Les héros juifs méconnus qui ont aidé à la victoire de la Bataille d’Angleterre
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Les héros juifs méconnus qui ont aidé à la victoire de la Bataille d’Angleterre

Alors que le 80e anniversaire de la bataille approche, le musée de la Royal Air Force de Londres veut raconter l'histoire des Juifs qui ont aidé à repousser l'invasion nazie

  • Des avions Heinkel de la Luftwaffe pendant la guerre de Bretagne (Autorisation : Domaine public)
    Des avions Heinkel de la Luftwaffe pendant la guerre de Bretagne (Autorisation : Domaine public)
  • Photo d'illustration : Un observateur regarde la Guerre de Bretagne (Crédit : Domaine public)
    Photo d'illustration : Un observateur regarde la Guerre de Bretagne (Crédit : Domaine public)
  • Des bombardiers de la RAF pendant une ataque contre un site d'armement secret allemand, dans la France occupée (Crédit : Domaine public)
    Des bombardiers de la RAF pendant une ataque contre un site d'armement secret allemand, dans la France occupée (Crédit : Domaine public)
  • Des avions Spitfires de la RAF basés sur le champ d'aviation de Biggin Hill, dans le sud de l'Angleterre (Crédit : Domaine public)
    Des avions Spitfires de la RAF basés sur le champ d'aviation de Biggin Hill, dans le sud de l'Angleterre (Crédit : Domaine public)

LONDRES — Quand l’essayiste britannique Alan Fenton a raconté à l’une de ses connaissances que ses deux frères, beaucoup plus âgés que lui, étaient décédés pendant la Seconde Guerre mondiale, il a obtenu une réaction de surprise.

Après ce que Fenton a décrit comme une « pause gênante », son ami lui a dit : « Je ne pensais pas que des Juifs avaient combattu pendant la guerre. »

Des années plus tard, Fenton écrira, au sujet de cet échange : « Ces mots étaient comme un coup porté à l’estomac. »

Les jumeaux Basil et Gerald Felsenstein (le patronyme familial de l’époque), avaient rejoint la Royal Air Force comme membres d’équipage après que la guerre a éclaté, en septembre 1939. Leur père, horrifié, avait tenté de les en dissuader et d’opter pour des choix potentiellement moins dangereux, comme par exemple l’équipage au sol de la RAF. Mais les jeunes gens étaient inflexibles et, en tant que Juifs, ils étaient décidés à passer à l’action pour lutter contre les nazis, et ce aussi vite que possible.

Aucun des deux n’a survécu à la guerre. Gerald – dont la mission était de se coucher à plat ventre dans les avions bombardiers « Halifax » et de diriger le pilote jusqu’à ce que sa cargaison d’explosifs soit libérée sur des cibles ennemies – a été tué dans un raid sur l’Allemagne en mars 1943. Moins de deux ans plus tard, Basil est décédé pendant une patrouille sur la Birmanie, alors occupée par le Japon.

Basil Felsenstein. (Autorisation : RAF Museum)

« Ils se sont battus pour une cause en laquelle ils croyaient passionnément. Et ils sont morts pour cette cause. Je suis très fier d’eux », raconte Fenton, né 7 ans après la mort de Basil.

Leurs histoires sont parmi celles que le musée de la Royal Air Force de Londres a collecté dans le cadre de son nouveau projet sur les « Héros Cachés » juifs. Alors que le Royaume-Uni célébrera le 80e anniversaire de la Bataille d’Angleterre cet été – quand l’armée de l’air nationale a réussi à repousser une invasion allemande – ce projet vise à éveiller les consciences sur le rôle joué par les Juifs au sein de la RAF durant la Seconde Guerre mondiale.

Le musée a sollicité des anciens combattants juifs de la RAF, ainsi que leurs familles et leurs amis pour qu’ils soumettent leurs histoires, afin qu’elles soient préservées et partagées en ligne. Plus de 50 récits ont déjà été rassemblés. Le musée a aussi l’intention d’utiliser ces histoires – dont certaines proviennent des archives de la RAF – dans des vidéos et des expositions du musée. Un site Internet narratif, mettant en avant d’anciens membres juifs de l’armée de l’air et leurs familles, est désormais en ligne et un programme de discussions communautaires, y compris dans les écoles, est prévu sur les trois prochaines années.

