Les Juifs veulent voir un avenir en Turquie mais les doutes persistent
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Reportage

Les Juifs veulent voir un avenir en Turquie mais les doutes persistent

La communauté forte de 15 000 Juifs est en proie à la flambée de l'assimilation et au discours de haine

L'intérieur de la synagogue Bet Yisrael d'Istanbul. (Crédit : Autorisation de la communauté juive turque)
L'intérieur de la synagogue Bet Yisrael d'Istanbul. (Crédit : Autorisation de la communauté juive turque)

Istanbul – Entrer à la synagogue Bet Yisrael d’Israël peut s’avérer être une véritable épreuve de force.

Située dans une rue vide et banale, surveillée par des gardes armés, les visiteurs sont tenus de passer par deux portes anti-bombes et un détecteur de métaux, et ce, quelques semaines après avoir présenté leur passeport pour obtenir une habilitation.

Une fois à l’intérieur, une poignée de fidèles – pour la plupart un peu âgés – sont répartis entre les sièges vacants tandis qu’un jeune chantre fredonne des mélodies séfarades traditionnelles.

Le sentiment de marcher dans une caverne fortifiée est renforcé par l’absence de fenêtres dans la synagogue.

Sous chaque siège, il y a un casque : « Juste au cas où il y aurait un tremblement de terre », me dit en plaisantant un membre de l’assemblée – un clin d’œil ironique aux attentats au camion piégé menés par al-Qaïda en 2003 en dehors de cette synagogue et de la synagogue Neve Shalom d’Istanbul, qui a tué 27 personnes et blessé 300.

Il y a un nombre remarquable de caméras – à l’intérieur et à l’extérieur de la synagogue – qui sont reliées à une chambre de sécurité située sur place.

Après les prières du vendredi soir, tous les fidèles retirent leurs kippa et les remplacent par des casquettes de baseball, ou quittent simplement la synagogue la tête nue.

En sortant dans la rue avec les gardes grimaçant à proximité, l’atmosphère semble détendue et conviviale. Pendant un moment, la nuit tiède d’été dégage une odeur de Tel Aviv. Mais la foule se disperse rapidement, laissant de nouveau la rue vide.

L'intérieur de la synagogue Neve Shalom à Istanbul, Turquie. (Crédit : Avec l'aimable autorisation de la communauté juive turque )
L’intérieur de la synagogue Neve Shalom à Istanbul, Turquie. (Crédit : Avec l’aimable autorisation de la communauté juive turque )

Avec une histoire illustre 700 ans en arrière, les Juifs de Turquie semblent désormais être coincés entre le marteau et l’enclume.

Alors que l’explosion de la rhétorique antisémite et l’hostilité croissante envers Israël sous le président Recep Tayyip Erdogan rendent la communauté, forte de 15 000 personnes, de plus en plus mal à l’aise, certains dirigeants juifs disent qu’ils sont tout aussi préoccupés par l’assimilation, les mariages mixtes et l’émigration.

Mais ils restent catégoriquement persuadés que la vie juive persistera ici, indépendamment de l’intolérance croissante et de l’islamisation de la société turque.

Un porte-parole officiel de la communauté juive a expliqué que les Juifs de Turquie sont consternés par la légère hausse des articles et des discours antisémites mais qu’ils essaient toujours, avec des moyens limités, de porter ces questions à l’attention de la population et du gouvernement pour les résoudre via le système juridique turc.

« L’antisémitisme et le discours de haine croissants (les théories du complot, etc…) sont des problèmes pour les Juifs turcs et nous ressentons la menace », a indiqué un porte-parole de Turk Musevi Cemaati, la Communauté juive de Turquie, dans un courriel. (Peut-être que cela prouvera ce point : le groupe et d’autres personnes interrogées dans le cadre de cet article ont demandé à pouvoir relire l’article avant sa publication avant de consentir à parler en raison d’incidents antérieurs.)

Le porte-parole a ajouté dans son courriel que les dirigeants de la communauté font pression sur les autorités pour qu’elles sévissent contre ce phénomène.

« Nous croyons encore à un avenir en Turquie », a-t-il affirmé.

En effet, les Juifs de Turquie ne quittent pas la Turquie en masse – pas encore. Le taux d’émigration de la Turquie s’élève au chiffre insignifiant de 120 personnes par an (0,8 % de la communauté juive de Turquie), selon le groupe de coordination de la communauté. Et pour ceux qui réfléchissent à un départ, l’Etat juif n’est pas toujours leur premier choix.

