Les associations juives de France et la crise des réfugiés
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Les associations juives de France et la crise des réfugiés

La mémoire collective des fuites et des persécutions des juifs dans l’histoire pousse la communauté vers l’empathie et l’aide de ces nouveaux migrants

Migrants et réfugiés, principalement en provenance de Syrie, assis dans un bus à la Porte de Saint-Ouen dans le nord de Paris, le 2 octobre, 2015. (Crédit : AFP PHOTO / JOEL SAGET)
Migrants et réfugiés, principalement en provenance de Syrie, assis dans un bus à la Porte de Saint-Ouen dans le nord de Paris, le 2 octobre, 2015. (Crédit : AFP PHOTO / JOEL SAGET)

Le 6 septembre dernier lors de la cérémonie à la mémoire des martyrs de la déportation dans la synagogue de la Victoire à Paris, le Grand Rabbin de France, Haïm Korsia, a appelé à « un sursaut civique et humain » concernant l’accueil des réfugiés.

Réunis quelques jours plus tard à son initiative, les principales organisations juives françaises répondaient à cet appel et déclaraient leur engagement dans l’accueil des réfugiés arrivés sur le sol français en proposant leur aide sur le terrain, chacune selon leur domaine.

Proximité de destin et histoire personnelle

Interrogé lors de notre entretien téléphonique sur les raisons de l’engagement des organisations juives en faveur de l’aide aux réfugiés, Marc Knobel, historien et directeur des études du Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF) rappelle la spécificité de l’histoire juive, « faite de va-et-vient, de multiples réfugiés qui sont allés d’un point à un autre du globe pendant des centaines d’années. »

Marc Knobel travaille au CRIF (Crédit : autorisation)
Marc Knobel travaille au CRIF (Crédit : autorisation)

« L’histoire juive est presque notre ADN, » poursuit-il.

« En tant qu’anciens réfugiés que nous avons été pendant des centaines d’années, ce qui nous oblige à une prise de conscience et à une humanité vis-à-vis du sort des réfugiés. »

Sacha Reingewirtz, président de l’union des étudiants juifs de France (UEJF), joint par téléphone, explique aussi en partie la prise de position des associations juives par « la proximité de destin entre les réfugiés que l’on voit aujourd’hui affluer et tout ce qu’on a vu que ce soit l’histoire immédiate d’avant-guerre ou plus généralement toute la fin du 19e siècle sur les réfugiés juifs ballotés entre les continents et qui ont vu parfois les portes se fermer. »

Pour Haïm Korsia, ces destinées similaires sont à mettre à profit.

« Le partage du sentiment de déracinement, que certains dans la communauté juive portent est un partage dont on peut faire bénéficier ces réfugiés à la fois pour garder l’espérance et pour continuer à être dans la vie, » souligne-t-il.

Knobel tout comme Reingewirtz font également le lien avec leur histoire familiale personnelle.

« En tant qu’être humain et en tant que juif, je ne veux pas être indifférent face à cette tragédie humaine, parce que ma grand mère a été réfugiée à un certain moment de son histoire, qu’elle a trouvé refuge en France, c’est bien parce qu’elle y a été accueillie et qu’on lui a offert la nationalité française, elle qui ne parlait pas un mot de français par ailleurs, » déclare l’historien.

Le président de l’association étudiante évoque quant à lui sa grand-mère maternelle, réfugiée de l’Allemagne nazie, et accueillie par la France dans les années 1930.

Il avance cependant d’autres raisons à son engagement tel que son statut d’étudiant européen.

« Il y a une certaine vision de l’Europe qui se joue entre une Europe qui serait fermée et arc-boutée sur les frontières et une autre qui serait davantage dans le dialogue et l’échange, c’est évidemment la seconde qu’on privilégie, » dit-il.

Un consensus rare malgré certaines interrogations

Si les Syriens sont aujourd’hui les plus nombreux parmi les réfugiés, le Grand Rabbinat précise sa volonté d’accueillir tous les réfugiés sans distinction de nationalité ou de religion.

« Aider les réfugiés, cela fait partie du cœur de ce que nous sommes. » confie Haïm Korsia au Times of Israël.

Pour lui, il s’agit d’un objectif collectif de la société française, pour dire au monde : « on reste fidèle à notre rêve qui était celui d’un pays de la liberté des droits de l’Homme, on accueille celui qui est seul, celui qui est menacé celui qui n’a pas d’abri et celui qui, à un moment, peut trouver en la France, le pays de son espérance. »

Sacha Reingewirtz (Crédit : autorisation)
Sacha Reingewirtz (Crédit : autorisation)

Interrogés sur d’éventuelles prises de position dissonantes concernant l’aide aux réfugiés, Sacha Reingewirtz indique qu’il a lui même été « très positivement surpris du consensus de la part de l’ensemble des associations », obtenu sur le sujet.

« Surtout dans une période de crispation, où l’extrême droite attise les peurs sur fond de racisme anti-arabe. » précise-t-il.

Le président de l’UEJF tout comme l’historien du CRIF sont favorables à des contrôles afin de vérifier l’identité des migrants pour plus de sécurité mais cela n’empêche pas l’aide qui leur est apportée.

« C’est vrai que la menace terroriste n’a jamais été aussi forte (…) évidemment il y a des craintes mais c’est instrumentaliser et manipuler la réalité que de dire que ces migrants qui fuient la dictature ou l’Etat islamique seraient les agents de DAESH, » déclare Reingewirtz.

Le Docteur Marc Cohen, directeur du pôle prévention, santé et autonomie de l’Oeuvre de secours des enfants (OSE) explique quant à lui que sur le terrain, il n’est pas toujours facile d’être une association juive qui vient en aide à des populations musulmanes.