Gerald Felsenstein. (Autorisation : RAF Museum)

Le projet est financé par le club de football de Chelsea et son propriétaire Roman Abramovich, dans le cadre du programme de lutte contre l’antisémitisme mis en œuvre par le club. La Chelsea Foundation a lancé sa campagne « Say No To Antisemitism » en janvier 2018.

« Le club de football de Chelsea et son propriétaire Roman Abramovich sont mobilisés pour lutter contre l’antisémitisme par le biais de l’éducation, et le projet ‘Héros Cachés’ raconte l’histoire importante de la bravoure du personnel juif de la RAF durant le conflit », a déclaré le président de Chelsea, Bruce Buck, dans un communiqué de presse lorsque le partenariat entre le club et le musée a été annoncé en décembre. « Dans notre société, il n’y a aucune place pour l’antisémitisme ni aucune autre forme de discrimination – et nous sommes décidés à nous associer à d’autres pour s’attaquer à cette cause vitale », a-t-il ajouté.

Des rôles importants mais oubliés

L’une des histoires soumises au musée est celle de Michael Oser Weizmann, fils de Chaim Weizmann, premier président de l’Etat d’Israël. Scientifique de formation, comme son père, le jeune Weizmann était également pilote pour la RAF et avait travaillé pour la Coastal Command Development Unit. Sa mission était de développer de nouvelles technologies et de nouvelles tactiques pour l’aviation de commandement dans la bataille de l’Atlantique.

Weizmann, qui volait à bord d’avions bombardiers de type « Whitley », est mort à l’âge de 25 ans, au mois de février 1942, lorsque l’appareil dans lequel il se trouvait a eu une panne de moteur, tombant dans la baie de Biscaye. La dépouille de Weizmann n’a jamais été retrouvée mais le Mémorial des forces aériennes de Runnymede lui a rendu hommage, à lui et aux cinq autres membres d’équipage avec lesquels il se trouvait ce jour-là.

Des bombardiers de la RAF au cours d’une attaque contre un site d’armement secret allemand dans la France occupée. (Crédit : Domaine public)

Encore largement ignoré, le rôle des Juifs britanniques dans la RAF a pourtant été significatif. Selon le musée, environ 20 000 Juifs – soit 6 % de la population juive du pays à l’époque – ont servi dans la RAF pendant la guerre. 900 ont perdu la vie.

De plus, la proportion de Juifs ayant pris part à la Bataille d’Angleterre aurait représenté plus du double du taux de représentation des Juifs dans la population anglaise d’alors, un taux qui s’élevait à 0,5 %.

Les Juifs n’ont pas été seulement les victimes passives de la Seconde Guerre mondiale. Les Juifs ont riposté

« Les Juifs n’ont pas été seulement les victimes passives de la Seconde guerre mondiale. Les Juifs ont riposté et on a pu le voir plus clairement que n’importe où ailleurs à travers les actions des hommes et des femmes qui appartenaient à la communauté juive et qui avaient rejoint la Royal Air Force pendant la guerre », a commenté l’historien du projet, l’auteur Joshua Levine, dans un article pour le magazine de la RAF Association ce mois-ci.

Les histoires racontées par Levine – son oncle, Sam Levine s’était enrôlé pour devenir pilote – souligne le fait que le désir de lutter contre les Allemands, qui animait les frères Felsenstein, était partagé par de nombreux Juifs.

Bernard Kregor avec son cousin Lionel Kreger. (Autorisation : RAF Museum)

« Monsieur, je suis Juif, et ma guerre contre l’ennemi a commencé bien avant septembre 1939 », avait déclaré Bernard Kregor à l’officier qui lui avait demandé pourquoi il voulait s’enrôler dans la tâche périlleuse de la navigation de bombardiers.

Sans surprise, de nombreux autres Juifs avaient le sentiment que l’Allemagne était en guerre contre eux depuis plusieurs années.

Sam et Doris Miara, par exemple, ont quitté leur maison de Cardiff et leur commerce de textile après la Nuit de Cristal pour rejoindre la RAF. Doris est devenu caporal dans la Force féminine auxiliaire de l’aviation. En revanche, le bombardier Vickers Wellington de Sam n’est jamais revenu d’un raid au dessus du port de Derna, au Liban, pendant la campagne du Moyen-Orient en 1941.

Mais les Juifs britanniques n’étaient pas les seuls à rejoindre les rangs de la RAF.

