Les premiers appels de Biden montrent qu’il n’est pas encore occupé à Israël
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Analyse

Les premiers appels de Biden montrent qu’il n’est pas encore occupé à Israël

Le président n'a pas appelé les dirigeants du Moyen-Orient aux premiers jours de son mandat, indiquant que son administration se concentrerait plutôt sur ses voisins et l'OTAN

Lazar Berman

Lazar Berman est le correspondant diplomatique du Times of Israël

Le président américain Joe Biden dans le bureau ovale de la Maison Blanche, le 25 janvier 2021. (Crédit : JIM WATSON / AFP)
Le président américain Joe Biden dans le bureau ovale de la Maison Blanche, le 25 janvier 2021. (Crédit : JIM WATSON / AFP)

Durant sa première semaine au pouvoir, le président américain Joe Biden a passé un temps considérable au téléphone avec d’autres dirigeants mondiaux.

Il a appelé Londres, Berlin et Moscou.

Mais jeudi matin, heure de Washington, le nouveau dirigeant du monde libre n’avait pas encore téléphoné au Premier ministre Benjamin Netanyahu, ni à aucun autre dirigeant du Moyen-Orient.

Il s’agit là d’une claire différence avec les deux prédécesseurs de Biden, Donald Trump et Barack Obama, qui ont tous deux parlé à Netanyahu et à d’autres partenaires régionaux lors de leur première salve d’appels.

Les appels, ou l’absence d’appels, ne représentent pas nécessairement le signe d’une tension ou d’un problème particulier entre les nations ou entre les dirigeants eux-mêmes. Mais regarder avec qui Biden s’est déjà entretenu peut donner un aperçu des priorités internationales du nouveau président.

Pour le meilleur ou pour le pire, Israël n’en fait pas partie.

Relation à distance

Les premiers appels téléphoniques de Biden après son investiture ont été réservés à ses voisins américains.

Son appel du 22 janvier avec le Premier ministre canadien Justin Trudeau, le premier de Biden en tant que président, est survenu après que Trudeau a exprimé sa déception face à la décision de Biden d’enterrer le projet controversé de l’oléoduc Keystone XL.

Le Premier ministre canadien Justin Trudeau. (Justin Tang/The Canadian Press via AP)

L’appel suivant de Biden le même jour a été réservé au Mexicain Andrés Manuel López Obrador. Le dirigeant, connu sous son surnom « AMLO », avait développé un lien personnel étroit avec Trump et est l’un des derniers dirigeants mondiaux à avoir félicité Biden suite à sa victoire. L’appel téléphonique semblait ainsi être une tentative d’ouvrir une nouvelle page entre les dirigeants, qui devront gérer ensemble des questions difficiles concernant notamment le commerce et l’immigration.

Biden s’est concentré sur l’Europe lors de sa deuxième série d’appels. Le 23 janvier, il s’est entretenu avec le dirigeant britannique Boris Johnson, qui avait lui aussi de bonnes relations de travail avec Trump. Il s’est entretenu avec le président français Emmanuel Macron et la chancelière allemande Angela Merkel au cours des deux jours suivants – deux dirigeants sans doute soulagés par les expressions de soutien de Biden à l’OTAN et à l’engagement des États-Unis en faveur de la défense collective en Europe.

Les comptes-rendus soulignaient sa promesse de renverser la position trouble de Trump sur l’OTAN, et de maintenir son rôle de rempart face à la Russie. L’ex-président n’était pas opposé à l’idée d’haranguer publiquement les membres de l’OTAN afin qu’ils dépensent davantage pour leur défense, et certaines sources indiquaient qu’il avait envisagé de se retirer de l’alliance.

La nouvelle position a été exprimée mardi par un appel au secrétaire général de l’OTAN, Jens Stoltenberg, dans lequel Biden s’est engagé à « reconstruire et rétablir nos alliances, en commençant par l’OTAN ».

Dans un geste rare soulignant l’importance que donne la nouvelle administration à l’organisation, la Maison Blanche et l’OTAN ont publié une vidéo conjointe de l’appel.

Après avoir clairement exprimé son soutien aux partenaires européens de l’Amérique, Biden s’est tourné vers le président russe Vladimir Poutine.

Sous Trump, la rhétorique autour des relations américano-russes était généralement positive. En pratique, pourtant, les relations se sont détériorées, rappelant l’époque post-soviétique.

Le compte-rendu de l’appel publié par la Maison Blanche a mis en avant le nouveau ton de Washington, soulignant que Biden a soulevé auprès de Poutine des inquiétudes concernant « le piratage de SolarWinds ; les informations selon lesquelles la Russie aurait incité des insurgés afghans, en échange de primes, à tuer des soldats américains ; l’ingérence dans les élections américaines de 2020 ; et l’empoisonnement d’Aleksey Navalny ».

