‘Le yiddish était la langue d’amour de mes parents à Cuba’
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‘Le yiddish était la langue d’amour de mes parents à Cuba’

Le documentaire d'une demi-heure 'It Happened in Havana" invite à en apprendre davantage sur l'histoire des Juifs de Cuba

Isabel et Ruben (Ruby) Schiller à Cuba au début des années 1940 (Autorisation)
Isabel et Ruben (Ruby) Schiller à Cuba au début des années 1940 (Autorisation)

Judy Schiller a fait ce que beaucoup de gens ont fait – ou auraient souhaité avoir fait – lorsque leurs parents arrivent à un certain âge. Elle s’est assise avec sa mère et son père âgés et les a interrogés sur leur vie, en veillant à enregistrer leurs histoires personnelles et familiales pour les générations futures.

Dans certains cas, des tels témoignages sont écrits dans des livres. Dans d’autres cas, ce sont des enregistrements audio. Adoptant une approche plus visuelle, Schiller, photographe et réalisatrice de films à New York, a décidé de filmer ses parents, Reuben (Ruby) et Isabel dans leur appartement de Forest Hills, Queens en 2005.

Elle a heureusement terminé les nombreuses heures d’enregistrement des histoires et souvenirs de ses parents, avant qu’ils ne tombent malades. Ruby a eu un accident vasculaire cérébral massif un mois plus tard et a perdu une grande partie de sa capacité à parler. Il est mort quatre ans plus tard à l’âge de 93 ans, puis Isabel est décédée en 2011 à 90 ans.

Il est également heureux que Judy, 58 ans, ait vu dans ces images plus qu’une simple histoire à transmettre aux jeunes membres de sa famille élargie.

S’inspirant du documentaire « Italianamerican » de Martin Scorsese de 1974, dans lequel le célèbre réalisateur a interrogé ses parents Catherine et Charles à propos de leur vie en tant qu’immigrants, Schiller a transformé les films qu’elle avait tournés en un court-métrage d’une demi-heure avec un appel plus universel.

Nul besoin d’avoir connu les sympathiques Ruby et Isabel Schiller pour aimer  » “It Happened in Havana: A Yiddish Love Story,” » qui a été projeté dans quelques festivals de films et est actuellement disponible sur la chaîne 13 de PBS .

Refusant de renoncer à ce travail d’amour, Schiller a mis 8 ans et demi pour faire « It Happened in Havana », dont le titre fait référence à la première rencontre de ses parents à Cuba pendant la Seconde Guerre mondiale.

Venir à Cuba

Alors que les histoires de Ruby sur son enfance à New York dans les années 1920 et 1930 sont intéressantes (il se souvient de l’appartement dans le Lower East Side àManhattan où il vivait sans eau chaude ni électricité avec ses parents et ses 4 frères et sœurs), la vie d’Isabel à Cuba est beaucoup plus intéressante.

Dans le film, Isabel raconte comment sa famille a quitté Kovel (alors en Pologne, aujourd’hui en Ukraine) en 1930 pour Cuba, pensant que ce serait une escale vers les États-Unis.

Ses parents avaient obtenu des visas d’immigration pour les États-Unis pour toute la famille au milieu des années 1920, mais ils les ont donnés à un parent veuf dans une situation encore plus désespérée. En 1930, les Etats-Unis ont limité l’immigration, de sorte que les parents d’Isabel ont décidé de se rendre à Cuba, qui était relativement accessible.

« Vous n’aviez pas besoin d’un visa pour Cuba. Vous aviez juste besoin de quelqu’un pour vous sortir du bateau. Mon grand-père avait rencontré un homme d’affaires juif de Cuba qui était retourné en Pologne dans un voyage d’affaires, et c’est lui qui a accepté de les rencontrer. Son nom était M. Stone et il était dans l’industrie du fil », a dit Judy au Times of Israel.

Isabel Schiller (au centre) adolescente avec ses parents à Cuba (Autorisation)
Isabel Schiller (au centre) adolescente avec ses parents à Cuba (Autorisation)

Jusque vers la fin du 19e siècle, il était interdit aux Juifs d’entrer à Cuba, qui faisait partie de l’Empire espagnol. Après que l’Espagne ait perdu le contrôle de Cuba dans la guerre hispano-américaine de 1898, les Juifs ont commencé à arriver dans l’île.

Au début, ce furent principalement des Juifs séfarades fuyant l’Empire ottoman en décomposition, ainsi que certains Juifs américains. Mais au début des années 1920, un nombre important de Juifs ashkénazes fuyant l’antisémitisme et les difficultés économiques en Europe de l’Est a commencé à affluer. En 1945, il y avait environ 25 000 Juifs à Cuba.

