Le roi qui collabora avec Mussolini jugé sur les planches de Rome
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Le roi qui collabora avec Mussolini jugé sur les planches de Rome

Le Procès intervient quelques semaines après le retour discret en Italie de la dépouille de Victor Emmanuel III, roi d'Italie de 1900 à 1946, mort en exil en Egypte

Victor Emmanuel III (Crédit : domaine public)
Victor Emmanuel III (Crédit : domaine public)

Un vrai procureur, de vrais témoins, trois juges et un immense portrait de l’accusé en uniforme d’apparat : 80 ans après la promulgation des lois anti-juives de Mussolini, Rome a jugé au théâtre le roi qui les a promulguées.

Dans le cadre des initiatives de la communauté juive d’Italie autour de la journée de la mémoire de la Shoah le 27 janvier, Le Procès intervient quelques semaines après le retour discret en Italie de la dépouille de Victor Emmanuel III, roi d’Italie de 1900 à 1946, mort en exil en Egypte en 1948.

Sur la scène, la table des trois juges, tous d’éminents hauts magistrats, est frappée de la promesse affichée dans tous les tribunaux du pays : « La loi est égale pour tous ».

Le chef d’accusation ? Trahison de l’esprit du Statut albertin, l’acte fondamental de 1848 qui régissait la monarchie en 1938 et dont l’article 24 garantissait l’égalité de tous les sujets.

A la barre, les témoins racontent ces lois adoptées par le régime fasciste à partir de septembre 1938 pour bannir les juifs de la vie publique.

Ils étaient alors 46 000 en Italie : des milliers d’élèves et des centaines d’enseignants, 400 fonctionnaires ou encore 24 généraux ont été renvoyés. Les restrictions mesquines se sont peu à peu renforcées jusqu’à la déportation sous l’occupation allemande en 1943 et la mort pour 8 000 juifs italiens.

‘Réveiller la conscience’

Une femme qui avait 11 ans à l’époque raconte sa frustration de ne plus avoir accès à la plage malgré la canicule. Une autre lit le courrier d’un aïeul racontant les humiliations et délations subies, mais aussi les couvents qui l’ont caché lui et ses proches.

Des experts dressent la liste des universitaires renommés poussés à l’exil, parmi lesquels trois futurs prix Nobel de médecine.

En signant les lois raciales, Victor Emmanuel III a fait un « usage immoral, illégal et anti-historique » de ses pouvoirs, martèle le procureur militaire de Rome, Marco De Paolis, dans le rôle du ministère public.

D’autant que ces lois n’ont pas été appliquées « à l’eau de rose ou à l’italienne », souligne-t-il, évoquant le zèle de nombreux fonctionnaires au sein d’une société indifférente, ou même ravie de tous ces postes soudainement à pourvoir.

Le roi « a manqué à son devoir d’opposition. Il aurait pu donner l’exemple, réveiller la conscience du peuple italien », insiste le procureur.

Benito Mussollini et Adolf Hitler (Crédit : CC-BY-SA-3.0-de)

Mais la défense a aussi ses témoins, qui viennent raconter qu’en 1938, Benito Mussolini était à son apogée après 16 ans au pouvoir.

Le Duce venait d’écarter le roi de facto de la tête des armées et n’attendait qu’un prétexte pour se défaire de cet homme, aux moustaches d’un autre âge, que les Italiens surnommaient le « petit roi », il mesurait moins de 1m53, et qu’Adolf Hitler méprisait.

Eviter le bain de sang

« Les deux choix étaient injustes et terribles. J’ai fait celui qui me semblait le moins grave pour le pays », avec d’autant plus de « dégoût » que les juifs italiens constituaient une élite fidèle à la monarchie, plaide Me Umberto Ambrosoli dans le rôle de l’accusé.

« Mussolini avait tout le pouvoir et avec l’annexion de l’Autriche, les Allemands étaient au Brenner », à la frontière, rappelle-t-il en assurant avoir évité à l’Italie de plonger dès 1938 dans le bain de sang qui l’a rattrapée en 1943.

« Et puis condamner le roi, c’est prendre le risque d’oublier la responsabilité de Mussolini », insiste-t-il.

Quand la cour se retire pour délibérer, le Duce apparaît ainsi sur un grand écran, dans un discours de septembre 1938 où il promet, tout en mimiques et roulements d’yeux, de régler le « problème juif ».

A leur retour, les juges expliquent que le roi a enfreint l’esprit du Statut albertin mais que le même texte évoque le caractère « sacré et inviolable » du roi, qui ne peut être jugé.

En fait, le véritable procès a eu lieu le 2 juin 1946, lors du référendum par lequel les Italiens ont choisi à 54 % la République. Victor Emmanuel III avait abdiqué un mois plus tôt en faveur de son fils Umberto II mais en vain : tous deux ont été bannis d’Italie.

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