Les tests ADN de judéïté exigés par le rabbinat deviennent une pomme de discorde
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Les tests ADN de judéïté exigés par le rabbinat deviennent une pomme de discorde

Utilisée à Moscou, Jérusalem et Sydney, l'initiative privée vise à confirmer la judéité des émigrés d'ex-URSS ; elle est aujourd'hui contestée devant la Cour suprême

Marissa Newman est la correspondante politique du Times of Israël

Illustration par Avi Katz. (Autorisation)
Illustration par Avi Katz. (Autorisation)

Deux documents tachés d’encre de l’époque soviétique étaient les seules preuves officielles de leur judéité. Le reste n’était que cendres et souvenirs.

En 2000, Dinara Haya Isteleou et sa mère, Galiya Rozendorf, immigrantes du Kazakhstan en Israël, se sont adressées à un tribunal rabbinique dans la ville centrale de Bat Yam. Elles se sont présentées pour des circonstances heureuses : obtenir une vérification de la judéité dans le cadre d’une obtention d’autorisation de mariage pour le mariage de la fille, supervisé en Israël par le Grand Rabbinat, l’autorité orthodoxe de l’Etat.

Elles sont reparties en larmes, leur preuve ayant été rejetée comme une contrefaçon éhontée. Un tribunal rabbinique supérieur a confisqué les papiers et leur a infligé une amende de 7 000 shekels (1 750 euros) à titre de sanction. En signe de protestation, Dinara Haya Isteleou n’a jamais payé.

« Ils ont convoqué ma mère et lui ont crié : « Comment osez-vous dire que vous êtes juive ? Vous n’êtes pas juive ! Bref, ils se sont moqués d’elle. Elle est partie en larmes. C’était un cauchemar, une déception et nous avons souffert, ma mère et moi. Nous ne savions pas comment prouver que nous étions juifs. Nous ne savions pas vers qui nous tourner », a raconté Isteleou.

A la suite de cette audience dévastatrice, la future épouse et sa mère, arrivées en Israël cinq ans plus tôt, ont rejoint les quelque 400 000 Israéliens venant principalement de l’ex-Union soviétique et leurs descendants, dont la judéité reste officiellement non reconnue ou mise en doute, résultat des systèmes juridiques parallèles civil et rabbinique du pays.

La loi du retour accorde une citoyenneté quasi automatique aux immigrants ayant au moins un grand-parent juif, mais le Grand Rabbinat ne les reconnaît comme juifs que s’ils répondent aux normes de la halakha, ou loi juive. Cela signifie qu’ils doivent avoir une mère juive. Depuis les années 1990, ils sont tenus de fournir des preuves pour étayer leur ascendance matrilinéaire, ou être convertis au judaïsme par les autorités orthodoxes approuvées par le Grand Rabbinat.

Dinara Haya Isteleou (à gauche) et sa fille. (Autorisation)

Pour de nombreux immigrés en Israël, arrivés dans les années 1990 après la chute de l’Union soviétique – certains provenant de communautés décimées par la Shoah – cette authentification peut alors se révéler impossible à fournir. Mais sans l’approbation du rabbinat, ils ne peuvent légalement se marier, divorcer ou être enterrés dans un cimetière juif en Israël.

Enregistrés comme juifs sur les documents officiels, la plupart d’entre eux ne sont pas confrontés à ce problème tant qu’ils n’ont pas, comme Dinara Isteleou, présenté une demande pour un permis de mariage.

Comment osez-vous dire que vous êtes juive ? Vous n’êtes pas juive !

Pour Dinara Isteleou et sa mère Galiya Rozendorf, il y avait peu d’espoir de trouver de nouvelles pistes. Les parents de Galiya Rozendorf ont divorcé lorsqu’elle avait six mois, et sa mère a disparu pour commencer une nouvelle vie. Son père s’est remarié avec une musulmane, qui a brûlé toutes les lettres et les preuves de la femme qui l’avait précédée – à l’exception d’une poignée de photographies que Galiya Rozendorf, enfant, avait réussi à cacher.

Mais son père a assuré à Galiya et à sa sœur aînée qu’ils étaient juifs et, avant sa mort, leur a remis les deux documents officiels déchirés qui les reliaient ostensiblement à leur passé juif.

Une mariée descend les escaliers lors de son mariage à Ein Hemed, le 14 décembre 2017. (AP Photo/Ariel Schalit)

Au cours des 19 années qui se sont écoulées depuis l’audience, elle a envoyé des lettres d’Israël à la ville natale de sa mère, en Russie, pour la localiser, ou pour trouver, en vain, des possibles demi-frères et demi-sœurs issus du second mariage.

« On nous a dit qu’elle n’existait pas. Il est possible qu’elle ait changé de nom, qu’elle se soit remariée. Mais maintenant elle est partie », explique Galiya Isteleou, ajoutant que sa grand-mère, supposée morte, aurait 89 ans.

Elles se sont ensuite tournées vers Shorashim, un service de recherche dirigé par l’organisation Tzohar qui travaille avec les immigrants et les tribunaux rabbiniques pour mettre la mains sur des documents, et dont les chercheurs se plongent dans des archives lointaines à la recherche de preuves – certificats de mariage, de naissance, photographies, documents de parents aux noms juifs, pierres tombales.

