Les artistes israéliens sans travail font de leurs manifestations un spectacle
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Les artistes israéliens sans travail font de leurs manifestations un spectacle

Les musiciens, les comédiens et autres saltimbanques mettent en scène leurs défilés dans les rues de Jérusalem, après des mois d'inquiétudes, de chômage et de désespoir

Jessica Steinberg est responsable notre rubrique « Culture & Art de vivre »

La Cène, spectacle joué pendant une manifestation sur la rue Balfour à Jérusalem, le 14 juillet 2020 (Autorisation : Avishag Gaya)
La Cène, spectacle joué pendant une manifestation sur la rue Balfour à Jérusalem, le 14 juillet 2020 (Autorisation : Avishag Gaya)

Les anciens kabbalistes de Safed qui avaient composé « Shalom Aleichem » – poème liturgique écrit pour saluer le Shabbat – n’auraient jamais pu imaginer ce qu’allait devenir sa version la plus récente : Un chant de protestation contre le Premier ministre israélien.

Ce chant, habituellement entonné autour de la table du dîner, le vendredi soir, est pourtant l’un des hymnes repris par un groupe de choristes masqués, respectueux de la distanciation sociale, qui se réunissent en ce vendredi après-midi dans le cadre du mouvement de protestation devenu hebdomadaire du Kabbalat Shabbat (« Accueil du Shabbat » en hébreu) organisé devant la résidence officielle du Premier ministre Benjamin Netanyahu.

« Il y a beaucoup de colère, d’espoir et de tristesse », s’exclame Noy Shiv, 23 ans, étudiante en musique et inscrite dans un cursus sur l’opéra à l’université de Tel Aviv, qui a organisé ce concert. « J’ai eu le sentiment que si on pouvait faire venir un chœur, alors on pourrait exprimer toute cette gamme de sentiments en appuyant sur le bouton ‘Pause’ pour retrouver en nous quelque chose de plus doux, de plus apaisé ».

« Shalom Aleichem », arrangé par Gil Adema, est un chant bien connu dans les chorales israéliennes. Le groupe reprend également certaines parties du « Chœur des esclaves » emprunté à l’opéra Nabucco.

« On a réussi à chanter et tout ce que je voulais pour ma part, c’était rapprocher les gens et qu’ils chantent avec nous, avec le même espoir », continue-t-elle.

Les rassemblements hebdomadaires, qui réunissent des milliers de personnes qui réclament la démission du Premier ministre, sont largement dirigés par de jeunes activistes comme Shiv – mais pas seulement. Au-delà des militants de gauche, les manifestations attirent un grand nombre des Israéliens qui ont été durement frappés par le coronavirus : Des restaurateurs mécontents, des guides touristiques sans travail, des producteurs de spectacles exaspérés et des artistes.

Ils se regroupent plusieurs fois par semaine rue Balfour, aux abords de la résidence du Premier ministre à Jérusalem, et sur la place de Paris adjacente.

En harmonie avec l’esprit jeune du mouvement, la colère des manifestants s’efface toutefois derrière une ambiance festive, qui ressemble beaucoup aux festivals de musique en plein air qui se déroulent habituellement pendant toute la saison estivale.

Les artistes sont au devant de la scène – chanteurs, percussionnistes, acteurs, danseurs, qui ont tous été laissés pour compte dans le contexte de la pandémie et qui se disent tous anxieux, voire angoissés, face à ce que peut leur réserver l’avenir.

Noy Shiv, chanteuse d’opéra, lors des manifestations contre le Premier ministre Benjamin Netanyahu (Autorisation : Adi Ofer)

Shiv a été l’une des premières à assurer la continuité du mouvement de protestation naissant aux côtés de quelques amis. Si elle avait prévu de quitter l’habitation de ses parents lorsque le coronavirus a fait son apparition dans le pays, elle explique que ce n’est qu’au début du mois de juin qu’elle a commencé à s’interroger sur son avenir.

« Et j’ai réalisé quelque chose de très dur : Qu’en tant que musicienne, personne ne s’inquiéterait de moi, que personne ne soutient la culture », dit Shiv, dont les spectacles et les projets ont tous été annulés. « Si je ne fais pas les choses moi-même, alors il ne se passera rien ».