Les Etats-Unis, le Canada et l’Europe sont également des destinations populaires en raison des possibilités dans le domaine de l’éducation et économiques qu’ils offrent, avec un quart des étudiants juifs quittant la Turquie pour suivre un enseignement supérieur à l’étranger.

L'intérieur de la synagogue Neve Shalom à Istanbul, Turquie. (Crédit : Avec l'aimable autorisation de la communauté juive turque )
L’intérieur de la synagogue Neve Shalom à Istanbul, Turquie. (Crédit : Avec l’aimable autorisation de la communauté juive turque )

Mais Israël reste toujours la pierre angulaire de la communauté, et les Juifs turcs se sentent de plus en plus aliénés tandis que leur soutien à l’Etat juif est contesté et dénoncé par une société de plus en plus hostile.

L’existence d’Israël est « sacrée » pour la communauté, a assuré le porte-parole, et avec plus de 100 000 Juifs d’origine turque vivant dans l’Etat juif, la plupart des Juifs qui sont restés en Turquie ont des attaches familiales là-bas.

Ces liens signifient que la communauté se sent d’autant plus instable par les fréquentes explosions de la rhétorique anti-Israël, qui a inévitablement fait surface lors des campagnes militaires israéliennes dans la bande de Gaza. Comme dans d’autres pays européens, il y a une augmentation de l’amalgame entre les actions d’Israël et la communauté juive locale.

En juin de l’année dernière, par exemple, un journal pro-gouvernemental, le quotidien Yeni Akit, a publié une lettre ouverte adressée au grand rabbin de la Turquie, Itshak Haleva, appelant la communauté juive à présenter ses excuses pour les actions d’Israël dans la bande de Gaza.

Partir ou ne pas partir, telle est la question

On pourrait s’attendre à ce qu’un visiteur en Turquie trouve la communauté juive assiégée au bord d’un exode de masse – mais le faible taux d’émigration et les sentiments de certains Juifs turcs interrogés pour cet article semblent indiquer le contraire.

Alors que certains membres sont en effet en train de partir en raison de l’environnement antisémite, d’autres restent sur place, et un petit nombre sont même de retour. Le consensus général est que la communauté, très ambivalente, préfère avoir l’approche attentiste de ce qu’apportera la suite des événements politiques.

Certains disent qu’ils restent ici en raison de leur familiarité culturelle avec le lieu ; d’autres soulignent qu’ils sont rentrés après avoir travaillé à l’étranger, citant les barrières linguistiques ou les liens familiaux.

Un membre, qui s’est montré amical, de la congrégation de Bet Yisrael m’a confié qu’il a fait son alyah, qu’il a étudié l’hébreu et a vécu en Israël pendant cinq ans avant de rentrer en Turquie parce qu’il n’avait pas réussi financièrement.

« C’est ma maison », a-t-il ajouté avec une sorte de haussement d’épaules. Aujourd’hui, il organise des visites pour les Juifs américains et les groupes d’Israéliens, de plus en plus rares, en séjour en Turquie.

Un autre membre de la congrégation déplore les niveaux élevés de l’antisémitisme et de l’antisionisme dans les médias, et décrit la communauté juive turque comme « une communauté tombée en ruine ». Mais lui-même reconnaît qu’il serait difficile de quitter la Turquie parce qu’il ne parle que le turc et le ladino.

Selon une enquête menée en 2015 par l’Anti-Defamation League (ADL) sur les attitudes antisémites, 71 % des Turcs ont des points de vue antisémites.

Parmi les personnes interrogées, 78 % ont affirmé qu’ils croient que les Juifs détiennent trop de pouvoir dans le monde des affaires, tandis que 71 % ont souligné que les Juifs de la diaspora sont plus loyaux envers Israël qu’envers leur pays d’origine. (A titre de comparaison, « seulement » 60 % des Iraniens ont des opinions antisémites.)

Dans le sillage de la série d’attaques terroristes à Paris en janvier 2015, le directeur de l’ADL, Abraham Foxman a accusé Erdogan et le Premier ministre, Ahmet Davutoğlu, de « contribuer à une détérioration de l’environnement qui favorise l’hostilité envers la communauté juive de Turquie », car ils avaient fait des remarques incendiaires assimilant le Premier ministre Benjamin Netanyahu aux auteurs de ces attaques.

On ignore encore quelles conséquences, si même il y en aura, des prochaines élections prévues en novembre en Turquie sur la classe politique ou la rhétorique anti-Israël.

