Les Juifs grecs commémorent la vieille communauté crétoise
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Les Juifs grecs commémorent la vieille communauté crétoise

Il y a 75 ans, les nazis avaient rassemblé la population juive de l'île, puis avaient embarqué tous ses membres dans le navire Tanais, coulé par erreur par les Britanniques

Vue de la côte sud de la Crète en juin 1943. (Archives fédérales allemandes/Wikimedia Commons/via JTA)
Vue de la côte sud de la Crète en juin 1943. (Archives fédérales allemandes/Wikimedia Commons/via JTA)

ATHENES – Il y a 70 ans, au mois de mai 1944, les nazis avaient rassemblé toute la population juive de Crète, et ils avaient embarqué tous ses membres dans un navire-cargo appelé le Tanais.

Les nazis avaient prévu d’envoyer les Juifs à Auschwitz. Mais, le 9 juin, alors que le bateau s’approchait du port du Pyrée, le commandant d’un sous-marin britannique, croyant apercevoir un navire militaire allemand, avait ordonné de tirer quatre torpilles.

Le Tanais avait coulé et les 300 Juifs qui se trouvaient à bord avaient presque tous péri – mettant un point final à l’existence d’une communauté qui avait vécu en Crète sans interruption pendant 2 300 ans.

Une nouvelle exposition organisée au musée juif d’Athènes commémore l’histoire de cette communauté en présentant des artéfacts réunis auprès de familles juives qui avaient quitté la Crète avant la guerre.

« Ma mère, heureusement, était partie vivre à Athènes dans les années 1930 et elle et mon père avaient été cachés par des amis grecs », raconte Dona-Lilian Kapon, dont l’héritage familial inclut des objets rituels juifs vieux de plusieurs siècles et transmis par ses grands-parents.

Parmi les reliques les plus poignantes de l’exposition, des cahiers d’enfants juifs sauvegardés par des voisins chrétiens.

Livres d’école d’enfants juifs laissés aux soins de voisins chrétiens (Autorisation : musée juif de Grèce)

« Quand on a annoncé aux enfants qu’ils devaient partir, ils s’inquiétaient de perdre leurs livres scolaires et ils les ont donc donnés à des amis », explique Christina Meri, conservatrice du musée.

Christina Meri, conservatrice du musée juif de Grèce (Crédit : Bernard Dichek/Times of Israel)

Quelques mois après leur déportation, une jeune fille, Katina Syngelaki, avait décrit le départ de ses amis juifs dans une rédaction pour son école. Le texte est présenté dans le cadre de l’exposition :

« Ma bonne camarade, complètement dévastée, me donne des instructions : ‘Chère Katina, sauve mes cahiers scolaires !’… Les uns après les autres, nos voisins partent… Une vieille dame respectable, qui est aveugle, a été obligée de partir aussi vite que possible, obéissant aux ordres des envahisseurs barbares… »

« Quand le soleil s’est levé, le quartier était complètement vidé de ses occupants. A l’entrée des maisons de ces malheureux, se tenaient ces bêtes venues d’un pays européen… En regardant maintenant les livres qui ont échappé à la destruction, alors que j’ai les larmes aux yeux, je promets de toujours les garder en mémoire de ma bonne camarade qui avait tenté si ardemment d’être meilleure, encore et encore, dans ses études… Huit jours plus tard, un certain nombre de voitures stationnent à une petite distance pour achever de vider la synagogue de tous ses objets précieux… Oh, ils étaient des Grecs, ils étaient nos frères, leurs fils se battaient à nos côtés ».

Une boîte à bijoux du début du 20ème siècle, des breloques et un dé à coudre en argent appartenant à des familles juives de Crète (Autorisation : Musée juif de Grèce)

Inquiets de l’occupation

L’exposition, qui a été lancée en amont du 75e anniversaire du naufrage du Tanais, survient au moment où l’occupation allemande se trouve encore à l’origine d’une controverse en Grèce.

« Alors que les élections en Grèce s’approchent [elles sont prévues au mois d’octobre], la demande grecque de réparations pour l’occupation nazie est l’un des sujets sur lesquels la majorité des Grecs s’accordent », explique Valentin Schneider, un historien allemand qui vit à Athènes.

