Les Polonais lancent une campagne mondiale pour promouvoir la loi sur la Shoah
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Les Polonais lancent une campagne mondiale pour promouvoir la loi sur la Shoah

La Knesset accuse Jérusalem d'avoir offert à Varsovie une victoire médiatique; la déclaration commune est publiée en pleine page en anglais, hébreu, allemand, espagnol et français

Raphael Ahren est le correspondant diplomatique du Times of Israël

Une copie de l'accord entre la Pologne et Israël publié dans Yedioth Ahronoth le 5 juillet 2018. 2018. (Joshua Davidovich/Times of Israel)
Une copie de l'accord entre la Pologne et Israël publié dans Yedioth Ahronoth le 5 juillet 2018. 2018. (Joshua Davidovich/Times of Israel)

Une fondation polonaise ayant des liens avec le gouvernement de Varsovie a fait paraître des annonces pleine page dans les journaux du monde entier, y compris en Israël, diffusant la déclaration commune sur la Shoah rédigée la semaine dernière par la Pologne et Israël, avec des traductions réalisées par le ministère polonais des Affaires étrangères.

Jeudi, une version hébraïque du document est parue dans les quotidiens Haaretz et Yedioth Aharonoth. La veille, les encarts se trouvaient dans des journaux importants en Allemagne et dans le Telegraph du Royaume-Uni, respectivement en allemand et en anglais.

L’apparition des publicités a déclenché des critiques en Israël, certaines personnes arguant qu’elles étaient la preuve que le gouvernement israélien, en acceptant de rédiger cette déclaration, avait donné à la Pologne une victoire de relations publiques dans sa bataille pour dépeindre les Polonais principalement comme des victimes du nazisme plutôt que comme des complices d’atrocités. Selon les critiques, l’accord conjoint entre la Pologne et Israël minimise le rôle de nombreux Polonais qui ont coopéré avec les nazis de leur plein gré.

« C’est exactement ce dont j’avais prévenu Netanyahu », a tweeté Yair Lapid, député de l’opposition. « Il ne faut pas négocier avec les Polonais. « On ne négocie pas sur la mémoire de ceux qui ont péri. »

Itzik Shmuli, député de l’Union sioniste, a déclaré que la campagne « pour prouver qu’Israël exonère les Polonais de toute responsabilité est grave et embarrassante ».

Shmuli a ajouté : « C’est le comble de l’insulte et de la honte, et les négationnistes de la Shoah vont envoyer un énorme bouquet de fleurs au gouvernement israélien et à son chef, qui ont négocié et vendu la mémoire de ceux qui ont péri ».

Les critiques ont accusé la déclaration d’être historiquement inexacte en comparant l’antisémitisme à l’“antipolonisme” et d’avoir délivré un certificat de casheroute au narratif biaisé de la Shoah par les Polonais.

Le professeur Yehuda Bauer, historien spécialiste de la Shoah. (Crédit : capture d’écran YouTube)

Le principal historien israélien de la Shoah, Yehuda Bauer, est même allé jusqu’à la qualifier de « trahison de la mémoire de la Shoah et des intérêts du peuple juif ».

La déclaration commune (en français), signée simultanément le 27 juin par le Premier ministre Benjamin Netanyahu et son homologue polonais Mateusz Morawiecki, a mis fin à une impasse diplomatique sur une loi polonaise qui criminalise le fait d’accuser les Polonais de complicité dans l’extermination des Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale.

Le texte controversé déclare que l’expression « camps de la mort polonais » est « manifestement erronée » et que le gouvernement polonais en exil pendant la guerre « tentait d’arrêter cette activité nazie en essayant de sensibiliser les alliés occidentaux au sujet de l’assassinat systématique des Juifs polonais ».

Plus polémique encore, il condamne « tous les cas de cruauté envers les Juifs perpétrés par les Polonais pendant… la Seconde Guerre mondiale » mais souligne « les actes héroïques de nombreux Polonais, en particulier les Justes parmi les Nations, qui ont risqué leur vie pour sauver le peuple juif ».

Texte sur un monument aux victimes de la Shoah à Ivansk, Pologne, se référant aux « collaborateurs » nazis. (Autorisation)

Les pleines pages reproduisant l’intégralité de la déclaration sont diffusées dans « les plus grands quotidiens du monde », selon la Fondation PKO, qui a financé cette campagne publicitaire.

La Fondation PKO est une filiale de la Banque Polski, l’une des principales institutions financières polonaises, qui entretient des liens étroits avec le gouvernement.

On ignore si la Fondation PKO a fait passer les publicités de sa propre initiative ou si elle l’a fait à la demande du gouvernement.

La Fondation PKO, fondée en 2010, « met en œuvre de nombreuses initiatives pour le bien public, notamment dans le domaine de l’éducation, de la formation, des aides sociales, de la protection et de la promotion de la santé, des arts et de la culture, et de la protection de l’environnement », selon son site Internet.

Les traductions du document utilisé dans les publicités – en allemand, anglais, espagnol, français et hébreu – ont été réalisées par le ministère polonais des Affaires étrangères.

La traduction hébraïque faite à Varsovie diffère légèrement de la version publiée la semaine dernière par le Cabinet du Premier ministre à Jérusalem. Les changements étaient mineurs et on ignore pourquoi ils ont été apportés.

Le Cabinet du Premier Ministre et le ministère des Affaires étrangères n’ont pas répondu aux demandes de commentaires.

Une publicité avec la déclaration conjointe israélo-polonaise sur la Shoah a paru dans le journal britannique Telegraph, le 4 juillet 2018 (Autorisation).

Yaakov Nagel, l’un des deux hommes de confiance de Netanyahu qui ont secrètement négocié l’accord avec le gouvernement polonais, a fermement rejeté toute critique plus tôt cette semaine.

« Voici un pays qui s’enorgueillit d’avoir adopté une loi qui, selon eux, rétablira l’honneur national, et six mois plus tard, ils l’annulent avec la queue entre les jambes », a-t-il dit en parlant de la Pologne. « C’est une grande réussite pour l’État d’Israël. »

Nagel poursuit : « Les critiques me rendent fou. Nous avons obtenu une réussite étonnante. Nous avions une loi dont tout le monde disait qu’elle était épouvantable, et nous nous en sommes débarrassés sans leur donner quoi que ce soit en retour. Il n’y a rien de mal à cette déclaration ».

Les Polonais, eux aussi, se sont dits satisfaits de cette déclaration.

Jaroslaw Kaczynski, du parti Droit et Justice, lors d’une convention de son parti à Varsovie, Pologne, le 22 octobre 2015. (Crédit : Janek Skarzynski/AFP)

Jaroslaw Kaczynskiarty, le dirigeant influent du parti au pouvoir en Pologne, Droit et Justice, a déclaré la semaine dernière que la déclaration commune « confirme pleinement la position de la Pologne » sur la responsabilité exclusive de l’Allemagne dans la Shoah.

Plus de 6 800 Polonais ont été reconnus comme Justes parmi les nations qui ont risqué leur vie en aidant à sauver des Juifs pendant la Shoah, soit le plus grand nombre de toutes les nations. Cependant, la Pologne avait de loin la plus grande communauté juive d’Europe avant la guerre, dont seulement 10 % a survécu.

Parallèlement, de nombreux Polonais étaient foncièrement antisémites et collaboraient activement avec les nazis ou tuaient et volaient les Juifs eux-mêmes.

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