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Analyse

Les sanctions contre les oligarques russes mettent en avant leurs dons aux ONG juives

Parmi les oligarques ciblés figurent des philanthropes juifs dont les dons sont indispensables aux organisations qu'ils soutiennent ; ils pourraient se retrouver piégés

De gauche à droite : Mikhail Fridman (Mikhail Svetlov/Getty Images via JTA), Boris Mints (Jason Kempin/Getty Images pour le championnat du monde d'échecs via JTA), Moshe Kantor (Menahem Kahana/AFP via Getty Images via JTA), Roman Abramovich (Ian Walton/Getty Images via JTA).
De gauche à droite : Mikhail Fridman (Mikhail Svetlov/Getty Images via JTA), Boris Mints (Jason Kempin/Getty Images pour le championnat du monde d'échecs via JTA), Moshe Kantor (Menahem Kahana/AFP via Getty Images via JTA), Roman Abramovich (Ian Walton/Getty Images via JTA).

JTA — Les communautés juives d’Ukraine ont reçu un cadeau de dix millions de dollars d’une source peut-être improbable, lundi : une organisation caritative fondée par trois oligarques juifs russes qui sont accusés dorénavant d’avoir soutenu le régime du président russe Vladimir Poutine.

Ce don est modeste pour les trois milliardaires à l’origine du Genesis Philanthropy Group — Mikhail Fridman, Petr Aven et German Khan — qui pèsent, leurs fortunes réunies, 21 milliards de dollars. Mais il reste significatif en partie parce qu’il signale comme une fissure entre les trois oligarques et Poutine qui, jeudi, a envahi l’Ukraine et plongé la région toute entière dans la crise.

Mais ce don est aussi important parce qu’il survient alors que l’Occident est en train de déterminer s’il faut pénaliser les alliés de Poutine – et, plus pratiquement, comment le faire au mieux – en visant leurs richesses. Vingt-quatre heures après l’annonce du don de leur organisation, l’Union européenne a ajouté Fridman, Aven et plusieurs autres hommes d’affaires russes à sa liste noire des sanctionnés dans le cadre de sa réponse à l’agression russe en Ukraine.

« Avec ces sanctions supplémentaires, nous prenons pour cible tous ceux qui occupent un rôle économique significatif dans le soutien au régime de Poutine et qui profitent financièrement du système », a dit le chef de la politique étrangère de l’UE, Josep Borrell, dans un communiqué. « Ces sanctions révèleront les richesses de l’élite de Poutine. Ceux qui ont permis cette invasion de l’Ukraine en paieront le prix. »

Parmi ces milliardaires qui font face aux sanctions, un certain nombre de célèbres philanthropes juifs dont les dons sont déterminants pour les organisations qu’ils soutiennent – mais qui pourraient bien se retrouver pris au piège alors que l’Occident cherche dorénavant à isoler Poutine et ses partisans.

Les noms de Fridman, d’Aven et de Khan figurent dans les 210 noms russes inscrits sur une liste de cibles possibles de sanctions qui avait été diffusée en 2018 par le département du Trésor américain.

Surnommée « la liste de Poutine », les personnalités qui y figurent sont des personnalités politiques et des oligarques dont la fortune et l’influence ont connu une croissance exponentielle sous l’administration de Poutine au Kremlin. Elles sont considérées comme des cibles potentielles de sanctions qui les empêcheraient de faire du commerce à l’international – avec l’espoir que les pressions qu’elles exerceraient sur Poutine aideraient à mettre un terme à l’invasion de l’Ukraine.

Au mois 18 personnes qui apparaissent sur « la liste de Poutine » sont des oligarques d’origine juive – dont un grand nombre, comme c’est le cas également des fondateurs du Genesis Philanthropy Group, n’ont cessé d’augmenter leurs dons à des associations caritatives juives dans le monde entier, ces dernières années. Ces dons ont aidé à faire naître des initiatives de commémoration de la Shoah, à inculquer l’identité juive et à combattre l’antisémitisme. Ces philanthropes ont aussi beaucoup donné au mouvement ‘Habad, en Russie, et au Musée juif et Centre de la Tolérance à Moscou.

En plus de simplement permettre aux personnalités fortunées d’asseoir leurs valeurs et de renforcer les organisations qu’elles favorisent, la philanthropie peut être considérée comme une forme de « diplomatie culturelle » lorsqu’elle est pratiquée par des personnalités proches des dirigeants, comme Poutine. Elle peut être aussi utile pour améliorer la réputation de personnes ayant accumulé les richesses dans un environnement rongé par la corruption.

Dans l’ensemble, les dons caritatifs ont augmenté de manière substantielle parmi les Russes les plus fortunés, ces dernières années. Et avec le passage à l’âge adulte d’une génération de Juifs qui avaient grandi dans l’ex-Union soviétique, certains qui se sont considérablement enrichi ont commencé à rendre à leurs communautés et ils sont devenus une force qui est loin d’être négligeable dans la philanthropie juive, ces dernières années, commente Andres Spokoiny, directeur du Jewish Funders Network.

« Il y a aussi une tendance parmi les Juifs russophones à redécouvrir un sentiment d’identité juive, ce qui leur avait été refusé lorsqu’ils avaient grandi, et ils ressentent donc une sorte d’engagement à l’égard de cette identité », continue Spokoiny.