Les tests ont été dénoncés par des militants représentant les immigrés, par des scientifiques et des responsables politiques comme étant un développement pseudoscientifique effrayant, plus approprié à une Allemagne eugénique et folle qu’à l’État juif et qui risque dangereusement de transformer la judaïcité en identité raciale, plutôt que religieuse ou nationale

Mais quand la trace écrite s’est révélée infructueuse, Shorashim les a dirigés vers une autre méthode non conventionnelle qui fait son chemin parmi certains juges rabbiniques – en Israël et aussi loin qu’en Australie et en Russie : un juge rabbinique privé (hors rabbinat) qui a fondé un laboratoire de génétique prélève un frottis de joue, leur a-t-on dit, et l’envoie pour analyse. Si les résultats sont en leur faveur, ils peuvent être présentés comme preuve médico-légale devant les tribunaux rabbiniques de l’État comme preuve de leur judéité.

C’est ainsi que les deux femmes du Kazakhstan ont pénétrés dans un monde de controverse.

L’introduction de deux types de tests génétiques dans les tribunaux rabbiniques de l’État au cours des dernières années – l’un qui cherche des marqueurs juifs ashkénazes par l’ADN mitochondrial en le comparant à des bases de données et l’autre pour confirmer un lien familial – a d’abord échappé à l’attention des médias, mais a éclaté en mars, lorsque plusieurs cas ont fait les gros titres, suscitant un vaste tollé.

Des immigrants russes à leur descente de l’avion qui les a amenés en Israël en 1990. (Moshe Shai/Flash90)

Les tests ont été dénoncés par des militants représentant les immigrés, par des scientifiques et par des responsables politiques comme étant un développement pseudoscientifique et effrayant, plus approprié à une Allemagne eugénique et folle qu’à l’État juif et qui risque dangereusement de transformer la judaïcité en identité raciale, plutôt que religieuse ou nationale.

Les opposants ont averti que les tests sont discriminatoires dans la mesure où ils sont largement exigés par le rabbinat pour les immigrés de l’ancienne Union soviétique et qu’ils constituent également un abus de pouvoir de la part des tribunaux rabbiniques, alors que les critiques les considèrent de plus en plus suspicieux des migrants ces dernières années et comme des preuves de plus en plus exigeantes de leur judéité.

Aujourd’hui, la pratique est contestée devant la Cour suprême de justice par le parti Yisrael Beytenu, représentant les immigrants russophones, qui cherche à interdire aux tribunaux rabbiniques d’utiliser des tests génétiques pour vérifier la judaïcité. Yisrael Beytenu s’est également engagé à essayer de faire adopter une loi à la Knesset interdisant cette pratique.

N’ayant pas d’autres options, et les coûts du test (1 000 shekels) ayant été largement réduits, Darina Isteleou et sa mère s’y sont soumises au début de cette année. Puis elles ont attendu.

A la recherche des matriarches (ashkénazes)

Trois ans plus tôt, en août 2016, une poignée de scientifiques et de juges rabbiniques de haut rang se rassemblent au siège de Jérusalem de la Talmudic Encyclopedia.

Il s’agissait d’une rencontre entre la pensée juridique talmudique antique et les études génétiques de pointe sur les populations, les autorités religieuses cherchant des informations pour sortir de l’impasse dans laquelle se trouvent depuis longtemps les milliers de personnes qui ne peuvent prouver leurs origines juives pour satisfaire les tribunaux rabbiniques, mais revendiquent des ancêtres juifs maternels. Ils se sont demandés : quand les archives poussiéreuses de l’ex-Union soviétique seront épuisées, est-ce qu’une autre trace enfouie depuis longtemps, par exemple un registre génétique inexploité, pourrait s’avérer tout aussi valable ?

Ils ont commencé à discuter des quatre matriarches – non, pas des matriarches bibliques. Au contraire, les quatre femmes qu’une étude novatrice de 2006 affirmait être les ancêtres maternels fondateurs d’environ 40 % des juifs ashkénazes contemporains, soit 3,5 millions de personnes, il y a environ 1 000 ans.

La communication scientifique d’août 2016 était dirigée par le professeur Karl Skorecki, un néphrologue et chercheur en génétique né au Canada qui, en 1997, a identifié les marqueurs génétiques dits de prêtrise que partagent de nombreux Cohanim, ou prêtres juifs, qui ont pour ancêtre Aaron, le prêtre de la Bible.

Photo illustrative d’un test d’ADN mitochondrial au laboratoire d’ADN Jan Bashinski du ministère de la Justice de l’État de Californie à Richmond, Californie, le vendredi 17 février 2012. (AP Photo/Jeff Chiu)

« Nous avons été appelés à expliquer cette science à un groupe de rabbins faisant autorité », indique Karl Skorecki, qui a supervisé l’étude originale menée par Doron Behar, son étudiant en doctorat de l’époque.

Il a expliqué la source du lien : l’ADN mitochondrial, qui contrairement à l’ADN nucléaire est transmis exclusivement de la mère à l’enfant, son homologue paternel étant détruit pendant la fécondation. L’étude de 2006, et d’autres ultérieures, ont mis en évidence des haplogroupes distinctifs portés par deux cinquièmes des Juifs ashkénazes, les reliant à seulement quatre mères fondatrices qui – c’est essentiel pour le public rabbinique – ne se trouvent en général pas parmi les Européens sans origine juive. L’une des quatre séquences – K1a1b1a – est présente chez environ 20 % des Juifs ashkénazes, mais elle est presque absente chez les autres Européens.

