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Les Juifs ukrainiens parlaient le russe avant la guerre – plus maintenant

L'Histoire avait amené les communautés juives d'Ukraine à éviter cette langue mais l'invasion russe a entraîné le dégoût - et un sentiment d'appartenance à la société ukrainienne

Des livres en hébreu et en russe sur une étagère à Medzhybizh. (Crédit : Jacob Judah/ JTA)
Des livres en hébreu et en russe sur une étagère à Medzhybizh. (Crédit : Jacob Judah/ JTA)

LVIV, Ukraine (JTA) – Trois rabbins sont assis à une table, dans la synagogue Tsori Gilod, à l’heure du petit déjeuner – et ils parlent de la guerre menée par la Russie dans le pays qui est le leur en utilisant un langage qui est un mélange de yiddish, d’hébreu et de russe. Les villes dont ils sont originaires sont Lugansk, Lvov et Dnepr, les noms russes des localités ukrainiennes qui ont fait les gros titres des médias internationaux depuis l’invasion russe du pays, qui a été lancée au mois de février.

Et s’ils évoquent avec passion les avancées ukrainiennes dans les combats, ils ne prononcent pas un seul mot en ukrainien. Comment pourraient-ils le faire, d’ailleurs ? Comme la grande majorité des Juifs de l’Ukraine, aucun d’entre eux ne s’exprime dans la langue officielle du pays.

C’est le russe qui a été longtemps la première langue pour un grand nombre d’Ukrainiens – c’est notamment le cas pour la majorité des Juifs du pays. Mais après l’invasion russe, de nombreux Ukrainiens ont décidé qu’ils voulaient parler moins le russe et davantage la langue du territoire où ils vivent. Un grand nombre de Juifs, qui ont eux aussi été horrifiés par la vision de ces milliers de soldats russes qui ont franchi la frontière de l’Ukraine et qui souhaitent aujourd’hui faire la démonstration de leur engagement à l’égard de l’Ukraine, ont fait le même choix – même s’il implique de perturber une longue tradition linguistique.

Ainsi, quand les successeurs de ces rabbins se retrouveront pour déguster des crêpes et du fromage blanc, il est fort probable qu’ils se présenteront comme étant les rabbins de Luhansk, de Lviv et de Dnipro – les noms ukrainiens de leurs villes qui sont devenus la norme en anglais. Ils seront sans doute aussi en mesure de donner à leurs élèves et à leurs fidèles des versions en ukrainien de textes qui sont au cœur du judaïsme, des versions qui n’existent tout simplement pas pour le moment.

« Un grand nombre de mes amis disent qu’ils sont embarrassés à l’idée de parler le russe. Ils disent que nous sommes des Juifs ukrainiens et que la Russie est un pays terroriste qui nous combat, que nous ne devrions pas utiliser le langage des Russes », explique le rabbin Meir Stambler de Dnipro. « D’autres disent que la langue russe n’est pas la propriété exclusive du président Vladimir Poutine. C’est un vrai problème ».

Il ajoute que « c’est un sujet dont les gens parlent en permanence ».

Il y a une décennie, la moitié des Ukrainiens disaient parler le russe en tant que langue natale. Ce nombre a chuté et il est passé à 20 %, notamment en partie du ressentiment nourri face aux agressions russes en Crimée, une région disputée qui avait été annexée par la force en 2014 par les troupes du maître du Kremlin. Mais les Juifs, pour leur part, sont restés largement russophones, même dans les parties du pays où l’ukrainien était la langue dominante depuis longtemps (le russe et l’ukrainien sont liés linguistiquement, mais les ukrainophones et les russophones ne parviennent pas à se comprendre les uns les autres.)

Avec la guerre en Russie, les Juifs ukrainiens ont décidé de rattraper leur retard. Stambler, qui dirige la Fédération des communautés juives, une instance affiliée au mouvement Habad-Loubavitch qui exploite un réseau de 36 synagogues dans tout le pays, prédit que « dans les dix ans à venir, tous les Juifs d’Ukraine parleront l’ukrainien ».

La domination du russe dans la communauté juive du pays – elle était constituée de dizaines de milliers de personnes avant la guerre – a des racines profondes.

« La trajectoire historique suivie par les Juifs dans ce qui est devenu aujourd’hui l’Ukraine les a amenés, au 19e siècle, à adopter le russe plutôt que l’ukrainien », explique Natan Meir, historien et professeur en études juives à la Portland State University. « Parce que l’ukrainien était perçu comme une langue rurale, aucune culture forte n’y était rattachée, et il n’y avait de surcroît aucun avantage économique, à l’époque, à parler ukrainien ».