« Le président Biden a clairement indiqué que les États-Unis agiraient fermement pour défendre leurs intérêts nationaux en réponse aux actions de la Russie, qui nous nuisent à nous ou à nos alliés. Les deux présidents ont convenu de maintenir à l’avenir une communication transparente et cohérente. »

Suite à ces appels téléphoniques, l’élément central de la politique étrangère de Biden semble se dessiner : se concentrer sur le commerce et l’immigration avec les voisins, traiter fermement avec la Russie et travailler avec les partenaires de l’OTAN tout en renforçant l’alliance.

« Il s’agit de consolider les relations chez nous et avec nos alliés les plus fiables outre-Atlantique », explique Jonathan Schanzer, vice-président de la Fondation pour la défense des démocraties. « On a le sentiment que nous répondrons aux besoins intérieurs immédiats, puis à partir de là, nous chercherons à consolider l’UE après quatre ans de relations assez tumultueuses, puis l’OTAN – ce qui a été quelque peu difficile [ces dernières années] en raison de la pression de Trump sur la plupart de ces pays. »

Un appel différent

Trump avait également appelé les dirigeants du Mexique, de l’Allemagne, de la France et de la Russie durant les huit premiers jours de son entrée en fonction.

Mais tous ces appels étaient intervenus après une conversation avec Netanyahu, au troisième jour de la prise de fonction de Trump. Selon le bureau de Netanyahu, la conversation avait été « très chaleureuse », et les deux dirigeants avaient discuté de l’accord avec l’Iran, du processus de paix et de « d’autres questions », y compris d’une invitation à se rendre à Washington.

Les autres appels initiaux de Trump avaient été moins agréables. Au lieu des traditionnelles conversations courtoises – et plutôt insipides – auxquelles les dirigeants s’attendent, Trump a apostrophé des alliés traditionnels. Il aurait ainsi fustigé le Premier ministre australien Malcolm Turnbull à propos d’un accord que l’administration Obama avait signé et qui autoriserait les réfugiés d’un centre de détention australien à entrer aux États-Unis.

« C’est le pire accord de tous les temps », avait déclaré Trump à Turnbull.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu, à gauche, et le président américain Donald Trump, à droite, à l’aéroport international Ben Gurion avant le départ de Trump, le 23 mai 2017. (Crédit : Koby Gideon/GPO)

Les appels téléphoniques de Trump – en prenant en compte à la fois le moment où ils ont eu lieu et leur contenu –, se sont avérés être un indicateur fiable de sa politique étrangère.

Il est allé au-delà des précédentes administrations américaines dans son soutien à Israël, déplaçant l’ambassade américaine à Jérusalem, reconnaissant la souveraineté d’Israël sur le plateau du Golan et annulant les versements aux agences de l’ONU que les deux pays considèrent comme biaisées contre l’État juif.

Il a également œuvré auprès des alliés américains traditionnels en Europe au cours de ses quatre années au pouvoir, mais avec un nouveau message, soulignant en public et en privé leur semblable réticence à contribuer à leur juste part dans le maintien d’une dissuasion militaire contre la Russie.

Obama a également donné le ton avec les appels qu’il a passés au cours de ses premiers jours au pouvoir. Il a appelé les capitales du Moyen-Orient au premier jour de son mandat, s’adressant aux dirigeants égyptien, israélien, jordanien et palestinien. Les Palestiniens affirment que son premier appel a été réservé à Mahmoud Abbas, président de l’Autorité palestinienne.

Ces appels peuvent avoir reflété des événements mondiaux qui se produisaient alors. Obama n’a pris ses fonctions que deux jours après qu’Israël a mis fin à l’opération Plomb durci à Gaza – le moment choisi par Israël pour se retirer n’était probablement pas une coïncidence. Plus d’un millier de combattants et de civils palestiniens sont morts dans le conflit, et cette question était certainement à l’ordre du jour d’Obama.

Mais les appels téléphoniques d’Obama ont aussi représenté une indication de la volonté de son administration d’apporter une nouvelle approche aux problèmes épineux du Moyen-Orient. Comme Biden, il a promis de se réengager auprès de la communauté internationale après huit années de pouvoir de George W. Bush. Mais contrairement à Biden, l’objectif de ses efforts était au Moyen-Orient, pas en Europe.

Le président s’est rendu en Turquie et en Irak en avril 2009, puis en Arabie saoudite et en Égypte en juin. Il a prononcé deux discours, l’un à Ankara et l’autre au Caire, proposant « un nouveau départ entre les États-Unis et les musulmans du monde entier, basé sur l’intérêt et le respect mutuel ».

