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Analyse

La Première ministre Liz Truss, Israël et les Juifs britanniques

Aux Affaires étrangères, elle a fermement soutenu Israël et elle admire les Juifs de son pays - mais certains s'inquiètent de son opportunisme et de son manque de profondeur

La nouvelle chef du Parti conservateur et Premier ministre élu de Grande-Bretagne, Liz Truss, sourit alors qu'elle arrive sur scène pour prononcer un discours lors d'un événement visant à annoncer le gagnant de la course à la direction du Parti conservateur, dans le centre de Londres, le 5 septembre 2022 (Crédit : Adrian DENNIS/AFP)
La nouvelle chef du Parti conservateur et Premier ministre élu de Grande-Bretagne, Liz Truss, sourit alors qu'elle arrive sur scène pour prononcer un discours lors d'un événement visant à annoncer le gagnant de la course à la direction du Parti conservateur, dans le centre de Londres, le 5 septembre 2022 (Crédit : Adrian DENNIS/AFP)

LONDON — Liz Truss, qui a été désignée nouvelle Première ministre britannique dans la journée de lundi, est une partisane convaincue d’Israël et une alliée autoproclamée de la communauté juive.

Mais Truss, qui a été élue à la tête du parti Conservateur au pouvoir et qui succèdera à Boris Johnson après avoir été officiellement invitée à former un gouvernement par la reine Elizabeth II, est accusée par ses détracteurs de faire preuve de légèreté dans ses principes.

Au-delà de son opportunisme présumé, la bataille acrimonieuse qui a opposé, cet été, Truss et l’ancien chancelier Rishi Sunak dans leur course à la tête des Tories a également entraîné des interrogations sur son manque apparent de profondeur et de maturité politiques.

Les efforts de Truss pour afficher son soutien aux Juifs britanniques – elle a fait une série de promesses à ce sujet, le mois dernier – ont été attaqués par certains membres de la communauté et qualifiés par un député juif de l’opposition de non-sens dans une guerre culturelle clivante ».

Son ascension dans le top trois de la politique britannique et sa désignation comme successeur potentielle de Johnson à son poste s’étaient consolidées quand Truss avait été élue au poste de secrétaire des Affaires étrangères, au mois de septembre. Une promotion qui avait été chaleureusement saluée par les soutiens d’Israël en Grande-Bretagne.

« Tous ceux qui croient dans le renforcement de la relation entre la Grande-Bretagne et Israël doivent se réjouir de la nomination de Liz Truss au poste de nouvelle secrétaire des Affaires étrangères », avait dit Ian Austin, ancien député du Labour qui est devenu membre indépendant de la Chambre des Lords et qui est aussi l’envoyé commercial du Premier ministre en Israël. « Il n’y a aucun doute sur son soutien en faveur d’Israël et en faveur du droit d’Israël à l’auto-défense ».

Le ministre des Affaires étrangères Yair Lapid (R) et son homologue britannique Liz Truss au bureau des affaires étrangères, du Commonwealth et du développement du Royaume-Uni à Londres, le 29 novembre 2021. (Crédit : Stuart Mitchell)

« Un partenariat unique »

Lors de son premier discours à la conférence annuelle du parti conservateur après avoir été nommée ministre des Affaires étrangères, Truss a souligné ses références pro-israéliennes en citant l’État juif parmi un petit groupe de démocraties libérales, comme l’Australie, l’OTAN et le G7, en décrivant un nouveau « réseau de liberté » pour contrer les États autoritaires et les « acteurs malveillants ». Quelques jours plus tard, elle a encore rehaussé le statut d’Israël en affirmant que la Grande-Bretagne n’avait « aucun ami et allié plus proche ».

Bien que sa période au Foreign Office ait duré à peine un an, Truss a rarement fait fausse route en ce qui concerne les liens de la Grande-Bretagne avec Israël.

Au mois d’octobre dernier, par exemple, elle a signé un « protocole d’accord » avec le ministre des Affaires étrangères de l’époque et actuel Premier ministre Yair Lapid, protocole d’accord qui prévoyait une coopération plus proche entre les deux pays dans les secteurs de la cybersécurité, des technologies, de la défense, du commerce et des sciences. Truss a déclaré ensuite que la Grande-Bretagne et Israël avaient « un partenariat unique ».

