Les Juifs d’Europe craignent la résurgence du populisme autant que l’islam radical
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Les Juifs d’Europe craignent la résurgence du populisme autant que l’islam radical

Les dirigeants communautaires européens tirent la sonnette d'alarme sur le « vieil antisémitisme » qui ressurgit

Raoul Wootliff est le correspondant parlementaire du Times of Israël

Frauke Petry de l'Alternative anti-immigration pour l'Allemagne (AFD), Marine Le Pen, du FN, Matteo Salvini de la Ligue du Nord italienne et Geert Wilders de l'extrême droite néerlandaise, à Koblenz, en Allemagne, le 21 janvier 2017. (Crédit : Roberto Pfeil/AFP)
Frauke Petry de l'Alternative anti-immigration pour l'Allemagne (AFD), Marine Le Pen, du FN, Matteo Salvini de la Ligue du Nord italienne et Geert Wilders de l'extrême droite néerlandaise, à Koblenz, en Allemagne, le 21 janvier 2017. (Crédit : Roberto Pfeil/AFP)

BRUXELLES – L’ordre du jour de la conférence des dirigeants juifs européens à Bruxelles il y a quelques semaines était censé traiter de la menace de l’anti-sionisme comme une nouvelle forme d’antisémitisme. Mais les participants ont eu du mal à se concentrer sur cette nouvelle menace quand la forme plus classique d’antisémitisme, qui était censé avoir été éliminé du continent, agite une nouvelle fois les communautés à travers l’Europe.

Secoués par la résurgence nationaliste, les mouvements anti-Israël et le terrorisme, les dirigeants juifs en Belgique ont choisi de se concentrer sur la seule question qui semble éclipser les autres à l’heure actuelle et de mettre en garde contre les nouvelles menaces antisémites.

Alors que la Conférence annuelle de l’European Jewish Association (EJA) se réunissait, de nombreuses discussions se sont rapidement transformées en une opportunité pour exprimer leurs craintes du « vieil antisémitisme » et envers la montée des partis d’extrême droite en Europe, ainsi que de l’entrée de Donald Trump à La Maison Blanche, qui en a secoué de nombreuses personnes des deux côtés de l’Atlantique.

« En plus des menaces qui pèsent sur les communautés juives à cause de l’islam radical, nous voyons une menace très réelle des mouvements populistes à travers l’Europe », a déclaré le rabbin Menachem Margolin, le dirigeant de l’Association juive européenne.

Encouragés par le vote pour le Brexit de la Grande-Bretagne et la victoire de Trump aux élections américaines, les partis d’extrême droite européens espèrent capitaliser sur le ressentiment croissant contre les institutions et la peur de l’immigration pour secouer le paysage politique sur le continent.

Les mouvements nationalistes aux Pays-Bas, en France, en Autriche et en Allemagne ont tous gagné du terrain, et de nombreux experts prédisent que 2017 pourrait amener des victoires électorales clés à la droite populiste.

Des représentants des communautés juives européennes pendant la Conférence annuelle des dirigeants juifs de l'Association juive européenne, à Bruxelles, en Belgique, le 23 janvier 2017. (Crédit : Association juive européenne)
Des représentants des communautés juives européennes pendant la Conférence annuelle des dirigeants juifs de l’Association juive européenne, à Bruxelles, en Belgique, le 23 janvier 2017. (Crédit : Association juive européenne)

Margolin a déclaré au Times of Israel que la montée de la droite présente à la fois un défi à court et à long terme pour les communautés juives.

« Il ne fait aucun doute que nous voyons autant d’attaques antisémites venant non seulement de l’islam radical mais aussi des nationalistes européens », a-t-il souligné.

« Sur le long terme, c’est encore plus inquiétant parce que nous voyons qu’ils gagnent du pouvoir dans toute l’Europe et nous sommes très préoccupés par ce que ça va être dans 15 ans : seront-ils majoritaires ? Vont-ils contrôler le pouvoir dans de nombreux pays européens ? Et nous, Dieu n’en déplaise, vivrons-nous de nouveau l’émergence d’un gouvernement antisémite en Europe ? ».