Schneider souligne que les Allemands avaient initialement affirmé que parce que l’occupation avait été imposée par une Allemagne unie, des revendications étaient considérées comme prématurées.

« Puis, après la réunification de l’Allemagne, on a dit que c’était trop tard », ajoute-t-il, disant que les inquiétudes grecques sur la guerre civile en cours dans le pays, durant les années critiques qui avaient suivi la Seconde Guerre mondiale, avaient également entravé la capacité du pays à affronter l’Allemagne d’une seule voix.

Valentin Schneider, historien allemand qui se consacre à l’occupation nazie de la Crète (Crédit : Bernard Dichek/Times of Israel)

En 2010, la question des réparations était apparue sur le devant de la scène pendant la crise financière en Grèce, lorsque les Grecs avaient tenté de justifier leur demande d’aide à l’Allemagne en invoquant une indemnisation permettant de compenser les pillages et les fonds saisis par les nazis dans les banques grecques pour payer les dépenses de guerre allemandes.

Et même si les Allemands avaient finalement consenti à participer à une assistance de renflouement versée par la zone euro, ils avaient pris le soin de distinguer cette aide des revendications relatives à la Seconde Guerre mondiale.

Néanmoins, une manière pour le gouvernement allemand de reconnaître les activités nazies en Grèce, suggère Schneider, est de financer les initiatives de recherche et d’éducation.

Schneider mène actuellement un projet de recherche financé par l’Allemagne dont l’objectif est de créer une base de données détaillant les engagements des troupes allemandes qui étaient stationnées en Grèce.

Une vue du mémorial de la Shoah dans le port de Hania, en Crète (Crédit : Synagogue Etz Hayyim/via JTA)

Une autre initiative financée par l’Allemagne est un projet intitulé « Souvenirs de l’occupation en Grèce », coordonné par le professeur Hagen Fleischer de l’université d’Athènes. Pendant trois ans, l’équipe de Fleischer a interrogé plus de 100 témoins grecs de l’occupation allemande pour créer un site internet présentant des témoignages filmés.

Des craintes d’établir un précédent

Dans le passé, Fleischer, né en Allemagne, a travaillé au sein de l’université de Crète.

Il note qu’en plus des victimes du Tanais, un certain nombre de Juifs crétois avaient été assassinés en 1942 lorsqu’ils avaient participé à une tentative de sabotage du terrain d’aviation de Heraklion de la part de la Résistance grecque.

Fleischer a également fait des recherches sur les revendications grecques de réparation auprès des Allemands et il révélé, il y a quelques années, l’existence d’un document établi par des économistes allemands juste avant la fin de la guerre. Dedans, ils avaient calculé que le montant de la dette allemande envers l’Etat grec représentait l’équivalent de 476 millions de Reichsmarks – soit plus de 10 milliards d’euros dans la devise qui a cours aujourd’hui.

« Mais les responsables allemands tremblent quand le sujet des réparations est soulevé parce qu’ils craignent d’établir un précédent », explique Fleischer. « Après, il pourrait y avoir la Pologne, la Biélorussie, puis il y aura des revendications pour le génocide allemand des peuples Herero et Nama, au sud-ouest de l’Afrique, en 1904 », explique Fleischer.

Photo du grand-rabbin Abraham Eviagon dans l’arche sacrée à la synagogue Beth Shalom de Chania, en 1920 (Autorisation : musée juif de Grèce)

Quand il travaillait à l’université de Crète, dans les années 1980, Fleischer se rappelle qu’il avait en vain demandé au gouvernement allemand de financer la restauration d’une synagogue décrépie dans la ville de Chania, en Crète.

Un groupe de Juifs grecs s’était finalement attaqué à la reconstruction de la synagogue Etz Hayim en 1996. Aujourd’hui, il y a à nouveau des services hebdomadaires pour les membres de cette petite communauté qui ne cesse toutefois de croître sous l’afflux de Juifs qui font le choix de venir vivre en Crète.

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