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Le survivant de la Shoah qui a fait du Bayern Munich un club de foot puissant

Alors que le club célèbre son 10e titre de champion consécutif, les fans se souviennent de Kurt Landauer, qui a mené l’équipe au succès avant de tomber dans l’oubli

Une photo de Kurt Landauer est présentée dans le cadre d’une exposition intitulée « Joueurs, Combattants et Légendes - les Juifs dans le football et au Bayern Munich » au musée du FC Bayern Erlebniswelt en 2015. (Crédit : Christof Stache/AFP via Getty Images/via JTA)
Une photo de Kurt Landauer est présentée dans le cadre d’une exposition intitulée « Joueurs, Combattants et Légendes - les Juifs dans le football et au Bayern Munich » au musée du FC Bayern Erlebniswelt en 2015. (Crédit : Christof Stache/AFP via Getty Images/via JTA)

JTA – En mai, la Bundesliga, la ligue 1 de football en Allemagne, a conclu sa saison sur une note désormais familière : le club du Bayern Munich a en effet remporté son 10e titre consécutif de champion, un exploit sans précédent au sein de l’une des meilleures ligues européennes.

Bien que le club soit le plus titré de toute l’histoire du football allemand, il n’a pas toujours été un mastodonte. Les graines du succès dont il jouit aujourd’hui ont été semées au début du 20e siècle par Kurt Landauer, l’un des premiers présidents juifs de l’équipe, survivant de la Shoah revenu à la tête de l’équipe dès la fin des années 1940.

Le mois dernier, le Bayern Munich a célébré la première victoire de Landauer, à savoir la toute première victoire du club en championnat national en 1932. Mais la reconnaissance de son influence et de son importance, parmi les autres grandes figures du club, a pris du temps.

Né en 1884 à Planegg, dans la banlieue de Munich, Landauer rejoint le club un an après sa fondation en 1900, d’abord en tant que joueur, au poste de gardien de but de la deuxième équipe (celle des remplaçants), puis en tant que dirigeant. Il devient président du club en 1913.

Son premier mandat est interrompu par la Première Guerre mondiale, au cours de laquelle il combat dans l’armée allemande, qui lui remet la Croix de fer. Après la guerre, Landauer est de nouveau élu président du club, qu’il dirige à une période de croissance et de développement proprement historiques.

Favorable avant l’heure à la professionnalisation du football (sport alors considéré comme une activité amateur jusqu’après la Seconde Guerre mondiale), Landauer met l’accent sur l’académie des jeunes, dirigée en partie par Otto Albert Beer, responsable juif du FC Bayern qui mourra assassiné à Auschwitz. Landauer fait également venir l’un des meilleurs entraîneurs de l’époque, l’Autrichien Richard Dombi (né Kahn), lui aussi juif. Sous la direction de Landauer et avec Dombi comme entraîneur, le FC Bayern remporte deux championnats d’Allemagne du Sud avant de remporter le titre le 12 juin 1932.

Les champions de 1932 sont considérés comme l’équipe du futur, mais six mois plus tard, le président allemand Paul von Hindenburg nomme Adolf Hitler chancelier. Des personnalités clés quittent le club, parmi lesquelles Dombi, qui poursuivra sa carrière avec des clubs de premier plan, dont les Grasshoppers Zurich, le FC Barcelone et le Feyenoord Rotterdam. Conscient qu’un président juif nuirait au FC Bayern, Landauer démissionne en mars 1933.

Malgré les difficultés, Landauer reste à Munich. En 1938, le lendemain de la Nuit de Cristal, il est interné au camp de concentration de Dachau. Il est libéré 33 jours plus tard, probablement du fait de ses états de service pendant la Première Guerre mondiale.

Il n’a désormais plus d’espoir que les choses s’arrangent. Il se réfugie en mai 1939 en Suisse, où il survivra à la Shoah alors que quatre de ses frères et sœurs sont assassinés par les nazis.