C’est en partie pour cette raison que l’OSE travaille avec son partenaire France terre d’asile qui fait le lien entre les migrants et les équipes de l’OSE.

Un homme syrien est assis avec son enfant, à la Porte de Saint-Ouen dans le nord de Paris, le 2 octobre, 2015. (Crédit : AFP PHOTO / JOEL SAGET)
Un homme syrien est assis avec son enfant, à la Porte de Saint-Ouen dans le nord de Paris, le 2 octobre, 2015. (Crédit : AFP PHOTO / JOEL SAGET)

Accueillir toute la misère du monde ?

« J’entends de bonnes âmes qui diraient qu’on ne peut pas accueillir toute la misère du monde ; il ne s’agit pas d’accueillir toute la misère du monde, il s’agit d’accueillir quelques damnés de la terre, fussent-ils quelques milliers. Et qu’est-ce qu’on va faire d’eux, on va les renvoyer chez eux pour qu’ils continuent à se faire bombarder à Alep ou se faire décapiter à Kobané ? C’est quoi la solution ?, » interroge Knobel.

Bien que déjà sensibilisé à la question des réfugiés, il raconte avoir aperçu quelques migrants cet été sur l’île grecque sur laquelle il était en vacances et cela a été littéralement un « choc ».

« J’ai vu des gens qui n’avaient plus rien, qui traînaient leur peau et un sac plastique avec peut-être deux trois vêtements de misère et qui avaient tout quitté pour fuir et qui arpentaient les routes de cette petite île grecque pour essayer de se diriger vers le Nord de l’Europe, » se rappelle-t-il.

Les Etats membres de l’Union européenne se sont mis d’accord le 14 septembre dernier pour accueillir 160 000 migrants et la France s’est engagée à en accueillir 24 000.

Invité dans l’émission de débat politique des « Paroles et des Actes » dix jours plus tard, le Premier ministre français, Manuel Valls précisait que le chiffre de 30 000 ne serait pas dépassé.

Pour Sacha Reingewirtz, la France pourrait faire mieux, 24 000 migrants c’est « une goutte d’eau ».

Knobel est du même avis. Il rappelle que ce n’est même pas un réfugié par commune et que l’on est donc loin d’être « submergés ou envahis » comme certains veulent le faire croire.

Une femme syrienne se trouve dans une tente avec ses enfants, à la Porte de Saint-Ouen dans le nord de Paris, le 2 octobre, 2015. (Crédit : AFP PHOTO / JOEL SAGET)
Une femme syrienne se trouve dans une tente avec ses enfants, à la Porte de Saint-Ouen dans le nord de Paris, le 2 octobre, 2015. (Crédit : AFP PHOTO / JOEL SAGET)

L’aide sur le terrain

L’aide proposée par les différentes organisations est multiple et commence à se mettre en place. Le CRIF, qui n’intervient pas sur le terrain, soutient toutes les initiatives en faveur de l’aide apportée aux réfugiés.

L’OSE propose une aide médicale, chirurgicale et psychologique.

Les médecins de l’association peuvent poser un diagnostic et distribuer des médicaments à ceux qui en ont besoin. L’organisation dispose également de psychologues qui ont de l’expérience dans la gestion des psycho-traumas, comme l’explique le Docteur Cohen en faveur d’une « action solidaire totale ».

« Tous nos services sont à la disposition d’institutions qui sont spécialisés, c’est-à-dire France Terre d’Asile (…) C’est la porte d’entrée et nous dans notre centre de santé nous avons toutes les spécialités médicales ».

Afin de proposer une aide complète, des interprètes seront mis à disposition par l’association France terre d’asile pour l’OSE.

Par ailleurs l’OSE pourra également, en fonction des besoins, accueillir des mineurs isolés dans ses « maisons d’enfants ».

L’AMIF (association des médecins israélites de France), a été contactée, mais l’association a refusé de communiquer sur ce sujet.

Le Rassemblement des avocats juifs de France s’est également engagé. Maître Bernard Cahen, président de l’organisation, a indiqué au Times of Israël avoir mis à disposition une équipe composée d’une petite dizaine de juristes volontaires, avec notamment des avocats arabophones. Ils sont maintenant prêts à intervenir sur le terrain.

Les avocats soutiendront les réfugiés « dans les démarches administratives ou parfois des problèmes juridiques comme des problèmes de compétences, » a-t-il précisé.

De son côté l’UEFJ agit sur le terrain avec d’autres associations étudiantes telles que l’UNEF et la FAGE et également avec SOS RACISME. L’Union des étudiants juifs de France avait d’ailleurs participé à l’élaboration du concert en soutien des réfugiés organisé par SOS RACISME.

L’association étudiante travaille en ce moment à l’élaboration de programmes qui permettraient à des étudiants d’assister des réfugiés afin de faciliter leur intégration en France.

Le président de l’association indique que ces programmes d’intégration seront opérationnels d’ici un mois. Le but de ces programmes est d’améliorer les conditions d’accueil des migrants, au-delà de leurs besoins vitaux dont s’occupent d’autres structures.

« Quand des jeunes diplômés ou pas encore diplômés arrivent en France c’est très bien que des associations puissent leur permettre d’avoir le minimum vital administratif, sanitaire etc. mais si on veut vraiment leur permettre d’aller mieux, c‘est important qu’ils puissent connaître des gens qu’ils puissent découvrir des lieux importants de la culture française et de l’histoire française. » a indiqué le président de l’UEJF.

Si l’aide fournie par les associations est importante, elles ne peuvent à elles seules prendre en charge tous les migrants, toutes les difficultés, et remplacer le rôle de l’Etat, des pouvoirs publics et des individus.

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