Après la Seconde Guerre mondiale, une partie de la population juive est repartie, mais beaucoup sont restés et ont continué à construire une communauté prospère. Certains sont entrés dans des professions libérales, ont servi dans le gouvernement ou ont ouvert de petites entreprises, en majorité associées à l’industrie textile et à l’habillement. Les Juifs se sentaient les bienvenus et l’antisémitisme n’était pas un problème.

Isabel Schiller (deuxième à droite) avec des amies à Saint-Domingue, Cuba en 1939. (Autorisation)
Isabel Schiller (deuxième à droite) avec des amies à Saint-Domingue, Cuba en 1939. (Autorisation)

Grandir comme ‘Jubaine’

Dans « It Happened in Havana », la caméra présente de merveilleuses images des années pendant lesquelles Isabel grandit à Cuba, mais elle ne parle pas beaucoup de ce à quoi ressemblait la vie pour sa famille juive.

Elle se souvient que la chaleur, l’humidité et la présence de personnes à la peau très sombre étaient de nouvelles expériences pour elle.

« C’est là que j’ai vu pour la première fois un vrai noir, un homme noir, vous savez. Il était tellement noir », dit Isabel.

Elle mentionne également qu’ils étaient la seule famille juive à Saint-Domingue, une petite ville dans la province de Santa Clara, loin de la communauté juive plus grande de La Havane.

Bien qu’étant les seuls Juifs de la ville, Isabel se souvient avoir été chaleureusement acceptée et intégrée facilement dans la communauté locale. En effet, les photos la montrent souriante et s’amusant avec des amies, voisines et camarades de classe, profitant de la mer ou de la campagne tropicale.

Isabel Schiller (au centre) et des amies profitant de l'été à Cuba, dans la fin des années 1930-début des années 1940. (Autorisation)
Isabel Schiller (au centre) et des amies profitant de l’été à Cuba, dans la fin des années 1930-début des années 1940. (Autorisation)

« Ma mère était blonde et avait les yeux bleus. Comme vous pouvez le voir sur les photos, elle était populaire et glamour », raconte Judy.

« Ma mère était blonde et avait des yeux bleus. Comme vous pouvez le voir sur les photos, elle était populaire et glamour »

Cette partie du film se termine et l’histoire passe au moment où Isabel a rencontré Ruby à La Havane en 1942. Ruby, qui travaillait à New York pour le cousin d’Isabel, avait décidé de prolonger des vacances en Floride par une escapade à Cuba. Ils en ont rapidement pincé l’un pour l’autre, communiquant en yiddish : Ruby ne connaissait pas l’espagnol et Isabel ne savait pas parler anglais.

Le récit avance dans le temps et amène le couple à New York, où ils se sont mariés à la fin de la Seconde Guerre mondiale et se sont installés. L’intrigue du film ne revient plus à Cuba, nous laissant sur notre faim quant à l’enfance d’Isabel comme une jeune fille juive.

Bien sûr, après la révolution cubaine de Castro, il leur est devenu impossible de revenir physiquement au pays insulaire. Mais le film n’y est même pas revenu en mémoire, hormis une allusion à la crise économique et politique avant et pendant le régime de Batista, et le fait qu’Isabel était nostalgique de la chaleur et de l’ouverture du mode de vie cubain.

Isabel Schiller et ses amies dans leurs uniformes du lycée à Saint-Domingue, Cuba, à la fin des années 1930-début des années 1940. (Autorisation)
Isabel Schiller et ses amies dans leurs uniformes du lycée à Saint-Domingue, Cuba, à la fin des années 1930-début des années 1940. (Autorisation)

« Au debut, j’ai eu très froid. Puis, j’ai trouvé que les gens étaient très froids », dit-elle au sujet de ses premières impressions de New York.

« J’ai demandé à ma sœur [qui y vivait déjà depuis un certain temps] ‘Pourquoi toutes les portes sont-elles fermées ici ?’ Parce qu’à Cuba comme tout était plus ouvert. Elle m’a répondu : « Eh bien ici, chacun s’occupe de ses propres affaires ».

‘J’ai grandi avec du riz et des haricots comme confort alimentaire’

Il se trouve qu’en réalité, Isabel en a beaucoup plus raconté sur la vie juive à Cuba – tant dans les interviews que pendant l’enfance de Judy – mais rien de tout cela n’a été consigné dans le film.

« Maman est restée très cubaine. Elle écoutait et chantait de la musique espagnole à la maison, et alors qu’elle cuisinait de la nourriture ashkénaze pour mon père, elle faisait également cuire la nourriture cubaine. J’ai grandi avec du riz et des haricots comme confort alimentaire », se souvient la réalisatrice.