« Ils ont posé des questions, des questions très intelligentes, ils ont vraiment creusé profondément dans la logique et la science autant qu’ils le pouvaient. J’ai été très impressionné de voir à quel point ils étaient prudents et méticuleux », se souvient le chercheur au sujet des rabbins, soulignant qu’il était appelé à expliquer la science, mais ne s’occupait pas « des autres aspects, les aspects halakhiques, sociaux ».

D’autres études ont été menées sur des communautés juives, y compris en Afrique du Nord et ailleurs, mais « aucune n’a été aussi frappante en termes d’effet fondateur avec une telle amplification que dans le cas de la communauté juive européenne, et c’est pourquoi elle a attiré l’attention », explique celui qui est aujourd’hui doyen de la faculté de médecine Azrieli à l’université Bar-Ilan.

Le Dr Karl Skorecki. (Capture d’écran YouTube)

La discussion sur la proverbiale mère (juive) de l’ADN, située dans les mitochondries qui produisent l’énergie à partir des aliments, a suscité un vif intérêt.

Les érudits rabbiniques, selon un autre généticien qui les a consultés, ont intégralement accepté les conclusions scientifiques.

De Moscou à Jérusalem en passant par Sydney

En 2017, un an après la rencontre, deux des participants, les rabbins Isroel Barenbaum du plus haut tribunal rabbinique de Moscou et Zeev Litke d’un tribunal rabbinique privé de Jérusalem, ont publié un livre citant la recherche scientifique et faisant valoir que les tests d’ADN mitochondrial, ou ADNmt, pouvaient parfois être utilisés comme preuve supplémentaire pour étayer des revendications du caractère juif qui, dans la tradition orthodoxe, est transmis de la mère à l’enfant.

Le livre décrit avec soin l’application possible du test : il doit strictement servir de corroboration dans les cas où d’autres documents sont disponibles, et seulement en dernier recours. En outre, souligne-t-il, si, sous certaines conditions, il peut être utilisé pour confirmer la judéité, il ne peut jamais être employé pour remettre en question la judéité d’une personne.

La raison est que moins de la moitié des Juifs ashkénazes (et beaucoup moins des Juifs du monde entier) porteraient les marqueurs les reliant à ces quatre femmes (qui avaient été jugées halakhiquement juives), et parce qu’une conversion au judaïsme d’une génération précédente n’apparaîtrait pas non plus dans l’ADN.

Illustration par Avi Katz. (Autorisation)

Les décisions – prudemment saluées par les grands rabbins séfarades et ashkénazes d’Israël dans les premières pages du livre – n’étaient pas seulement théoriques. A Moscou, Barenbaum avait déjà commencé à les appliquer dans sa propre cour rabbinique à plein régime. « Il y a eu des dizaines, voire des centaines de cas où l’information a permis de dissiper les doutes et de prouver la judéité », a-t-il écrit dans un courriel au Times of Israel, faisant référence à la fois à des tests mitochondriaux reliant les sujets aux quatre fondatrices et à des tests indiquant un lien génétique avec des parents juifs du côté de la mère.

Litke et lui ont alors commencé à faire pression sur les juges rabbiniques en Israël et en Europe et, à partir de 2017, ont présenté leur position à la conférence annuelle des juges rabbiniques du Grand Rabbinat et à une réunion similaire à Amsterdam pour les juges rabbiniques européens. Le processus est lent, concède Litke, qui a noté que les juges rabbiniques israéliens ont un large pouvoir discrétionnaire sur l’acceptation ou non des opinions halakhiques et doivent donc être convaincus individuellement.

Les motivations des juges rabbiniques privés ayant initié cette campagne étaient d’ordre humanitaire : faciliter le processus pour les immigrants, dont beaucoup sont ébranlés par l’atteinte soudaine portée à leur identité juive, souvent peu avant de se marier.

« Une personne qui veut se marier selon la tradition juive se présente pour son mariage. Les preuves qu’il a sont maigres. Le juge rabbinique pourrait lui dire : « Je suis désolé, d’après ces maigres preuves, je ne peux pas changer votre statut et dois donc clore l’affaire ». Mais le juge rabbinique est souvent un être humain, sensible, et veut aider, alors pourquoi ne pas lui dire, peut-être, d’explorer la piste de l’ADN » dit Litke.

Le rabbin Zeev Litke. (Capture d’écran YouTube)

Le jugement a-t-il marqué un précédent révolutionnaire en droit juif ? Litke et Barenbaum sont divisés, le premier reconnaissant qu’il s’agissait d’un changement important.