Obama talks to Netanyahu over the phone on Jan. 12 (Illustrative photo: White House / Peter Souza)
Le président américain Barack Obama s’entretient avec le Premier ministre Benjamin Netanyahu en janvier 2012. (Peter Souza / White House / File)

Mais l’accent mis par l’administration sur le Moyen-Orient a constitué un défi pour les dirigeants israéliens. Netanyahu s’est heurté à Obama au sujet des implantations, des pourparlers de paix avec les Palestiniens, de la montée des Frères musulmans en Égypte et, surtout, du programme nucléaire iranien.

L’animosité personnelle entre les dirigeants a été pleinement exprimée lors de conférences de presse conjointes, et le discours de Netanyahu devant le Congrès attaquant l’accord nucléaire imminent avec l’Iran en mars 2015 a exaspéré le président et de nombreux membres de son parti.

Prendre un message

Netanyahu peut pousser un soupir de soulagement pour ne pas avoir été concerné par la première série d’appels de Biden. Bien que les relations entre les dirigeants devraient être plus chaleureuses que celles durant le mandat d’Obama, Biden ne sera jamais aussi aligné avec les priorités de Netanyahu que Trump.

Avec de nettes divergences de position sur l’accord iranien de 2015 et les implantations, le meilleur que Netanyahu puisse espérer pour le moment est une focalisation américaine sur des problèmes nationaux comme l’économie et la pandémie de COVID-19, et sur la Russie et la Chine dans la sphère internationale.

Cela ne veut pas dire que l’administration Biden dédaignera complètement la région. Le secrétaire d’État américain Anthony Blinken s’est déjà plongé sur la question des relations avec l’Iran et s’est entretenu avec son homologue israélien Gabi Ashkenazi. Jeudi, le général Kenneth McKenzie, chef du commandement central américain, s’est rendu en Israël, dans ce que certains ont vu comme un message adressé à Téhéran.

Mais ce que fait le commandant en chef détermine l’ordre du jour. Et jusqu’à présent, Biden a montré qu’il n’était pas pressé de dépenser son énergie ou son capital politique au Moyen-Orient. Il a signé un nombre record de 22 décrets au cours de sa première semaine de fonction, dont aucun n’a à voir directement avec la politique américaine au Moyen-Orient. Son discours inaugural, d’une durée de 22 minutes, n’a consacré que deux phrases à la politique étrangère.

« Nous réparerons nos alliances et nous nous engagerons à nouveau avec le monde », a-t-il promis depuis l’estrade. « Non pas pour relever les défis d’hier, mais ceux d’aujourd’hui et de demain. »

Le Président américain Joe Biden prononce son discours d’inauguration après avoir prêté serment en tant que 46e Président des États-Unis, le 20 janvier 2021 au Capitole américain à Washington. (Patrick Semansky / POOL / AFP)

Voilà. Rien sur l’Iran, rien sur le processus de paix, rien sur le Moyen-Orient.

Ce détournement de Biden du Moyen-Orient est une poursuite des tendances plus larges de l’opinion publique américaine et des menaces auxquelles le pays est confronté.

L’Amérique s’est profondément impliquée – beaucoup diraient enlisée – au Moyen-Orient après les attentats du 11 septembre 2001. Alors que les guerres en Afghanistan et en Irak se transformaient en insurrections et que le nombre de morts américains augmentait, les électeurs ont commencé à se demander pourquoi le sang et les fonds américains étaient gaspillés dans des pays lointains, alors que de graves problèmes se posaient chez eux. Obama a commencé à réduire l’engagement militaire de l’Amérique dans la région et Trump a accéléré le processus. Il n’y a actuellement aucune volonté des dirigeants américains de l’une ou l’autre des parties d’investir des ressources importantes au Moyen-Orient.

En outre, les États-Unis ont reconnu que les menaces internationales les plus pressantes auxquelles ils sont confrontés n’étaient pas le terrorisme islamique, mais la Russie et la Chine. Ce point de vue est évident dans les documents stratégiques américains, y compris dans celui sur la Stratégie de défense nationale de 2018.

« Le défi central pour la prospérité et la sécurité des États-Unis est la réémergence d’une concurrence stratégique à long terme avec ce que la Stratégie de sécurité nationale classe comme des pouvoirs révisionnistes », lit-on. « Il est de plus en plus clair que la Chine et la Russie veulent façonner un monde conforme à leur modèle autoritaire – s’octroyant un droit de veto sur les décisions économiques, diplomatiques et sécuritaires de d’autres pays. »

Les forces militaires américaines sont conçues et structurées pour faire face à une menace multi-domaines de la part d’adversaires quasi-pairs comme la Russie et la Chine.

Néanmoins, le Moyen-Orient a une façon comme nul autre de dépasser les événements mondiaux et de s’insinuer dans l’agenda des présidents américains. Le téléphone de Netanyahu finira par sonner, mais jusque-là, on doute qu’il sera assis à attendre l’appel.

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