« Le Royaume-Uni et Israël sont deux pays tournés vers l’extérieur, des pays qui sont des partenaires naturels en termes d’état d’esprit », a-t-elle écrit dans une Opinion publiée au début de l’été dans l’édition britannique de Jewish News, ajoutant qu’elle était « impatiente de travailler de manière plus étroite avec mon ami Yair en tant que Premier ministre ».

Lapid et Truss ont également déclaré l’automne dernier qu’ils travailleraient « nuit et jour » pour mettre fin au programme nucléaire iranien, un engagement que l’État juif pourrait appeler le Royaume-Uni à honorer alors que les négociations visant à redonner vie à l’accord moribond de 2015 entre l’Iran et les grandes puissances ont été achevées avec la présentation d’un texte final qui attend la réponse de l’Iran et des États-Unis.

Le ministre des Affaires étrangères Sergey Lavrov, à droite, et la secrétaire aux Affaires étrangères britannique Liz Truss arrivent pour des pourparlers à Moscou, en Russie, le 10 février 2022. (Crédit : Service de presse du ministère russe des Affaires étrangères via AP)

Truss s’est toutefois montrée évasive sur ce qu’elle est prête à faire pour stopper les ambitions de Téhéran, se contentant de dire au Jewish Chronicle le mois dernier qu’en tant que Première ministre, elle ferait « tout ce qu’il faudra faire » avec les alliés du Royaume-Uni, dans la région et dans le monde, pour les décourager.

L’affirmation faite par Truss que « en tant que ministre du gouvernement à un portefeuille important, j’ai toujours essayé de renforcer la relation entre le Royaume-Uni et Israël » n’est pas un simple leurre rhétorique. Avant d’être désignée à la tête du Foreign Office, Truss avait dirigé le Département du commerce international – une création post-Brexit reflétant la capacité nouvelle pour l’Angleterre de négocier ses propres accords commerciaux – et elle avait prôné de là la mise en place d’un accord de libre-échange avec l’État juif.

La visite de Truss dans l’État juif l’année dernière pour promouvoir la poursuite des négociations était sa première visite en Israël et est intervenue peu après la reprise des voyages à l’étranger des ministres britanniques au lendemain de la pandémie. Elle n’a pas ménagé ses efforts diplomatiques, se rendant à Haïfa sur le yacht de la Royal Navy, où elle a organisé un événement à l’intention des entreprises britanniques opérant actuellement en Israël ou cherchant à pénétrer sur ses marchés. Truss a récemment déclaré qu’en tant que Premier ministre, elle tentera de faire tomber les barrières commerciales entre Israël et la Grande-Bretagne et de travailler à un « accord de libre-échange avancé qui soutienne les emplois et stimule la croissance ».

Truss a également utilisé la campagne pour le poste de Premier ministre pour amorcer une rupture avec la politique actuelle du gouvernement britannique, annonçant qu’elle comptait réexaminer la question de savoir si la Grande-Bretagne devait suivre les États-Unis et transférer son ambassade de Tel Aviv à Jérusalem.

Lorsque le président Donald Trump avait ordonné à Washington de transférer son ambassade en 2017, la Première ministre britannique de l’époque, Theresa May, avait critiqué cette décision. Truss a, elle, déclaré aux Amis conservateurs d’Israël (CFI) le mois dernier que, tout en reconnaissant « l’importance et le caractère sensible » de la question, elle demanderait que la décision du Royaume-Uni de rester à Tel Aviv soit réexaminée. Cette annonce a suscité des critiques prévisibles de la part d’anciens diplomates britanniques, dont dix ont écrit au Times pour dire qu’il fallait attendre la création d’un État palestinien.

Dans une lettre adressée au CFI, Truss a également soutenu les attaques de Lapid contre le comité spécial et controversé de l’ONU chargé d’enquêter sur les actions israéliennes à Gaza, le qualifiant de « partial au niveau institutionnel et de gaspillage d’argent ».

« Les représentants de l’ONU ayant un historique de remarques antisémites », a déclaré Truss, « ne devraient tenir aucun rôle dans l’examen des activités d’Israël. »

Le président Isaac Herzog rencontre la ministre britannique des Affaires étrangères, Liz Truss, à Londres, le 22 novembre 2021. (Crédit : Autorisation)

Liz Truss a également parlé de ses efforts pour s’assurer que la Grande-Bretagne s’aligne aux côtés d’Israël dans la lutte contre « l’antisémitisme au niveau international », en pointant du doigt le Conseil des droits de l’homme de l’ONU.