« À mon avis, il ne s’agit pas d’un changement radical », répond Barenbaum. « Comme par le passé, de nouveaux outils sont employés pour résoudre de vieux problèmes, tout comme les tests ADN sont utilisés [dans les tribunaux rabbiniques] pour identifier les corps des défunts afin de libérer une femme [de son mariage et de lui permettre de se remarier], et cela n’a pas été fait il y a 100 ans ; tout comme il y a 100 ans, ils ont commencé à se fier aux empreintes digitales, ce qui ne se faisait pas il y a 200 ans ; comme aujourd’hui, il existe des laboratoires pour examiner le shaatnez [mélanges de lin et de laine interdits par la loi juive] et l’organisation Dor Yesharim vérifie la compatibilité génétique du mari et de la femme, et d’autres exemples. La halakha a toujours recours à de nouveaux outils quand ils peuvent fournir des solutions efficaces. »

L’an dernier, Litke a fondé l’Institut Simanim pour effectuer les tests d’ADN mitochondrial et les envoyer à un laboratoire de génétique pour les résultats. Le juge rabbinique privé sert de témoin expert devant les tribunaux religieux d’Etat, accompagnant les affaires.

« Il y a eu 20 cas au cours de l’année écoulée [en Israël] où le test a donné un résultat positif et la judéité a été validée [par les autorités] », dit-il.

Bien que leur livre indiquait de manière conservatrice que les tests d’ADNmt ne devraient être utilisés qu’en dernier recours pour corroborer d’autres preuves, dans la pratique, plusieurs cas « inhabituels » ont été enregistrés en Israël dans lesquels certaines personnes ont été confirmées juives sur la seule base des résultats génétiques, a dit Litke.

« C’est inhabituel. C’est tout à fait inhabituel. Ici, en Israël, c’est tout nouveau, c’est lent. Mais j’ai déjà eu des cas qui ont été approuvés uniquement sur cette base », précise-t-il.

Les résultats des tests d’ADNmt sont examinés au cas par cas et peuvent souvent s’avérer peu concluants ou difficiles à analyser. Ce que Litke cherche, c’est une majorité statistique d’ascendance juive ashkénaze, plutôt que des bases de données génétiques.

Si le droit juif veut qu’une personne qui vient d’une ville dont la population majoritaire n’est pas juive ne soit pas présumée juive jusqu’à preuve du contraire, « après ce test, je soutiens qu’aujourd’hui, la majorité [de la population] de la ville n’est pas pertinente… car après avoir fait le test je vois que l’ADN majoritaire ne fait pas partie de la ville, alors quelle est l’importance de la ville dont il est issu ? Ce qui compte, c’est sa famille génétique. Si je vois que la grande majorité de sa lignée génétique est juive, je peux déterminer qu’il est juif. »

Il y a eu 20 cas au cours de l’année écoulée [en Israël] où le test a donné un résultat positif et la judéité a été validée

« Nous ne pourrons jamais aider tout le monde [avec cette méthode] », souligne Litke, « mais j’espère que si nous investissons dans la recherche, nous serons en mesure d’augmenter le pourcentage de ceux que nous pouvons aider ».

Il a également une vision plus large de l’orientation que pourrait prendre le dépistage génétique de la judéité. À l’avenir, Litke pense qu’avec des recherches supplémentaires et des bases de données mondiales élargies, les Juifs dont les ancêtres ont été exilés, convertis de force après l’Inquisition espagnole et autrement contraints de négliger leur identité juive, pourraient retrouver avec certitude leurs racines juives. « Dès qu’il y aura d’autres études… à plus grande échelle, je suis certain que nous trouverons des centaines de milliers de Juifs casher », a-t-il dit.

En 2017, le rabbin Yosef Carmel, directeur de l’institut d’études juives supérieures Eretz Hemdah, basé à Jérusalem, qui forme des juges rabbiniques, a rédigé un avis juridique sur le cas d’une fille de survivants de la Shoah basée à Munich disant que sa judéité était confirmée par ses marqueurs d’ADN mitochondrial ashkénaze, et implorant le Grand Rabbinat d’adopter la méthode.

« Nous avons ici une occasion en or de lier la Torah et la science, une science bien fondée – pas la science du 19e siècle, la science du 21e siècle – et elle ne peut qu’aider les gens, elle ne fait de mal à personne », a expliqué au Times of Israel le rabbin, qui était en contact avec Litke et Barenbaum et a consulté de nombreux généticiens à ce sujet.

« Cela ne peut pas faire de mal, parce que [les tests] négatifs ne peuvent pas être utilisé contre eux, il est interdit de l’utiliser contre eux. Cela ne dit rien de négatif à leur sujet. Ils pourraient bien être des Juifs casher lamehadrin [ultra-casher]. Nous n’avons tout simplement pas de preuve », ajoute Carmel.

Soulignant que les tests ne pouvaient pas être contraints, Carmel a ajouté : « Nous savons que la solution de la conversion [au judaïsme] n’a pas fonctionné. Très peu ont fait l’objet d’une conversion, et il s’agit d’un problème qui touche des centaines de milliers de personnes. Cela peut épargner à beaucoup de gens la détresse et résoudre [le problème]… pour beaucoup de gens qui sont juifs, mais n’en ont pas la preuve. »

Le bâtiment du Grand Rabbinat d’Israël à Jerusalem. (Flash90)

Le rabbin Zalman Nechemiah Goldberg, membre à la retraite de la Cour rabbinique suprême d’Israël, et le rabbin Yehoram Ulman, juge rabbinique principal du Beth din de Sydney, qui, depuis lors, a utilisé cette méthode pour établir la judéité dans plusieurs dizaines de cas, étaient également présents à Jérusalem en 2016. Déplorant la « politisation » de la question en Israël, M. Ulman a déclaré qu’il avait été approché en grande partie par des gens de l’étranger, dont la plupart n’étaient pas d’origine soviétique, qui cherchaient à prouver leur judéité, mais n’avaient pas les moyens de le faire.