William Nelson, un jeune Juif canadien, s’est enrôlé avant les Miara, et était bénévole pour la RAF deux ans avant le début de la guerre. Quand l’inévitable conflit a éclaté, il a écrit une lettre à ses parents dans laquelle il exprimait : « Je remercie Dieu d’être capable de détruire un régime qui persécute les Juifs. »

Je remercie Dieu d’être capable de détruire un régime qui persécute les Juifs

Pour paraphraser Winston Churchill, Nelson était « l’un des rares » – les pilotes de chasse qui se sont battus pour maintenir la supériorité aérienne au-dessus du sud de l’Angleterre pendant l’été 1940 – à qui « les masses » doivent tellement durant les périodes de danger qui ont plané sur la Grande-Bretagne. Comme Sam Miara, il l’a payé de sa vie. Nelson a été abattu un jour après que la Bataille d’Angleterre a officiellement pris fin, en octobre 1940.

Sam et Doris Miara. (Autorisation : RAF Museum)

Nelson, qui devait remporter une distinction pour ses talents de pilote, a pu symboliser le fait que les Britanniques n’avaient pas été les seuls à aider à déjouer « l’opération Lion de mer » – le nom de code donné par Hitler à l’invasion du Royaume-Uni. En tout, des pilotes et des membres d’équipage de seize nations, notamment de la Pologne, de la Nouvelle-Zélande, du Canada, de Tchécoslovaquie, d’Autriche, de Belgique, d’Afrique du Sud et de France ont participé à ce qui a été, somme toute, un effort international.

Alan Waxman, dont les parents polonais vivaient en Allemagne au moment de la Nuit de Cristal, a été l’un de ces milliers de jeunes Juifs sauvés par le Kindertransport et évacué vers la Grande-Bretagne dans les mois qui ont précédé la guerre.

Cet adolescent était « exceptionnellement déterminé » à rejoindre la RAF, comme le rappelle son fils lors d’un entretien filmé réalisé pour le projet. Son certificat de service dans le corps de formation aérienne, dans lequel il s’était enrôlé en 1942, le décrivait comme un « sujet polonais mais très attaché à rejoindre la RAF », notant que le jeune homme avait « montré des aptitudes exceptionnelles et qu’il fera un bon pilote ».

Comme le suggère son fils, Waxman avait également affiché un fort degré de chutzpah. Pour rejoindre l’aviation britannique, il avait eu besoin d’une permission octroyée par l’ambassade polonaise de Londres. Waxman avait fait le voyage vers la capitale depuis le nord de l’Angleterre avec juste assez d’argent pour se payer un aller-simple. Il avait quitté la mission polonaise en possession de l’autorisation nécessaire – et des fonds dont il avait besoin pour assurer son retour vers le Yorkshire.

Une large dose de chutzpah

Même chutzpah chez Georg Hein, un autre réfugié de l’Allemagne nazie, comme le raconte Levine dans son récit. Hein était arrivé en Grande-Bretagne en 1934 et, après plusieurs années de scolarité et une brève apparition à la London School of Economics, il avait développé un accent très British.

« Il était impossible de le distinguer d’un jeune Anglais, la seule différence était son nom », dit Levine. Mais des démêlés avec la justice, à la fin des années 1930, ont envoyé Hein en prison. Lors de sa libération, peu après le début de la guerre, il a appris qu’il avait été inscrit sous le statut « d’étranger ennemi » dans les registres de la police. Ces étrangers ennemis étaient les citoyens des pays en guerre avec l’Angleterre mais qui résidaient en Grande-Bretagne.

Le livre de prières de Bernard Kregor. (Autorisation : RAF Museum)

Hein, toutefois, n’avait aucunement l’intention de partir. Il s’est alors rendu dans un cimetière local où avait été inhumé l’un de ses camarades de classe, Peter Stevens. S’étant renseigné sur sa date de naissance, il s’était présenté à un bureau du gouvernement et, se faisant passer pour le jeune défunt, il avait obtenu son certificat de naissance. Avec ce document déterminant entre les mains, Hein s’était rendu au bureau de recrutement de la RAF et avait rejoint l’aviation militaire sous le nom de Peter Stevens. Après avoir montré des aptitudes « exceptionnellement bonnes », selon Levine, Stevens est devenu navigateur, puis pilote.