Shiv a tout d’abord écrit un post rempli de colère sur la page de l’université de Tel Aviv, sur Facebook. Une publication qui lui a valu des réactions de soutiens, mais également des invitations à aller exprimer sa frustration ailleurs. Ce qui ne lui a donné que plus de détermination à passer à l’action.

« Il m’est apparu très clairement que ce qui changerait les choses, ce serait la mobilisation des jeunes », dit-elle. Et elle a eu la conviction qu’il fallait agir à Jérusalem, la capitale du pays et la ville où siège le gouvernement.

« Les gens disaient que Jérusalem était trop loin », continue Shiv, qui habite Tel Aviv. Elle et quatre de ses amis sont allés à Jérusalem, rue Balfour, où les rassemblements hebdomadaires étaient encore de moindre ampleur. Là-bas, elle a rencontré deux jeunes gens de Jérusalem. Et quand le groupe a commencé à discuter, tous se sont rendus compte qu’ils étaient là pour la même raison.

Noy Shiv, une manifestante de la rue Balfour, à Jérusalem (Autorisation : Adi Ofer)

Après plusieurs rencontres, le petit groupe de manifestants a décidé d’organiser un événement Kabbalat Shabbat, un vendredi en fin d’après-midi, dans la rue Balfour. Ils cherchaient alors à attirer ceux qui se sentaient perdus dans la nouvelle vie apparue dans le sillage de la pandémie.

Quelques centaines de personnes se sont finalement montrées, déclare-t-elle. Et le regroupement a fini par représenter davantage une occasion offerte de se retrouver qu’un mouvement de protestation furieux. Et cela n’a été que le début : Les manifestations ont commencé à gagner en fréquence et en nombre de participants.

Shiv explique que c’est le rassemblement qui a eu lieu le 14 juillet, lorsque plusieurs milliers de personnes avaient envahi la place de Paris, qui a changé la donne concernant la représentation du mouvement en cours.

Ce jour-là – c’était la date de la prise de la Bastille, en France – Anat Handelsman, étudiante en théâtre, et ses amis ont créé un spectacle de Cène, en référence au dernier dîner que Jésus aurait partagé avec ses apôtres, une démonstration de soutien aux restaurateurs au bord de la ruine économique en raison du coronavirus et du confinement.

« Si on ne les soutient pas, ils vivront leur Cène, sans aucun avenir ouvert devant eux », dit-elle.

Anat Handelsman lors du spectacle de la Cène, joué pendant une manifestation sur la rue Balfour à Jérusalem, le 14 juillet 2020 (Autorisation : Avishag Gaya)

Lors du rassemblement, les artistes s’installent à une table où sont posés du pain et du vin, face à la rue Balfour, levant leurs verres dans un Lchaim cérémonial, portant un toast à tous les aspects de l’existence qui leur ont été enlevés et dont ils ignorent quand ils pourront les vivre à nouveau.

« C’était saisissant et c’était très fort », commente Handelsman, se souvenant de cette première représentation. « Il y a quelque chose dans le fait d’être en public qui nous donne de l’énergie, en particulier dans la mesure où on est habitués à être sur scène. On retrouve une voix dans ce chaos de voix différentes et c’est notre manière à nous de nous exprimer ».

Après, le groupe marche, sans table, vers la Knesset, aux côtés de milliers d’autres, criant et chantant devant le parlement israélien.

Le mouvement de protestation a gagné en ferveur et en intensité, dit Shiv. « Ça montre bien combien les gens qui ont besoin de ça sont nombreux. Le milieu culturel a simplement fermé, les artistes cherchent une scène pour s’exprimer et c’est ce qui rend ces rassemblements si créatifs. Cela nous permet de crier notre frustration », ajoute-t-elle.

Handelsman, étudiante à l’école de théâtre visuel de Jérusalem, a elle aussi décidé de faire changer les choses elle-même lorsque le coronavirus et les réalités économiques ont commencé à faire des ravages dans sa vie.