Les panneaux dans une synagogue d’Ukraine, écrits en russe et en ukrainien. (Crédit : Jacob Judah/ JTA)

Mais aujourd’hui, la volte-face vers la langue ukrainienne – un fort témoignage d’allégeance nationale en temps de guerre – ne saurait être plus claire.

« Les Juifs ont le sentiment d’être très intégrés dans la société ukrainienne mais ce changement – même si c’est un changement graduel – du russe vers l’ukrainien rendra cette intégration plus tangible que cela n’a jamais été le cas », estime Meir, qui dit que l’invasion russe « a complètement changé la donne » pour les Juifs ukrainiens. « Ils seront perçus plus fortement encore, comme ils l’étaient déjà, comme des Ukrainiens à part entière, qui font partie intégrante du tissu de la société ukrainienne ».

La majorité des Juifs ukrainiens – en particulier ceux qui ont grandi depuis l’effondrement de l’Union soviétique – parlent un peu ukrainien. Mais cette capacité dépend souvent de l’endroit où ils ont passé leur enfance : de nombreux Juifs qui vivent dans des villes traditionnellement russophones comme Odessa, Dnipro ou Kharkiv ont des difficultés à parler ukrainien, une langue que leurs grands-parents ne parlaient pas du tout.

« Pas plus de 20 % des Juifs du pays parlaient ukrainien chez eux », dit Stambler. « Prenez le président Zelensky. Il connaissait l’ukrainien mais il ne le parlait pas à la maison, et il a dû affiner ses connaissances de la langue quand il est devenu président. »

Cela ne sera pas simple de passer soudainement à l’ukrainien pour les Juifs d’Ukraine – c’est la langue européenne la plus largement parlée qui ne compte aucune traduction normalisée de la Torah.

Des livres en hébreu et en russe sur une étagère à Medzhybizh. (Crédit : Jacob Judah/ JTA)

Il y a deux ans, une équipe de traducteurs travaillant en Israël, en Autriche et en Hongrie avait commencé à travailler sur des textes juifs, les traduisant en ukrainien. Mais avant l’invasion russe, cette initiative n’avait donné naissance qu’à un seul unique livre de psaumes ou tehillim.

En mai, deux mois après la guerre, la décision a été prise d’accélérer le travail. La traduction d’un livre de prières quotidiennes est en cours et la Torah pourrait suivre.

« LeKhoumash est difficile », note Stambler, qui supervise l’équipe de traducteurs – ils sont une demi-douzaine – depuis Dnipro, en utilisant le terme en hébreu désignant le livre imprimé du Pentateuque. « Nous travaillons actuellement dessus ».

Si traduire des textes sacrés peut prendre des années, d’autres changements peuvent avoir lieu plus rapidement. Ainsi, les prospectus, brochures et autres calendriers caractéristiques des centres juifs en Ukraine ont rapidement abandonné le russe en faveur de l’ukrainien, au moins au siège de la Fédération. Avant le mois de février, ils étaient souvent produits et imprimés par les communautés juives russes qui les partageaient avec celles d’Ukraine, à des fins de simplicité.

« Cette différenciation d’avec les Juifs russes, ça va être quelque chose d’énorme », indique Meir, l’historien. « Ils avaient jusqu’à présent formé, dans les faits, un seul espace linguistique et culturel où ils évoluaient en toute liberté – qu’il s’agisse des Juifs d’Ukraine, de Russie ou de Biélorussie ».

Aujourd’hui, les liens entre ces communautés sont difficiles à maintenir logistiquement – les liaisons commerciales ont été rompues – ainsi que les relations plus générales à une période où tout Russe ou Ukrainien affichant sa sympathie à l’égard de l’autre éveille les soupçons et risque d’éventuelles sanctions.

« Ce changement dans la langue, s’il se produit réellement, va ouvrir un espace culturel totalement nouveau pour les Juifs ukrainiens qui s’apparentera presque à une déclaration d’indépendance », estime Meir. « Ou c’est tout du moins ce à quoi ils aspirent – parce qu’il y a encore tant de choses dans leur patrimoine qui sont enracinées dans la langue russe qu’il va falloir longtemps avant une séparation pleine et entière ».