« Elle est complètement déformée dans son utilisation et sa finalité. On ne l’utilise que pour aider les gens qui en font la demande parce qu’ils ne trouvent pas de preuves », a-t-il dit, soulignant que les preuves ont été soigneusement évaluées au cas par cas.

« Souvent, ça ne marche pas. Et si ça ne marche pas, nous ne déclarons personne de non juif », a-t-il ajouté.

L’utilisation de la méthode est un « bel exemple » de la façon dont la recherche scientifique peut aider les dilemmes juridiques juifs, a-t-il ajouté.

« Chaque fois que de nouvelles choses apparaissent dans la science qui peuvent aider la halakha – cela ne la change pas, mais peut l’aider – pour pouvoir trouver de nouvelles pistes et de nouveaux angles, il ne faut pas la repousser, il faut absolument explorer comment elle peut être utilisée, si elle peut aider les gens. »

Les experts mettent en garde contre une dérive dangereuse

Les experts israéliens ont cependant dénoncé ce qu’ils décrivent comme le mariage contre nature des tests génétiques et de l’identité nationale et religieuse, en mettant en garde contre le risque d’effet boule de neige et d’utilisation future pour disqualifier la judéïté de certains Juifs en raison de la qualité de leur lignée.

« La religion est une construction socioculturelle, et non un trait biologique ou génétique. Historiquement, seuls les pires ennemis du peuple juif ont tenté une classification génétique des Juifs, des Juifs à moitié juifs, etc. », dénonce la professeure Ephrat Levy-Lahad, qui dirige le Département de génétique médicale Fuld au Centre médical Shaare Zedek à Jérusalem.

« La situation actuelle n’est que le reflet de l’incapacité des autorités rabbiniques à répondre aux besoins des personnes qui se considèrent comme appartenant au peuple juif. Cela a conduit les scientifiques à proposer des ‘solutions’ génétiques. Je n’ai aucun doute que les scientifiques qui proposent d’utiliser l’information génétique le font par bonne volonté et avec une intention positive d’aider les gens, mais ce faisant, je crois qu’ils sapent une essence importante du judaïsme », a-t-elle expliqué dans un courriel.

En s’appuyant sur les tests génétiques, le grand rabbinat ‘altère radicalement la pratique juive traditionnelle’ dans la détermination de la judéité, estime le rabbin Seth Farber

« Il est évident que cela pourra donner lieu à un détournement de cette information, on peut facilement anticiper l’établissement de listes de Juifs ‘meilleurs’ ou ‘moins bons’ sur la base de leur génétique, mais indépendamment de cette ‘dérive dangereuse, le principal problème, à mon avis, est la conversion d’une construction sociale en construction génétique. Les problèmes sociaux doivent être résolus par l’utilisation des outils sociaux et culturels », a-t-elle ajouté.

Le docteur Shuki Friedman, directeur du centre pour la religion, la nation et l’Etat de l’Institut israélien de la démocratie, a clamé dans une lettre ouverte que le changement devait être « étouffé dans l’œuf ».

« La volonté d’une instance officielle d’adopter les tests génétiques en tant que preuves de la judéité marque le premier pas vers la création d’un judaïsme basé sur la génétique et l’usage largement répandu de bases de données génétiques. Au-delà du fait que l’utilisation de la génétique pour prouver la judéité est déplaisant, il constitue une détérioration spectaculaire de la manière dont nous définissons le peuple Juif. C’est une révolution qui doit être étouffée dans l’œuf », assène Friedman.

En s’appuyant sur les tests génétiques, le grand-rabbinat « altère radicalement la pratique juive traditionnelle » dans la détermination de la judéité, explique le rabbin Seth Farber, dont l’organisation ITIM aide les jeunes Israéliens à naviguer dans la bureaucratie religieuse du rabbinat.

Il ajoute que les juges rabbiniques peuvent résoudre les problématiques qui se posent à travers des interprétations créatives de la loi juive, clamant que « la halakha a une dynamique qui nous permet d’aider » à prouver la judéité d’un individu et que le rabbinat n’a pas besoin de recourir à des pratiques scientifiques douteuses qui « saperont le caractère même de la communauté juive ».

Le rabbin Seth Farber, chef de l’organisation Itim dans une photo sans date. (Itim)

Une étude qui a été récemment diffusée par l’ITIM et l’IDI a fait savoir que les cours rabbiniques posaient de plus en plus de difficultés aux immigrants désireux de prouver leur judéité, avec un test ADN en plus de normes toujours davantage contraignantes.

Avant les années 1990, lors de l’afflux de l’immigration venue d’Union soviétique, les tribunaux rabbiniques n’exigeaient pas de documentation d’une telle ampleur et s’appuyaient sur les déclarations de judéité des immigrants, note-t-elle.

Dans les années qui ont suivi, la politique a changé – passant de ce qu’on pourrait résumer d’un statut de « Juif jusqu’à preuve du contraire » à « non-Juif jusqu’à preuve de la judéité », avec des immigrants faisant l’objet de toujours plus de suspicions, affirme l’étude.

