolvabilité (…) afin de l’acquérir à un prix dérisoire, très inférieur à celui du marché ».

Le parquet n’hésite pas à évoquer « une technique typique d’une partie de la mafia russe » : le « raid », c’est-à-dire une attaque visant à s’emparer illégalement d’une entreprise.

« Une technique radicale consiste à surgir avec des Kalachnikov. Elle s’est progressivement perfectionnée en devenant une question économique et juridique consistant à asphyxier l’administration d’une entreprise jusqu’à son insolvabilité », a expliqué à l’AFP le procureur en charge de l’accusation, Jose Grinda.

Fondé en 1998 à Madrid, le groupe technologique Zed a développé et commercialisé des services à valeur ajoutée pour des opérateurs de téléphonie mobile. Il a notamment fait fortune avec un service de SMS premium et le jeu vidéo Commandos.

M. Fridman était devenu à la fois un de ses actionnaires et un de ses principaux créanciers.

Mais l’opérateur de téléphonie mobile Vimpelcom (VEON), contrôlé par M. Fridman, a brutalement résilié ou modifié à partir de 2014 des contrats avec une filiale russe de Zed, privant le groupe espagnol d’importants revenus, selon le parquet.

Mise en grande difficulté, Zed a demandé en juin 2016 à être placée en liquidation.

Quatre mois plus tard, des proches de M. Fridman proposaient de racheter Zed pour 20 millions d’euros, « beaucoup moins que sa valeur quand avaient commencé les manœuvres de blocage contrôlées par M. Fridman », selon le parquet.

De gauche à droite : Ekaterina Kosina, Peter Aven, Jessica Kraft, Robert Kraft, Sara Netanyahu , Benjamin Netanyahu, Mikhail Fridman, et Natan Sharansky sur le tapis rouge de la cérémonie du Prix Genesis, le 20 juin 2019. (Haim Zach/GPO)

La défense de M. Fridman a fait valoir qu’il « n’était administrateur ni de fait ni de droit » des sociétés visées et n’avait aucun pouvoir de décision. « L’inculpation se base justement sur le fait que M. Fridman se cache derrière des subordonnées pour contrôler l’action délictueuse », a répliqué le procureur dans un écrit.

Les enquêteurs ont analysé « une série de messages WhatsApp et d’e-mails qui montrent que Fridman était au courant de tout ce qui se passait », assure à l’AFP M. Grinda.

Le fondateur et dirigeant de Zed, Javier Pérez Dolset, avait présenté la première plainte en dénonçant une stratégie visant à s’emparer de l’entreprise. Lui-même a cependant fini par être mis en examen, soupçonné d’avoir soustrait des millions d’euros de façon frauduleuse.

Dans un communiqué publié à l’issue de l’audience, M. Fridman assure n’avoir joué « aucun rôle dans l’insolvabilité de Zed ». Il regrette que « de faux documents apportés par M. Dolset aient servi pour l’impliquer illégalement » dans cette affaire.

Le géant des télécoms Vimpelcom, impliqué dans cette affaire, avait accepté en 2016 de payer 800 millions de dollars d’amende aux autorités américaines et néerlandaises pour solder un scandale de corruption en Ouzbékistan.

Fridman est connu en Israël, pays dont il détient la citoyenneté, pour sa philanthropie pour les causes juives, dont le Prix Genesis et des projets de mémoire de la Shoah.

Né en 1964 dans une famille juive de Lviv, aujourd’hui dans l’ouest de l’Ukraine, Mikhaïl Fridman est diplômé d’une université technique de Moscou.

Aujourd’hui divorcé et père de quatre enfants, il possède les nationalités russe, ukrainienne et israélienne mais vit principalement à Londres.

Il cultive la légende de son sens inné de la débrouille et du business en racontant comment, lorsqu’il était étudiant, il a établi son « premier monopole » en vendant des places de théâtre.

Il est aujourd’hui classé 7e fortune de Russie et 79e fortune mondiale par le magazine Forbes, avec un patrimoine de 15,4 milliards d’euros.

Mikhaïl Fridman a bâti sa fortune pendant les années du président Boris Eltsine. Il fait partie du « groupe des sept banquiers » qui assurent sa réélection en 1996.

Il est parmi les seuls dont l’empire a survécu aux turbulences des années 1990 et 2000, avant et après la chute de l’empire soviétique.

S’il ne fait pas partie du premier cercle du président actuel Vladimir Poutine, il est sorti relativement indemne de la mise au pas des oligarques à son arrivée au pouvoir. Ses activités connaissent même une forte croissance sous l’ère Poutine.

En 2018, il est inclus dans une liste du Trésor américain de personnalités des mondes économique et politique réputées proches du Kremlin, sans pour autant faire l’objet de sanctions.

Ingérence russe aux Etats-Unis

Son nom, ainsi que celui de ses deux associés cofondateurs d’Alfa Bank, figurent dans un dossier controversé rédigé par l’ex-espion britannique Christopher Steele, semblant attester d’une ingérence russe dans la campagne électorale américaine de 2016.

Il a été utilisé par le FBI dans le cadre de son enquête sur les soupçons de collusion entre l’équipe du président Donald Trump et la Russie pour aider à son élection.

Le trio de banquiers a porté plainte en diffamation aux Etats-Unis contre l’auteur du rapport et contre le site d’informations Buzzfeed, qui l’a publié. Leur plainte a été rejetée en 2018.

Derrière son air bonhomme et son visage poupin, il s’est taillé une réputation de dur à cuire aux méthodes musclées.

Il est connu notamment pour avoir mené d’épiques batailles commerciales. Un spectaculaire bras de fer avec le géant pétrolier britannique BP, au sujet de leur coentreprise TNK-BP, s’achève en 2008 sur la fuite de Russie de son PDG, Robert Dudley, dans des conditions difficiles.

Fridman a par la suite investi dans le groupe d’hydrocarbures allemand DEA, qui a fusionné cette année avec Wintershall, donnant naissance à un nouveau groupe pétrolier avec l’ambition de concurrencer les géants Shell, Total et BP.

« Je suis fort pour gagner de l’argent mais pas pour le dépenser, donc je n’ai pas de voitures, de maisons, de bateaux, etc. », déclarait-il en 2016 à un journal en ligne du quartier londonien de Hampstead, où il a acheté… un manoir estimé à 70 millions d’euros.

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