Au mois de juillet, elle et deux de ses amis ont créé leur propre manifestation humoristique de rue, habillés à la mode des années 1980 et descendant dans les rues pour une « Révolution aérobic », en utilisant leur art pour créer des scènes de vie susceptibles de retenir l’attention du public.

L’artiste Anat Handelsman et ses amis manifestent contre le gouvernement israélien avec leur groupe « Révolution aérobic (Autorisation : Anat Handelsman)

« On est découragés », commente Handelsman. « On veut dire aux gens de se réveiller, d’ouvrir les yeux sur ce qui est en train de se passer ».

C’est là leur commentaire sur la démocratie de l’Etat, ajoute-t-elle, et ce type de spectacle leur permet de transmettre leurs émotions. La création est également un processus démocratique, continue-t-elle, avec des femmes de tous les bords qui se sont impliquées dans la préparation du spectacle et qui réagissent aux événements actuels. La rue est une sorte de scène – une opportunité qui a beaucoup manqué à tous ces comédiens au cours de ces derniers mois.

« On a tous été des activistes d’une manière ou d’une autre dans le passé mais c’est seulement aujourd’hui que je réalise le rôle que peut tenir l’art dans tout cela », dit Handelsman. « Activiste, je l’ai été sur des sujets qui me touchaient personnellement mais là, c’est beaucoup plus grand. Il n’y a pas seulement une personne qui organise tout ça, il y a des gens différents qui ont une vision différente et c’est partiellement ce qui explique la puissance du mouvement. N’importe qui peut venir et ensemble, on peut réaliser des choses ».

D’autres organisateurs présents à la manifestation – habituellement des activistes plus âgés – ont cherché à installer une scène pour que des intervenants puissent prendre la parole ou à recourir à des méthodes de manifestation plus traditionnelles.

« Je pense que c’est ennuyeux », indique Shiv. « Tout ce qu’on fait, nous, ça prend vie en soi. C’est quelque chose qui dépasse chacun d’entre nous et il y a encore tellement plus de choses à dire ».

Le percussionniste classique Omri Blau, qui a rejoint le mouvement de protestation aux abords du domicile du Premier ministre à Jérusalem par hasard (Autorisation : Michael Pavia)

Les rassemblements ont également mis en évidence des manifestants novices en politique.

« Je ne suis pas un activiste politique même si je suis d’accord avec la politique de manifestation », explique Omri Blau, 31 ans, percussionniste classique qui, avec deux diplômes de musique, travaille à l’Orchestre symphonique de Jérusalem qui l’a mis en congé.

L’opportunité de s’impliquer s’est présentée lorsque Blau a croisé par hasard le chemin des manifestants lors de l’un des premiers mouvements de protestation majeur. Il y a croisé un ami – un percussionniste lui aussi – qui devait quitter Tel Aviv et qui lui a alors confié son tambour pour qu’il le lui garde jusqu’à son retour.

Blau a mis le tambour en bandoulière et il est entré dans la foule. Il n’a jamais manqué un rassemblement depuis.

Il a formé un groupe d’une quarantaine de percussionnistes qui s’entendent avant les regroupements sur ce qu’ils vont faire. Même si, précise-t-il, il est difficile de prévoir un plan de manière rigoureuse en raison de l’énergie désordonnée qui se dégage de chaque rassemblement.

« Il y a un noyau de percussionnistes et on est toujours plus nombreux après chaque manifestation », déclare Blau. « Il faut être spontané. Si on prévoit trop, on est forcément déçu. Ce qui importe, c’est le sentiment de fraternité ».

Les manifestations ont aussi aidé Blau à donner un sens à cette période compliquée de la pandémie. Sans ses concerts habituels, il dit avoir découvert qu’il avait perdu ses motivations créatrices. Les regroupements lui permettent de retrouver le moral, ils lui offrent une opportunité d’improviser – ce qui existe moins dans la musique classique.

« J’ai l’impression qu’il y a quelque chose qui bouillonne, qu’il se passe quelque chose », s’exclame Blau. « Je ne pense pas que Bibi va partir à cause de ça mais ça secoue ».

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