« Enfant, j’ai toujours entendu parler du paradis glorieux qu’était Cuba. J’ai vu à la maison des photos et des films de cet endroit fabuleux, où ma mère m’a dit qu’ils vivaient bien (avec une femme de chambre, une cuisinière et une nounou) et où il n’y avait pas d’antisémitisme – même si elle disait qu’il y avait du racisme », a-t-elle ajouté.
 
En fait, tout n’a pas toujours été aussi formidable à Cuba pendant l’enfance d’Isabel. En raison des bouleversements politiques et du changement de régime, son lycée a été fermé pendant quatre ans. Elle n’a pu obtenir son baccalauréat qu’à l’âge de 21 ans, peu de temps avant qu’elle rencontre son futur mari.

Reuben (Ruby) et Isabel Schiller à Cuba, en 1942. (Autorisation)
Reuben (Ruby) et Isabel Schiller à Cuba, en 1942. (Autorisation)

« Elle m’a dit qu’ils avaient dû garder leurs volets fermés dans l’appartement qu’ils avaient gardé à La Havane, et qui était au-dessus de l’un des magasins de tissus de la famille. Autrement, ils auraient tiré dans l’appartement », dit Judy.

Sans synagogue à proximité, le judaïsme pour Isabel et sa famille se limitait à la maison pendant les années où ils étaient la seule famille juive à Saint-Domingue.

« Je sais que la famille mangeait casher à Cuba. Ils faisaient venir de la viande casher de La Havane. Et ils allumaient les bougies de Shabbat », précise Schiller.

Après la révolution la plupart sont partis, quelques uns sont restés

La quasi-totalité de la famille d’Isabel avait quitté Cuba pour les Etats-Unis avant la révolution. Un cousin, marié à une Américaine, a été le dernier à quitter le pays avec le dernier avion de La Havane en 1961.

Cependant, après la révolution communiste de 1959, 90 % des Juifs de Cuba sont partis, laissant derrière eux des synagogues qu’il était interdit de fréquenter sous le régime athée. La plupart sont allés aux États-Unis, et en particulier à Miami, où ils ont établi une communauté soudée d’expatriés (aux côtés des Cubains non-Juifs qui avaient aussi fui la révolution).

Aujourd’hui, il ne reste qu’environ 1 500 Juifs à Cuba, principalement à La Havane. La communauté a commencé à se reconstruire au début des années 1990, avec l’aide du Joint Distribution Committee, dont l’aide financière a été indispensable au cours de cette période de faim et d’incertitude lorsque les subsides soviétiques ont cessé. Les Juifs américains ont aussi commencé à aider – en particulier ceux qui ont vu eux-mêmes la situation en se rendant à Cuba lors de missions de mitzvot.

Aujourd’hui, un groupe dévoué de dirigeants ne se contente pas de garder le judaïsme vivant, mais essaye aussi de faire grandir la communauté. Le récent dégel des relations entre les Etats-Unis et Cuba pourrait se révéler crucial.

« Leur plus grand défi auquel il leur faut faire face c’est que les jeunes Juifs talentueux, une fois formés pour être des dirigeants, partent pour des horizons plus prospères. Si les perspectives économiques s’amélioraient, les jeunes Juifs pourraient être motivés à rester plutôt que de faire leur alyah en Israël ou de partir à Miami », a écrit Ruth Behar, une experte de la communauté juive cubaine, dans The Jewish Week.

Cuba du mythe et de la légende

Bien que Cuba était un endroit étonnant et mythique dans l’esprit de Judy Schiller dans son enfance, elle ne s’y est encore jamais rendue.

« Je ne pense pas que je pourrais supporter de voir la pauvreté. C’est un pays pauvre. Je n’ai pas pu m’arrêter de pleurer quand j’ai vu ‘Buena Vista Social Club’, le film de 1999 sur les légendaires musiciens cubains oubliés, dit-elle.

Ce film l’a impressionnée sur la manière dont elle a appris que les films devaient affecter les spectateurs.

« J’avais appris dans un cours de cinéma que les gens vont à un film pour rire, pleurer ou apprendre quelque chose de nouveau ».

En effet, quel que soit votre réponse émotionnelle à « It Happened in Havana », cela piquera à tout le moins votre intérêt pour l’histoire des Juifs de Cuba.

Isabel Schiller (septième à droite) et des amies à Cuba. (Autorisation)
Isabel Schiller (septième à droite) et des amies à Cuba. (Autorisation)
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