Les partisans des contrôles de judéité au sein du système des tribunaux rabbiniques disent que contrairement aux vagues précédentes d’immigration entraînées par les oppressions du régime communiste, la majorité des immigrants d’ex-URSS n’arrivent pas de communautés juives établies susceptibles de garantir la judéité de leurs membres, et clament que de nombreux documents officiels se sont avérés être des faux – ce qui nécessite donc un processus de vérification plus poussé.

Selon la recherche d’ITIM-IDI, la proportion des dossiers s’étant achevés par un jugement établissant la non-judéité d’un candidat est passé de 2,9 % en 2011 à 6,1 % en 2016 et à 6,7 % en 2017.

Les chiffres soumis à la Haute-cour de justice par les tribunaux rabbiniques, qui ont refusé de réagir à cet article, ont montré que 96 % à 97 % des contrôles de judéité, au cours des deux dernières années, se sont achevées avec l’octroi d’un certificat de judéité, et que ces contrôles se sont en majorité déroulés en un mois.

En 2017, 3 868 contrôles de judéité environ ont été réalisés et 3 451 en 2018.

« Un gène juif, ça n’existe pas »

Les juges rabbiniques privés ont contré la menace de dérive en soulignant que le test ne pouvait pas être utilisé pour remettre en doute la judéité d’un individu.

« Un gène juif, ça n’existe pas », souligne Carmel.

Pour les Juifs issus d’une lignée et qui sont dotés d’une confirmation juridique, « aucun ADN » ne viendra saper ces données, ajoute Ulman du beit din de Sydney.

Litke déclare que l’affirmation de ce que les tests ADN entraîneraient une disqualification est « fausse sur le plan scientifique, fausse sur le plan halakhique, et injuste » , soulignant que de nombreux Juifs n’auront pas de marqueur et que l’histoire juive foisonne de convertis à la foi juive et notamment, selon Lore, les ancêtres des sages Rabbi Akiva et Rabbi Meir.

« Je me suis contrôlé moi-même et, pour le moment, je ne peux pas prouver ma judéité génétiquement et n’ai pas le sentiment d’être moins juif », ajoute Litke.

« Je ne vois aucune inquiétude là-dedans tant que les juges rabbiniques se montreront raisonnables, dans la mesure où, dans tout les cas, nous devons prendre toutes les informations qu’il est possible d’obtenir », écrit Barenbaum. « Si les autres preuves sont suffisantes, pas besoin de tests génétiques. Seulement s’il y a un doute raisonnable de nochriut [non-judéité] pour des raisons variées, alors un test génétique peut permettre une réponse ».

« Au contraire », poursuit-il, « se plonger la tête dans le sable et ignorer des informations me semble complètement absurde ».

Mais ma grand-mère est morte ! L’histoire d’Oleg

En juin 2018, la salle des mariages était bondée quand Oleg, 32 ans, s’est approché de la cour rabbinique de la ville d’Ashdod, dans le sud, pour ouvrir un dossier de mariage. « Je suis allé là-bas avec des photographies, des documents, tout ce que j’ai et qui prouve que je suis juif, que ma famille entière est juive depuis plusieurs générations », explique-t-il.

Mais cela n’a pas suffit.

Pendant la procédure, qui a duré plusieurs semaines, Oleg à dû établir un lien génétique entre sa grand-mère – qui souffre de la maladie d’Alzheimer – et son arrière-grand-mère défunte, qui avait eu son enfant à la fin de la Shoah alors qu’elle retournait dans sa ville natale, en ex-URSS, depuis la frontière de l’Ouzbékistan où elle s’était enfuie pendant la guerre.

« Ils ont eu des soupçons : ‘Mais comment se peut-il que votre arrière grand-mère, alors qu’elle était enceinte, a pu aller d’un point A à un point B et donner naissance à votre grand-mère ?' », raconte-t-il.

De nombreux réfugiés ont parcouru des distances incroyables à l’époque, a répondu Oleg, un résident de Yavne qui a passé une décennie dans l’armée israélienne.

L’examinateur de la judéité lui a dit qu’ils soupçonnaient que sa grand-mère avait été adoptée et lui a ordonné de fournir d’autres preuves documentées ou de confirmer leur relation par un test ADN.

« Alors je leur explique que mon arrière-grand-mère n’est plus en vie. Toute la famille de mon arrière-grand-mère a péri dans la Shoah. Je n’ai personne que je puisse localiser, personne sur qui je puisse faire un test. Ce n’est pas que je ne veux pas – je ne le peux pas », a-t-il dit.

Quand il est revenu les mains vides, le tribunal rabbinique l’a placé sur une liste noire lui interdisant de se marier, citant leurs craintes que sa grand-mère ait été adoptée et qu’elle ne soit pas biologiquement juive.

« Ils ne se sont pas contentés de m’ajouter [à la liste], mais ils ont aussi ajouté toute ma famille : ma mère, ma tante, ses enfants, ils ont tous été ajoutés automatiquement à la liste, même sans avoir jamais contacté le rabbinat et n’avoir rien demandé. »

Oleg, sa mère, Jenny Brenner, plaideuse au tribunal rabbinique de l’ITIM, et Shira Lev-Tzion, avocate de l’ITIM, après leur appel devant la Cour suprême rabbinique. (ITIM)

Frustrés, Oleg et sa fiancée se sont rendus en Géorgie, où ils se sont mariés civilement. (Israël reconnaît les unions civiles célébrées à l’étranger).