« Des organes comme le Conseil des droits de l’homme ont été utilisés pour colporter un agenda particulier qui, franchement, comporte de forts éléments d’antisémitisme », a-t-elle déclaré au JC. Truss a également fait remarquer que, dans sa prise de position, elle a dû « passer outre » les fonctionnaires du Foreign Office qui l’ont mise en garde contre le risque d’isoler le Royaume-Uni sur le plan international.

Alors secrétaire d’État britannique aux affaires étrangères, au Commonwealth et au développement, Liz Truss, prend la parole lors du lancement de sa campagne pour devenir chef du Parti conservateur et premier ministre, à Westminster, à Londres, le 14 juillet 2022. (Crédit : Frank Augstein/AP)

Truss a également promis qu’elle durcirait les règles anti-BDS déjà très strictes du Royaume-Uni, affirmant qu’elle veillerait à ce que les mesures de répression prévues contre les autorités locales qui ciblent Israël entrent dans les textes de loi. « Les organismes publics ne devraient pas s’engager dans des politiques aussi discriminatoires qui vont à l’encontre de la position de ce gouvernement et sèment des divisions inutiles », a-t-elle déclaré à CFI. « Je veillerai à ce que cela cesse ».

Des éloges gênants ?

Truss affirme que ses liens avec la communauté juive remontent à sa jeunesse. Elle a grandi pendant un temps à Leeds, une ville du nord du Royaume-Uni qui compte une importante population juive, et affirme avoir eu « beaucoup » d’amis juifs à l’école.

« La force de la communauté juive est une lumière brillante en Grande-Bretagne », a suggéré Liz Truss le mois dernier, « mais pendant trop longtemps, la communauté juive a été victime de persécutions. » Elle a ajouté que, si elle réussissait à entrer à Downing Street, elle veillerait à adresser les préoccupations de la communauté selon lesquelles les antisémites finissent trop souvent par ne pas être condamnés.

« En tant que Premier ministre », écrit Truss, « je ferais tout ce qui est en mon pouvoir pour m’assurer que ceux qui prônent clairement la haine des juifs soient poursuivis rapidement et avec toute la force de la loi. » Truss a étayé cette promesse en s’engageant à améliorer l’éducation sur l’antisémitisme dans les écoles et à éradiquer la haine des juifs sur les campus britanniques.

Un homme (R) semble faire un salut nazi, dans une vidéo montrant un groupe de personnes accostant des juifs dans un bus Habad alors qu’ils célébraient Hanoukka à Londres, le 28 novembre 2021. (Crédit : Capture d’écran/Twitter)

Cependant, le langage de Truss lorsqu’elle fait l’éloge de la communauté juive – ainsi que sa tentative maladroite d’assimiler les valeurs juives à celles du parti conservateur – suggère que la maladresse de la nouvelle Première ministre sur la scène publique ne se limite pas aux remarques bizarres faites par le passé sur les marchés britanniques du fromage, des pommes et du porc qui, pendant un certain temps, ont fait d’elle un objet de ridicule.

« Tant de valeurs juives sont des valeurs conservatrices et des valeurs britanniques aussi, dont par exemple l’importance de la famille et la nécessité de toujours prendre des mesures pour protéger l’unité familiale, ainsi que le sens du travail, de l’autonomie et de la création de sa propre entreprise », a-t-elle déclaré en août dans un exposé sur sa vision de la communauté.

Comme l’a souligné le Jewish Council for Racial Equality (Conseil juif pour l’égalité raciale), Mme Truss a dressé un portrait quelque peu monochrome de la communauté et a également évoqué des stéréotypes juifs en faisant référence aux Juifs qui créent des entreprises.

Un manque de tact similaire était évident dans sa déclaration concernant la lutte contre « la culture woke de la fonction publique qui s’égare dans l’antisémitisme ». La First Division Association, un syndicat modéré représentant les hauts fonctionnaires, a accusé Truss de « lancer des accusations incendiaires sans fondement » qui illustrent « un manque de leadership » et seraient considérées comme « insultantes et odieuses » par ses membres.