Landauer retourne à Munich en juin 1947, et moins de deux mois plus tard, redevient président du FC Bayern Munich. Sous sa présidence, il recrute de nouveaux talents et joue un rôle déterminant dans la recherche d’un camp d’entraînement permanent, aujourd’hui connu sous le nom de Säbener Strasse, où le FC Bayern a toujours ses locaux.

Une plaque rend hommage à Kurt Landauer à l’Allianz Arena, le stade du FC Bayern Munich. (Crédit : Julian Voloj/JTA)

Le club célèbre son 50e anniversaire, en 1950, sous sa présidence. Au lendemain de la guerre, la judéité de Landauer est favorable à la réputation du club, en particulier auprès des fans occidentaux.

Mais en 1951, il est exclu de la présidence, à la surprise de tous. Il meurt en 1961.

Pendant des décennies, l’héritage de Landauer sombre dans l’oubli. En 1993, en travaillant à la rédaction d’un ouvrage sur le football et le racisme, l’historien allemand Dietrich Schulze-Marmeling exhume son histoire.

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« J’écrivais un chapitre sur les Juifs et l’antisémitisme dans le football. C’est à ce moment-là que j’ai réalisé que cette partie de l’histoire avait été oubliée. La contribution des citoyens juifs à l’histoire du pays, effacée en 1933, n’a pas été rétablie après 1945 », explique Schulze-Marmeling.

Comme beaucoup d’autres Allemands, Simon Mueller, membre du fan club du Bayern Schickeria, a appris l’existence de Landauer grâce au livre de Schulze-Marmeling.

« Pendant longtemps, l’histoire du club et celle de la Shoah n’ont guère été mises en avant par le FC Bayern », explique Mueller. « Ce phénomène est assez conforme à ce qui a eu lieu dans d’autres pans de la société en Allemagne, mais c’est très problématique parce que le sport n’était et n’est ni apolitique ni innocent. Il porte une responsabilité sociale et fait partie intégrante de la société. »

En 2006, année où l’Allemagne accueille la coupe du monde de football, Schickeria lance l’idée d’un tournoi annuel de fans antiracistes qui porte le nom de Landauer. Des participants brandissent même un drapeau géant à son image pendant l’un des matches.

Simon Mueller, président de la Fondation Kurt Landauer, à côté de la sculpture à l’effigie de Landauer sur le terrain d’entraînement du Bayern Munich. (Crédit : Julian Voloj/JTA)

« Pour de nombreux fans, le tournoi a joué un rôle majeur dans la redécouverte du nom de Kurt Landauer et de son influence sur le FC Bayern », ajoute Mueller, qui n’est pas juif.

« Revenir sur le passé, et particulièrement la Shoah, est extrêmement important. En cela, la vie de Kurt Landauer offre une approche intéressante parce qu’on peut en apprendre beaucoup. »

Les responsables du club n’ont pas tardé à s’en rendre compte.

Lorsque le club a ouvert un musée en 2012, l’exposition permanente a mis Kurt Landauer en vedette. En 2015, l’équipe a rebaptisé la place située devant le stade “Kurt-Landauer-Platz” et apposé une plaque commémorative à son image.

De leur côté, les fans du FC Bayern, dirigés par Mueller, ont créé la Fondation Kurt Landauer, pour coordonner et promouvoir des projets liés au travail de mémoire et à l’histoire du club. Leur première initiative a été de lancer une collecte de fonds pour ériger une statue à l’effigie de Landauer. Les fonds nécessaires – près de 80 000 $ – ont presque entièrement été versés par les fans eux-mêmes. La statue s’élève au siège-même du club, devant les terrains d’entraînement, depuis mai 2019.

Interrogé sur ce que Kurt Landauer signifiait pour le club, Andreas Wittner, l’archiviste du musée du FC Bayern, a rappelé une citation de Landauer lui-même, publiée dans le premier numéro d’après-guerre de la newsletter du club, le 1er novembre 1949: « Le FC Bayern et moi nous appartenons l’un à l’autre et sommes inséparables. »

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