Le milliardaire Roman Abramovich (Capture d’écran : YouTube)

L’oligarque juif de Russie le plus connu est sans doute Roman Abramovich, qui a gagné des milliards dans les secteurs du pétrole, de l’acier et de l’exploitation ministère suite à l’éclatement des entreprises d’État, après la chute de l’Union soviétique. Le propriétaire du club de football d’élite de Chelsea, qui joue en Première ligue en Angleterre, aurait donné plus de 500 millions de dollars à des organisations à but non-lucratif juives en Israël et dans le monde entier.

Abramovich s’est retiré de Chelsea, cette semaine, anticipant les sanctions. Mais jusqu’à présent, les sanctions occidentales se sont concentrées sur Poutine lui-même, sur son ministre des Affaires étrangères Sergey Lavrov et sur les institutions financières russes. Elles se sont ajoutées à d’autres sanctions qui touchaient un nombre limité d’acolytes de Poutine qui avaient été imposées en 2014, après l’annexion par la Crimée de la Russie, et en 2016, dans le cadre des révélations des interférences russes au cours des élections présidentielles américaines.

Et ces nouvelles sanctions potentielles ciblant les oligarques attirent l’attention sur l’argent reçu par les organisations juives à but non-lucratif de la part des milliardaires juifs russes.

Les dix millions annoncés par le Genesis Philanthropy Group viendront soutenir l’Agence juive en Israël, le « Joint » ou JDC (Joint Distribution Committee), la Fédération des communautés juives d’Ukraine, et des organisations régionales et locales juives qui pourront ainsi financer les évacuations, les initiatives sécuritaires, la distribution de produits alimentaires et l’aide aux personnes âgées et aux orphelinats.

En temps normal, Genesis fait également des dons à des causes juives classiques comme Hillel, Moishe House, Birthright et Limmud, selon son site internet. Mais l’organisation est probablement plus connue pour avoir créé le Prix Genesis, une récompense annuelle d’un million de dollars qui a été surnommée « le Nobel juif », un prix donné aux personnalités juives les plus éminentes.

Alors que JTA lui demande comment cette menace de sanctions affecte les décisions prises par le Philanthropy Group, la directrice-générale de l’organisation, Marina Yudborovsky, répond dans un communiqué que « le Genesis Philanthropy Group fait des subventions indépendantes depuis très longtemps et il continuera cette tradition. Notre travail est plus que jamais nécessaire et nous continuerons à soutenir les communautés juives dans le monde entier ».

Dimanche, Fridman, cofondateur et membre du conseil d’administration de la fondation Genesis, qui est également l’une des plus grosses fortunes de Russie, est devenu le premier oligarque russe à condamner la guerre, la qualifiant de « tragédie », selon le Financial Times. Dans un courrier qu’il aurait écrit aux employés de sa firme de capital-risque dont le siège se trouve à Londres, il a dit être « convaincu… que la guerre ne peut jamais être une réponse ».

L’homme d’affaires juifs russe Mikhail Fridman participe à une conférence de la fondation Israel Keren Hayesod à Moscou, en Russie, le 17 septembre 2019. (AP Photo/Pavel Golovkin, Pool)

Fridman est l’actionnaire majoritaire d’Alfa-Bank, une institution financière majeure que les États-Unis et l’Union européenne ont placé, la semaine dernière, sous sanctions, limitant ses capacités à travailler à l’international.

Le président russe Vladimir Poutine, et le magnat Oleg Deripaska , assistent à une rencontre de l’APEC à Danang, au Vietnam,le 10 novembre 2017. (Crédit : Mikhail Klimentyev, Sputnik, Kremlin Pool Photo via AP/File)

La déclaration faite par Fridman a été suivie par des propos similaires tenus par un autre oligarque juif, Oleg Deripaska. « La paix est très importante ! Des négociations doivent commencer dans les meilleurs délais ! », a écrit Deripaska, un fervent soutien de Poutine qui fait l’objet de sanctions américaines, sur Telegram, selon le Financial Times.

Deux autres oligarques juifs liés à Poutine, Igor et Boris Rotenberg, ont été pris au piège par les sanctions annoncées la semaine dernière par le Royaume-Uni.

Pour sa part, Abramovitch, qui était considéré comme la cible la plus probable de nouvelles sanctions, apporterait son aide dans les négociations en cours entre l’Ukraine et la Russie.

Il a aussi fait les gros titres pour ses dons caritatifs.

La semaine dernière, Yad Vashem, le musée israélien de la Shoah, a annoncé avoir reçu un don à huit chiffres d’Abramovich. Il financera un nouveau bâtiment et un livre qui portera les 4,8 millions de noms des victimes de la Shoah connues par le musée. Une chaîne d’information israélienne a révélé que plusieurs semaines plus tôt, avant que le conflit n’éclate en Ukraine, Yad Vashem avait exercé des pressions sur les États-Unis en demandant qu’Abramovich ne soit pas sanctionné en raison de « ses contributions au peuple juif ».

Cela fait longtemps qu’Abramovich nie être un allié de Poutine et ses représentants ont confié au journal The Guardian, la semaine dernière, qu’il « serait ridicule de suggérer que notre client a une quelconque responsabilité ou influence sur l’État russe ».

Les sanctions actuelles ne semblent pas avoir encore dissuadé Poutine de faire la guerre – ce qui rend probable un possible renforcement par l’Occident des pressions exercées sur le président russe. Et ce qui laisse dans l’incertitude les bénéficiaires des largesses des milliardaires juifs de Russie.

Spokoiny, du Jewish Funders Network, se dit optimiste.

« Je ne vois pas encore de problème », note-t-il. « J’espère que le travail important qui est réalisé dans les communautés juives ne sera pas affecté par les sanctions ».

Caleb Guedes-Reed a contribué aux recherches effectuées dans le cadre de cet article.

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