En juillet, avec l’aide de ITIM, la Cour suprême rabbinique a annulé l’affaire et confirmé sa judéité sur la base de ces documents. Dans leur décision, ils ont exprimé leur consternation face à l’ordonnance des juges d’Ashdod concernant les tests ADN, a-t-il dit.

Le cas d’Oleg est représentatif de la deuxième forme de tests génétiques que les juges rabbiniques ont récemment instruits : confirmant les liens avec les membres de la famille juive.

M. Farber, de l’ITIM, a déclaré que les tests ADN ont été demandés sur une « base isolée » au cours des deux dernières années et qu’ils ne représentaient pas encore une politique rabbinique plus large. La plupart des cas portés à son attention concernaient des personnes qui avaient été invitées à passer le test pour établir un lien avec un parent juif confirmé, avec des juges rabbiniques insatisfaits de leur témoignage ou soulevant de faux soupçons d’adoption, dit-il.

Alors que les autorités rabbiniques ont déclaré que personne n’est obligé de passer le test, les partisans soutiennent qu’en menaçant de refuser la possibilité de se marier (ou dans au moins un cas, de divorcer), la recommandation équivaut à une ordonnance.

« Ce n’est que dans une minorité de cas (17 au cours des cinq dernières années) que le Beit Din délivre une ordonnance officielle pour effectuer un test ADN. Dans la plupart des cas, le Beit Din ‘recommande’ le test, mais précise que sans preuve d’ADN juif, la famille sera mise sur une liste noire dans une base de données de personnes ayant des doutes sur leur généalogie et dont le mariage est interdit en Israël. Trois cent seize personnes ont été inscrites sur cette liste en 2018 », a dit Farber au Times of Israel.

« Ils disent ‘nous ne forçons personne…’ Mais le fait est que lorsqu’ils disent ‘nous vous recommandons de passer un test et que, sans cela, nous ne pouvons vous autoriser à vous marier’, ils nous forcent la main. »

La Cour suprême pèse dans la balance

Le 23 septembre, sous le dôme de la Cour suprême de justice, trois juges ont entendu une requête déposée par le parti Yisrael Beytenu d’Avigdor Liberman au nom de 11 pétitionnaires qui protestaient contre l’utilisation des tests génétiques par le rabbinat. Deux des juges – Neal Handel et Noam Sohlberg – sont des juifs orthodoxes, tandis que le troisième, George Kara, est un chrétien arabe. Tous les trois se sont tenu la tête en écoutant. Liberman ne s’est pas présenté.

La requête demandait une injonction interdisant aux tribunaux rabbiniques de demander des tests génétiques, tant pour les liens familiaux que pour l’ADN mitochondrial, en invoquant l’absence de directives internes du système sur le moment où il utilise ces tests. Il a été également demandé au tribunal d’interdire aux tribunaux rabbiniques de rouvrir les enquêtes sur la judaïcité pour ceux qui avaient déjà été confirmés juifs, comme ce fut le cas pour la plupart des pétitionnaires.

Avidgor Liberman (à droite), le chef d’Yisrael Beytenu, dépose le recours de son parti contre les tests génétiques de judéité le 7 avril 2019. (Yisrael Beytenu)

L’État d’Israël a défendu cette pratique.

Au nom du Grand Rabbinat et des tribunaux rabbiniques, les procureurs de l’Etat, dans une déclaration à la Cour, ont cité une loi de 2000 sur les tests génétiques qui accorde ce pouvoir aux tribunaux civils de la famille et aux autorités religieuses parallèles, avec leur consentement.

L’État a maintenu qu’il n’y a eu que 17 cas depuis 2013 dans lesquels des tests génétiques ont été utilisés pour établir un lien familial, d’après les dossiers des tribunaux rabbiniques sur les demandes d’autorisation de ces tests adressées à la Cour rabbinique suprême. Les tests d’ADN ont été effectués avec la permission écrite de ceux qui les ont subis et seulement après que les pièces justificatives ont été jugées insuffisantes, a déclaré l’État. Il assure que les tests n’ont été proposés qu’une fois toutes les autres options épuisées, qu’ils n’ont pas été imposés et qu’ils n’étaient pas discriminatoires envers les ressortissants d’ex-URSS puisqu’ils étaient appliqués également à tous ceux qui ne fournissaient pas les preuves nécessaire. La déclaration des procureurs de l’État ne portait que sur les tests d’ADN pour confirmer les liens avec les membres de la famille.

Hendel, interrogeant l’avocat des requérants, a prévenu qu’ils devaient mieux clarifier leur revendication, citant la loi de 2000. Il a également critiqué la requête, affirmant qu’aucune des affaires portées devant le tribunal n’était suffisante pour répondre à sa demande légale.

« Je reconnais qu’il y a un danger qu’on en fasse un usage abusif », a-t-il fait remarquer au sujet des tests génétiques, avant d’ajouter plus tard : « Nous n’avons pas un cas approprié ici, c’est ce qui est frustrant ».