Denis Ojalvo, un expert des relations internationales juif turc. (Crédit : Autorisation)
Denis Ojalvo, un expert des relations internationales juif turc. (Crédit : Autorisation)

Mais en dépit de l’incitation croissante à la haine au sein du discours politique, de la presse imprimée et des médias sociaux, les personnes interrogées affirment que la violence antisémite réelle est rare parce que les Juifs se font rares et ne s’auto-identifient presque pas en public. (Le groupe de coordination communautaire a refusé de fournir des statistiques pour cet article.)

« Les Turcs ordinaires n’ont aucune idée sur les Juifs qui se trouvent parmi eux », a expliqué Denis Ojalvo, un expert en relations internationales juif résidant à Istanbul.

« La plupart d’entre eux, en particulier ceux qui vivent en dehors d’Istanbul, n’en ont même jamais rencontré un. Leur opinion sur les Juifs est façonnée par les débats télévisés bas de gamme avec des ‘experts’ de la religion ou des relations internationales. Ces programmes sont biaisés et présentent une image déformée des Juifs et d’Israël », a-t-il dénoncé.

Selon Ojalvo, l’antisémitisme est largement confiné aux médias et est stimulé par des fonctionnaires du parti islamiste au pouvoir en Turquie, l’AKP. Les politiciens, dit-il, exploitent la colère locale vis-à-vis du conflit israélo-palestinien pour recueillir des voix supplémentaires.

Malgré le climat inconfortable, « il n’y a pas d’antisémitisme ouvert », a-t-il reconnu. Plutôt, l’idée que l’avenir de la communauté juive turque est liée à l’attitude officielle envers Israël.

Sauf si la position envers Israël change pour le mieux, dit-il, « je ne pense pas que les Juifs aient un avenir [ici] ».

Lutter contre l’assimilation

Mais le rabbin Chabad de la communauté ashkénaze forte de 100 personnes d’Istanbul, Mendy Chitrik, dit que la communauté est en grande partie éloignée de la politique du Moyen-Orient, et que l’approche du gouvernement turc en ce qui concerne Israël n’a rien à voir avec les Juifs turcs locaux.

Chitrik, qui a également relu cet article, a noté que même si le discours de haine a augmenté, cela ne l’a pas affecté personnellement. Il affirme que les plus grandes menaces sur la vie juive ici sont internes : l’assimilation et les mariages mixtes.

Rabbi Mendy Chitrik de la communauté juive ashkénaze d'Istanbul (Crédit : Avi Lewis)
Rabbi Mendy Chitrik de la communauté juive ashkénaze d’Istanbul (Crédit : Avi Lewis)

« Je suis ici depuis 15 ans. Je n’ai jamais rencontré d’antisémitisme. Personne ne m’a jamais dit quoique ce soit ou quelque chose comme ça. Je suis un rabbin, je suis ostensiblement juif », m’a dit Chitrik dans un café en centre-ville d’Istanbul, caché sous une casquette de baseball. (Chitrik m’a expliqué que jusqu’à il y a quelques années il y avait une loi contre le port de signes religieux en public.)

« Il y a quelques expressions antisémites dans les journaux qui alimentent l’antisémitisme et d’autres expressions piteuses de certains responsables politiques qui ne devraient pas être dites. Néanmoins, les gens se sentent très à l’aise d’être juif [ici] », a souligné le rabbin né en Israël, en ajoutant que le gouvernement turc a été « utile à bien des égards » pour la communauté juive.

Il n’y a « aucune raison pour les Juifs de prétendre qu’il existe un antisémitisme officiel ou semi-officiel au sein du gouvernement », a-t-il affirmé, se référant aux subventions publiques à l’unique école juive du pays, Ulus, et à la récente rénovation financée par l’Etat d’une synagogue à Edirne, qui n’a pas de communauté juive active.

Chitrik, qui est né de parents américains à Safed, décrit la bataille difficile du rabbinat turc pour contrecarrer la chute du taux de l’observance religieuse dans une société largement laïque saisie par une résurgence islamique. Il compare son propre travail en tant qu’émissaire du Chabad à celui d’un entrepreneur qui doit réparer les fondations d’un ancien bâtiment historique.

« En tant que rabbin, je dois vous dire qu’il n’y a pas d’espoir pour la vie juive laïque dans la Diaspora. Voici un fait : la vie juive laïque se termine après une ou deux générations », a-t-il dit. « C’est ce qui se passe ici, à Istanbul ».

Avec un « taux de 40 % de mariages mixtes », la sécularisation est beaucoup plus destructrice pour les Juifs de la Turquie que toute autre forme d’antisémitisme perçue, a-t-il prétendu. La seule façon de contrer cette tendance, a-t-il ajouté, est de fournir une éducation juive suffisante, augmenter la fréquentation des synagogues et augmenter le niveau de l’observance religieuse.