La police britannique, néanmoins, a retrouvé sa trace et s’apprêtait à l’appréhender. Avant que les agents ne soient en mesure de l’interpeller, l’avion de Stevens a été abattu au-dessus de la Hollande et le soldat a été capturé par les Allemands.

Il s’est livré à un certain nombre de tentatives d’évasion – tentant de fuir, à une occasion, à la police militaire allemande en sautant sur les rails depuis un train à vive allure. À une autre occasion, il a audacieusement pris une douche avec ses gardiens, dans une prison allemande, pour s’efforcer de sortir de l’établissement avec eux, au moment de leur départ. Il a également apporté son aide lors de la fameuse « évasion du cheval de bois », quand des prisonniers alliés se sont enfuis du Stalag Luft III en 1943. Et, durant tout ce périple, les Allemands n’ont jamais découvert que Peter Stevens était, en fait, George Hein, un réfugié juif.

Quand la guerre s’est achevée et qu’il est retourné en Grande-Bretagne, la tromperie de Stevens n’a jamais été sanctionnée et son audace et sa bravoure ont été récompensées à juste titre. Il a reçu la Croix militaire de la RAF. Il a également été promu chef d’escadron et a été autorisé à conserver son identité de Peter Stevens.

Photo d’illustration : Un homme observe les combats lors de la Bataille d’Angleterre. (Crédit : Domaine public)

Un double risque en cas de capture

Le risque pris par ces Juifs qui avaient rejoint la RAF était particulièrement élevé. Si leurs avions étaient abattus au-dessus des territoires ennemis et s’ils survivaient, une destinée incertaine, en tant que Juifs, les attendait. Certains pilotes avaient décidé d’ôter leurs disques d’identité qui mentionnaient leur religion avant de décoller du Royaume-Uni.

D’autres, toutefois, s’y refusaient. Alfred Huberman, qui a participé à 38 opérations, est encore vivant aujourd’hui – il est âgé de 97 ans.

« Je suis né Juif et je mourrai Juif », dit-il en évoquant sa décision de ne pas enlever son disque. Il parle avec force quand il explique les raisons qui ont motivé son entrée dans la RAF : « C’était héroïque d’être dans l’aviation militaire et je voulais me venger des Allemands. Je voulais mener à bien ma vengeance contre les Allemands. »

Bien sûr, ceux qui ont mené des missions vitales sur le terrain ont également joué un rôle dans la Bataille d’Angleterre. Membre de l’aviation militaire auxiliaire des femmes, Joan Myers, alors âgée de 21 ans, a été basée à Biggin Hill, dans le Kent – le champ d’aviation le plus actif pendant la bataille – au cours de l’été 1940.

Travaillant dans la salle des opérations, sa mission était d’utiliser les informations transmises par les stations radars pour placer des pions sur un tableau qui localisaient et traquaient les avions ennemis. Les appareils de type Spitfire et Hurricane pouvaient alors être envoyés sur l’itinéraire particulier qui s’imposait pour affronter les avions allemands.

Des avions Spitfire de la RAF basés sur le champ d’aviation de Biggin Hill, dans le sud de l’Angleterre. (Crédit : Domaine public)

Comme le dit Levine : « Ses projections se sont avérées tellement précises que les Allemands ont finalement cru que les Britanniques avaient beaucoup plus de combattants que ce n’était en réalité le cas, parce qu’il paraissait y avoir toujours des appareils qu’ils rencontraient là où ils se rendaient. C’est comme ça que s’est déroulée la Bataille d’Angleterre. »

Ceux qui travaillaient à Biggin Hill n’étaient pas pour autant hors de danger. La base a été bombardée lourdement par la Luftwaffe et un raid, à la fin du mois d’août 1940, a tué 40 membres du personnel présent.

La mémoire vive entre rapidement dans l’histoire

Myers a toutefois survécu et est décédée en 2011. Mais, comme l’écrit Levine au sujet du projet « Héros Cachés » : « Nous allons rapidement arriver à un moment où il ne restera plus personne pour se souvenir de ces événements. »

« La mémoire vivante entre rapidement dans l’histoire. C’est la raison pour laquelle il est crucial de se souvenir des histoires de ces hommes et de ces femmes issus de la communauté juive qui ont aidé à préserver la liberté pour tous ceux d’entre nous qui sommes arrivés après eux. Ils ont riposté – la preuve est là. Nous leur devons tellement. Et l’importance de ce projet ne doit pas être sous-estimée », écrit Levine.

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