La députée Margaret Hodge. (Crédit : capture d’écran YouTube)

Dame Margaret Hodge, une députée travailliste juive très respectée et ancienne ministre sous Tony Blair et Gordon Brown, a également suggéré que l’utilisation de l’antisémitisme pour « colporter le ‘programme anti-woke’ de la droite est en dessous de la ceinture ». Hodge a ajouté : « La forme la plus ancienne de racisme ne devrait pas être un instrument au service de la guerre culturelle absurde qui sème la discorde. »

Mais les commentaires les plus accablants viennent peut-être du journaliste du Times Hugo Rifkind, le fils de Sir Malcolm Rifkind, un ancien ministre des Affaires étrangères conservateur juif. « Assimiler les juifs à des politiques réactionnaires de droite, c’est ce que font les antisémites de gauche », a-t-il tweeté. « J’aurais préféré que les Conservateurs ne le fassent pas eux aussi ».

Un communiqué de presse publié à la hâte par les responsables de la campagne de Truss, qui cherchaient à clarifier ses propos, a indiqué qu’ils étaient conscients des dangers que représentait le fait d’être perçu utilisant un sujet aussi sensible pour faire de la politique.

En effet, signe de l’évolution de la scène politique britannique depuis la victoire électorale triomphale des Tories en décembre 2019, le leader travailliste, Keir Starmer, a fait preuve de plus de doigté lors des discussions sur l’antisémitisme que les récentes interventions de Truss.

Ce changement, en outre, indique que, le Labour se débarrassant du fardeau antisémite qui lui a collé à la peau tout au long du règne de la gauche dure du prédécesseur de Starmer, Jeremy Corbyn. Le parti pourra alors aller à la pêche pour obtenir le soutien des électeurs juifs lors des prochaines élections générales, prévues en 2024.


Liz Truss rencontre des partisans lors d’une réunion pour l’élection du Parti conservateur au NEC, à Birmingham, en Angleterre, le 23 août 2022. (Crédit : Rui Vieira/AP)

Si certains ont considéré l’incident accusant la fonction publique de s’égarer dans « l’antisémitisme woke » comme une indication de la naïveté et de l’immaturité politiques de Truss – qui, étant donné qu’elle est la ministre en poste depuis le plus longtemps dans le gouvernement actuel, est plutôt étrange – cela a aussi mis en évidence les critiques qui ont été formulées à l’encontre du nouveau Premier ministre tout au long de la campagne.

Les critiques de Truss affirment que son addiction à la publicité la pousse à provoquer délibérément la controverse. Elle a également été dépeinte à plusieurs reprises comme une opportuniste politique.

Du Remain au Brexit

Ayant grandi dans un foyer de gauche, Truss a rejoint les libéraux-démocrates de centre-gauche lorsqu’elle était étudiante, et a rapidement gravi les échelons au sein de la branche des jeunes du parti. Puis, et sans guère de raisons apparentes, Truss est passée aux conservateurs à la fin des années 1990 (il est vrai que, compte tenu de la victoire électorale écrasante de Blair en 1997, ce n’était pas le moment le plus opportun pour rejoindre les Tories). Les libéraux-démocrates sont aussi traditionnellement les moins pro-israéliens des trois principaux partis du Royaume-Uni.

De manière peut-être plus sérieuse et plus récente, Truss a mené une campagne musclée lors du référendum de 2016 pour que la Grande-Bretagne reste dans l’Union européenne. Bien qu’elle ne soit pas la seule au sein du parti Tory à avoir effectué une volte-face rapide après le vote, l’adhésion de Truss aux positions les plus dures du Brexit est choquante. Lors de la campagne, elle a été soutenue par les « ultras » du Brexit, tandis que Sunak, qui a fait campagne pour que le Royaume-Uni quitte l’UE, a fini par être attaqué comme s’il avait voté « remain ».

Même au cours de l’été, alors que de nombreux électeurs délaissent la politique, le supposé manque de principes de Truss semble avoir été remarqué dans le pays. Un sondage réalisé le week-end dernier a montré que moins d’un électeur sur cinq ayant voté Tory en 2019 la perçoit comme ayant des principes.

Si l’idée que Truss est une girouette politique n’affecte peut-être pas sa position à l’égard d’Israël, étant donné la solidité du parti Tory sur la question, les politiciens et les diplomates de l’État juif devraient peut-être se méfier d’une critique connexe à laquelle le nouveau Premier ministre a été confronté. Alors que la Grande-Bretagne est confrontée à un tsunami de défis – notamment une économie en difficulté, la montée en flèche des prix de l’énergie et une crise du coût de la vie – la propension de Truss à parler de manière optimiste et enjouée l’a parfois amenée à paraître quelque peu déconnectée de la réalité.

Les appels à voir le bon côté des choses et à espérer le meilleur ne sont pas, bien sûr, le genre de conseils très appréciés à Jérusalem.

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