L’Europe risque d’attraper froid

Au cours d’une session intitulée « Renforcer la sécurité des communautés juives en Europe 2017 », Philippe Markiewicz, le président du Consistoire de Belgique, un groupe rassemblant les organisations juives du pays, a dit craindre que les vieux démons du continent ne commencent à pointer leur tête à nouveau.

Rassemblement Pegida en Allemagne (Crédit : Capture d'écran YouTube/Euronews)
Rassemblement Pegida en Allemagne (Crédit : Capture d’écran YouTube/Euronews)

« Après une longue histoire de mauvaises périodes, aujourd’hui, depuis 72 ans, nous vivons en paix », a-t-il déclaré. « Mais de nouveaux problèmes se posent. L’antisémitisme réapparaît de plus en plus ».

Markiewicz a déclaré que la démocratie européenne seule, n’était pas suffisante pour endiguer la montée de l’extrême droite.

Alors que Markiewicz se référait à l’histoire européenne, l’allusion à l’Amérique de ces derniers mois n’a pas été perdue pour l’audience.

Trump, qui a fait des déclarations contre divers groupes ethniques et religieux, a été critiqué car il n’a pas pris ses distances des groupes d’extrême droite ou néo-nazis qui se sont ralliés derrière lui.

Pendant ce temps, son choix de Stephen Bannon en tant que stratège en chef a irrité beaucoup de personnes dans la communauté juive des États-Unis en raison des liens de Bannon avec le mouvement raciste « alt-right » lorsqu’il était à la tête du site Breitbart.

Utilisant une vieille image pour illustrer la propagation de tous les types d’antisémitisme en Europe, Alex Benjamin, le directeur des Affaires publiques Europe-Israël de l’EJA, a déclaré lors de la conférence : « quand les Américains éternuent, l’Europe attrape froid ».

Les présidents américains Donald Trump et Barack Obama, pendant la cérémonie d'investiture du premier, au Capitole, le 20 janvier 2017. (Crédit : Mandel Ngan/AFP)
Les présidents américains Donald Trump et Barack Obama, pendant la cérémonie d’investiture du premier, au Capitole, le 20 janvier 2017. (Crédit : Mandel Ngan/AFP)

S’exprimant au nom du Département d’Etat des États-Unis – bien que représentant une initiative mise en place sous l’ancien secrétaire d’Etat John Kerry qui devrait disparaître sous l’administration Trump – Holly Hufnagle, du bureau des Religions et des Affaires globales, a déclaré que Les États-Unis surveillent attentivement la montée de l’extrême-droite en Europe et sur son territoire.

« Les États-Unis ne sont pas à l’abri de l’antisémitisme », a-t-elle déclaré, citant de récents rapports selon lesquels les crimes de haine motivés religieusement aux États-Unis étaient dirigés contre les Juifs. Certains pensent que cela est dû à la campagne électorale américaine qui a vu l’émergence du mouvement de la droite alternative.

« L’augmentation des attaques antisémites dont nous avons été témoins au cours des derniers mois est très préoccupante », a déclaré Hufnagle, qui a servi comme conseiller à Ira Forman, envoyée spéciale de Kerry pour surveiller et combattre l’antisémitisme. « Nous savons que la plupart des attaques antisémites aux États-Unis, comme en Europe, seraient toujours issues de groupes d’extrême droite, de nationalistes blancs et de néo-nazis ».

Des antisémites pro-Israël

Selon Hufnagle, ces partis, qui font campagne généralement sur des programmes ethno-nationalistes, anti-migrants et anti-musulmans, tentent de blanchir leur antisémitisme avec un prétendu soutien, nouvellement déclaré, pour Israël.

« Nous craignons que ces partis d’extrême droite utilisent leurs programmes antimusulmans pour obtenir un soutien juif », a-t-elle souligné, « et pour un certain nombre de communautés juives en Europe, c’est une question urgente ».