Ce processus de séparation, qui avait commencé à prendre forme de manière plus nette en 2014, s’est accéléré. « Nous commençons à faire les choses par nous-mêmes », dit Stambler. « Avant, on travaillait en ukrainien pour les Juifs des villes occidentales comme Lviv, Ivano-Frankivsk et Uzhhorod – ça représentait environ 20 % du travail – mais aujourd’hui, on fait bien plus ».

Une Ukrainienne montre son calendrier juif en ukrainien qui, pour elle, est source de fierté, au mois de septembre 2022. (Crédit : Jacob Judah/ JTA)

Il estime qu’environ 75 % des publications distribuées aux communautés juives d’Ukraine par la fédération étaient rédigés en ukrainien au mois de septembre contre 20 % à 35 % au mois de janvier.

Les jeunes rabbins venus des États-Unis ou d’Israël pour se mettre au service des petites communautés de tout le pays disent qu’ils doivent dorénavant prendre des cours d’ukrainien en plus des cours de russe.

« J’ai commencé avec le russe », explique l’un des rabbins venus travailler à Vinnitsya qui a décidé, cet été, de se mettre aussi à l’ukrainien. « J’ai réalisé qu’il fallait que j’apprenne l’ukrainien parce que j’en avais besoin dans la rue. J’en avais besoin pour échanger avec le gouvernement et pour parler avec les médias ».

Pour certains Juifs ukrainiens, la langue est un choix éminemment politique.

« Je n’ai parlé que le russe pendant toute ma vie », avait ainsi déclaré Olha Peresunko, rencontrée cet automne et qui, avant la guerre, vivait à Mikolaiv, dans le sud du pays. « Mais depuis le 24 février, je ne parle qu’ukrainien ».

Peresunko s’exprimait aux abords d’une synagogue de Lviv alors qu’elle attendait au compagnie d’autres réfugiés des réapprovisionnements alimentaires. Elle avait fui Mikolaiv, une ville qui avait subi les assauts répétés des troupes russes, et elle était partie pour Lviv accompagnée de sa mère et de ses deux enfants, laissant son époux sur la ligne de front.

Ses enfants avaient des difficultés à s’adapter à l’environnement exclusivement ukrainien de Lviv, avait-elle confié, ajoutant qu’elle avait la certitude qu’ils parviendraient à faire le grand saut : « Ils parleront l’ukrainien comme langue natale », avait ajouté la mère, confiante.

Aujourd’hui, l’ampleur des changements qui surviendront dans les communautés juives locales en résultat de l’adoption de l’ukrainien fait encore débat. Le rabbin Shalom Gopin, réfugié à Kiev en 2014 depuis sa ville natale de Luhansk, une ville largement russophone qui avait été capturée par les séparatistes soutenus par les Russes à l’époque, déclare penser, lui aussi, que l’ukrainien détrônera le russe comme langue employée par les Juifs ukrainiens.

« Ils commencent lentement à parler ukrainien », indique-t-il. « Ce n’est pas un problème. Il y a de nombreux Juifs en Amérique qui parlent l’anglais. Nous vivons ici et nous parlons la langue de l’endroit où nous vivons. C’est normal ».

Mais Gopin estime que ce changement linguistique n’est finalement « rien du tout » face aux autres problématiques que doivent affronter les Juifs en Ukraine, où la guerre menée par les Russes menace de défaire 30 années de construction communautaire juive – une construction qui avait été dirigée largement – mais pas seulement – par le mouvement Habad, le mouvement orthodoxe de Gopin.

« Le problème pour les Juifs d’Ukraine, ce n’est pas la langue », déclare-t-il. « C’est de savoir combien de fois ils vont pouvoir aller à la synagogue, ou combien d’enfants juifs pourront aller dans les écoles juives – ce n’est pas la langue qu’ils utilisent quand ils parlent. »

Natalia Kozachuk, une femme d’affaires juive de Lviv âgée de 45 ans, ne voit que des avantages à abandonner le russe, qui est pourtant sa langue natale. Dorénavant, elle ne parle avec ses enfants qu’en ukrainien.

« Ce sera extrêmement positif si les Juifs parlent plus l’ukrainien », déclare Kozachuk. C’est le seul moyen qui permettra aux Juifs « d’en apprendre davantage sur le peuple ukrainien », ajoute-t-elle, « sur son histoire, sur ses qualités positives et sur la force de l’Ukraine ».

« Il ne peut en sortir que de bonnes choses », ajoute-t-elle. « Nous pourrons nous comprendre mieux les uns les autres ».

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