Quand j’ai demandé au rabbin s’il voit ses enfants rester en Turquie, il m’a répondu oui, mais a ajouté qu’il sera peut être difficile pour eux de mener une vie religieuse dans une congrégation en dépérissement.

« Avec le taux d’assimilation, cela deviendra de plus en plus difficile [de vivre de manière juive en Turquie]. Parce que, outre le fait que l’assimilation amenuise le nombre de Juifs affiliés, elle amenuise aussi le caractère juif de la communauté », a poursuivi Chitrik, ajoutant que pour le moment, « la communauté juive d’Istanbul est [toujours] une communauté unie, belle et chaleureuse ».

un mariage juif à la synagogue Neve Shalom à Istanbul, Turquie. (Crédit : Avec l'aimable autorisation de la communauté juive turque )
un mariage juif à la synagogue Neve Shalom à Istanbul, Turquie. (Crédit : Avec l’aimable autorisation de la communauté juive turque )

Sionisme ou plus de respect religieux ?

Mais si la réponse de Chitrik sur le lent déclin de la communauté juive turque réside dans sa capacité à convaincre les membres à devenir plus respectueux de la religion, pour Ojalvo, la réponse réside dans la capacité à convaincre les membres de la communauté juive à devenir plus sioniste.

« Nous préférerions tous que nos enfants fassent un mariage juif mais la vie moderne use et finit en mariage mixte. La façon de l’empêcher est d’envoyer des jeunes pour leur formation universitaire en Israël », a analysé Ojalvo.

La Grande Synagogue d'Edirne, Turquie (Crédit : CC-BY-SA CeeGee / Wikimedia Commons)
La Grande Synagogue d’Edirne, Turquie (Crédit : CC-BY-SA CeeGee / Wikimedia Commons)

La communauté juive est passionnément laïque, a-t-il ajouté, et bien que les chefs religieux sont respectés, la communauté résistera à toutes tentatives d’imposer le respect religieux.

« Aucun Juif turc ne se pliera à n’importe quel diktat [religieux] que ce soit », a affirmé avec conviction Ojalvo.

« L’assimilation est une tendance latente et de long terme. La façon de la combattre n’est pas plus de religion, mais plus de sionisme », a-t-il conclu.

La Turquie froide

Un certain nombre de membres de la communauté juive prennent les choses en mains, restant sceptiques par les gestes symboliques d’Ankara ou les assurances données par le rabbinat que les Juifs sont en sécurité ici.

Une famille, qui a accepté de se confier sous couvert d’anonymat, a indiqué qu’elle se préparait à déménager en Israël « bientôt » – malgré le peu d’hébreu ou d’anglais maîtrisé – parce que les niveaux d’antisémitisme sont devenus insupportables pour eux.

Entrelacée parmi leurs mots, il y a la crainte inexprimée d’abandonner leurs emplois stables, leurs revenus et un appartement en échange de l’incertitude financière, un coût de la vie élevé et les difficultés de la langue dans l’Etat juif.

Pourtant, disent-ils, ils ne voient pas d’avenir en Turquie.

Leur fils, âgé de 18 ans, est un récent diplômé de l’école juive Ulus. Avec une bonne maîtrise de l’anglais, dit-il, la plupart de ses camarades de classe se préparent à partir aussi.

Ulus, a-t-il ajouté, avec ses 650 étudiants juifs, ne fournit pas aux élèves une éducation juive assez solide – le droit turc n’autorise pas plus d’une classe sur la religion par jour – en laissant les jeunes, qui sont aussi majoritairement laïcs, conscients de leur identité mais pas de grand chose d’autre.

« La plupart des adolescents sont ignorants de leur patrimoine. Ils savent juste qu’ils sont Juifs, mais pas de ce que cela signifie d’être Juif » , a-t-il déploré.

Donc, qu’est-ce que l’avenir leur réserve ?

La communauté juive de la Turquie aujourd’hui, avec la montée en flèche des taux d’assimilation et des discours de haine toujours tapis dans le fond, peut se retrouver assailli par un climat de plus en plus antisémite, plus qu’il n’est acceptable, mais pas encore tout à fait politiquement correct – climat qui n’est ni toléré ni véritablement condamné par les autorités.

Et sa jeunesse juive laïque et polarisée pourrait se retrouver soit à partir à l’étranger, pour Israël ou les Etats-Unis après avoir embrassée leur identité juive. Ou peut-être qu’ils s’en débarrasseront pour rester libre dans leur pays de naissance – en tant qu’habitants mais pas en tant que Juifs.

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