Benjamin, le directeur des Affaires publiques Europe-Israël de l’EJA, a déclaré au Times of Israel que l’EIPA est souvent contacté par des partis d’extrême droite comme le Parti néerlandais de la liberté de Geert Wilders dans leurs tentatives de « se débarrasser de leur image d’antisémite », en rejoignant des forums ou des événements pro-israéliens. « Nous ne leur permettrons pas de faire cela », a-t-il affirmé.

Hufnagle et d’autres intervenants à la conférence ont mis en garde contre le fait que l’acceptation de tels partis basés sur leurs apparentes positions pro-Israël pourrait rationaliser ou même normaliser l’extrême droite.

Katharina von Schnurbein, coordinatrice de l’UE pour lutter contre l’antisémitisme, a déclaré : « la réaction très prudente de la communauté juive envers l’extrême droite est une bonne chose, car à un moment donné le voile tombe ».

Holly Huffnagle, du bureau de la Religion et des Affaires globales du Département d'Etat des États-Unis, lors de la Conférence annuelle des dirigeants juifs de l'Association juive européenne à Bruxelles, en Belgique, le 23 janvier 2017 (Crédit : Autorisation du European Jewish Association)
Holly Huffnagle, du bureau de la Religion et des Affaires globales du Département d’Etat des États-Unis, lors de la Conférence annuelle des dirigeants juifs de l’Association juive européenne à Bruxelles, en Belgique, le 23 janvier 2017 (Crédit : Autorisation du European Jewish Association)

En décembre, le ministère israélien des Affaires étrangères a publié une directive conseillant aux ministres de ne pas rencontrer les responsables d’un parti d’extrême droite suédois visitant le pays dans le cadre d’un voyage organisé pour une délégation de législateurs européens et américains.

La ministre de la Justice, Ayelet Shaked, et la vice-ministre des Affaires étrangères, Tzipi Hotovely, ont annulé leurs réunions avec le Sommet des Chefs de Jérusalem, un rassemblement de parlementaires conservateurs, en raison de la présence de Kristina Winberg, une membre du Parlement européen élue sous les couleurs des démocrates suédois.

Un porte-parole du ministère des Affaires étrangères a déclaré que la décision d’exclure Winberg avait été prise en raison des positions extrémistes et ultra-nationalistes de son parti.

En signe de protestation contre la décision d’Israël d’exclure Winberg de la réunion avec Hotovely, toute la délégation, dont notamment un haut responsable de l’équipe de transition de Trump, a décidé de boycotter la réunion.

Le mois dernier, dans une lettre envoyée à la communauté juive de Vienne et remise au Times of Israel par le bureau du président israélien, Reuven Rivlin, celui-ci a déclaré qu’il « ne tolérera jamais » les rencontres entre les représentants d’Israël et les « partis européens d’extrême droite entachés par leur histoire avec l’antisémitisme, un déni de l’Holocauste… ou la promotion de la haine raciale ou de l’intolérance ».

Le président a déclaré qu’il était « contre toute réunion entre les représentants officiels d’Israël avec des représentants de ces groupes ».

Sa lettre était une réponse à une lettre envoyée en novembre par le vice-président du Congrès juif mondial, Ariel Muzicant, et le chef de la communauté juive de Vienne, Oskar Deutsch.

Les deux responsables se sont plaints du fait que « certains politiciens en Israël sont prêts à rencontrer des partis populistes de l’extrême droite européenne », y compris le parti de la liberté d’Autriche, et ont demandé aux dirigeants israéliens « d’établir une ligne rouge très claire entre nous et ceux qui représentent la haine et l’antisémitisme ».

Rivlin a précisé à Muzicant et à Deutsch que ses commentaires s’appliquaient à tous les « partis politiques que vous mentionnez ».

Lorsqu’on lui a demandé s’il pensait que l’élection de Trump pourrait en effet annoncer une nouvelle ère pour l’extrême droite de l’Europe, Margolin de lEJA a répondu de manière hésitante : « Qui sait ? ».

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