Neal Hendel, juge à la Cour suprême, le 25 juillet 2018. (Yonatan Sindel/Flash90)

Mais il a également reconnu que la méthode, telle que présentée par les autorités religieuses, a facilité le processus pour certains. Il a exhorté les représentants légaux du rabbinat à établir des lignes directrices générales sur l’utilisation des tests génétiques dans les contrôles de la judéité, y compris le poids des preuves et le sort de ceux qui les refusent.

« J’ai un problème avec le fait que ce soit la Torah SheBe’al Pé [Torah orale] et non la Torah écrite », ajouta-t-il d’un air amer, laissant entendre que le rabbinat doit régler son utilisation des tests ADN dans les directives écrites, tout comme les sages juifs ont codifié les traditions juridiques orales juives dans la Mishna et le Talmud il y a environ deux millénaires.

Une décision dans cette affaire n’a pas encore été rendue.

Mais si le tribunal ordonnait que des lignes directrices soient rédigées par un rabbinat pour cette pratique, cela pourrait provoquer la conséquence très redoutée par ses détracteurs : transformer une initiative privée adoptée par une poignée de juges rabbiniques en politique officielle du Grand Rabbinat.

Férus de généalogie

Le fait qu’Israël soit aux prises avec les questions soulevées par les tests génétiques, l’ascendance et l’identité n’est pas le fruit du hasard. Le problème vient du fait que la popularité des tests d’ADN récréatifs en vente libre comme 23andMe, MyHeritage DNA, AncestryDNA et FamilyTreeDNA a explosé à l’étranger ; quelque 26 millions de personnes ont soumis des frottis de joue ou des échantillons de salive à des bases de données pour obtenir des réponses sur leur généalogie. Les tests de dépistage à domicile – qui restent illégaux en Israël – ont également été utilisés pour identifier des tueurs en série chez des parents curieux de connaître leur arbre généalogique, pour découvrir des secrets de famille et des frères et sœurs inconnus, et a laissé les utilisateurs sous le choc de la perspective de contracter diverses maladies, ce qui soulève une foule de questions d’éthique et de protection de la vie privée.

Alors que les tests génétiques de judéité ont suscité la colère en Israël, certains ont fait valoir qu’ils masquaient la question générale : le lien entre les autorités religieuses israéliennes et le droit au mariage.

« Les tests génétiques à des fins généalogiques ont lieu dans le monde entier et à grande échelle, et sont solidement soutenus par la recherche scientifique », a déclaré le Dr Shai Carmi, généticien et professeur à l’Université hébraïque de Jérusalem.

« Je pense qu’il est légitime que chaque personne se soumette à un test génétique pour connaître ses antécédents familiaux », dit-il. « Dans le contexte des contrôles de la judéité, la véritable raison pour laquelle elle est si controversée n’est pas, à mon avis, le test génétique lui-même, mais le fait qu’il est utilisé, ou susceptible d’être utilisé, comme condition des droits civils fondamentaux, et c’est à mon avis le sujet principal de la discussion.

Skorecki s’est également opposé à l’imposition d’un test, mais a estimé que les individus ont le droit de faire des recherches concernant leur arbre généalogique.

« Il faut être socialement responsable, bien sûr, mais je crois que les gens ont le droit de savoir qui ils sont. Je suis contre le fait que quelqu’un – un organisme gouvernemental, une entreprise, un employeur, peu importe – impose aux autres une sorte de test », a-t-il déclaré.

Behar, l’ancien doctorant derrière l’étude sur les femmes juives ashkénazes, dirige aujourd’hui une start-up de données génétiques sur la santé basée à Tirat HaCarmel, iGentify, fondateur et directeur scientifique de Gene by Gene, dont les tests FamilyTreeDNA sont les plus largement utilisés – et qui s’appuie sur  la plus grande base de données mtADN du monde. Il a refusé de consulter les juges rabbiniques, mais a défendu les conclusions scientifiques dans l’étude publiée il y a 13 ans.

Carmi était également sceptique quant au fait que des études récentes suggérant que l’ADN mitochondrial pourrait parfois être transmis à partir de la lignée paternelle mineraient la recherche précédente, car les occurrences étaient très rares. Mais Sklorecki n’en était pas si sûr.

« La science est assez solide telle qu’elle est présentée », a dit Skorecki, « mais il y a une publication très intéressante… montrant qu’il pourrait y avoir – cela nécessite encore une validation et beaucoup de gens y travaillent – que de temps en temps, l’ADN paternel, l’ADN mitochondrial, peut entrer.

S’il est prouvé, il est vraisemblablement si rare « qu’il n’empiète pas sur nos résultats scientifiques », a-t-il ajouté. Cela ne minera probablement pas les conclusions rabbiniques qui reposent sur la majorité. Mais cela pourrait changer, un jour, a-t-il reconnu.

« En tant que scientifique, je me contente d’examiner les preuves et de les traiter, où qu’elles mènent, et d’être toujours prêt à corriger une conclusion scientifique antérieure ».

« Le fait est que la science n’est pas gravée dans la roche… les choses sont dynamiques dans la science. Donc, tout ce que nous avons trouvé pourrait être réfuté par un scientifique plus intelligent à l’avenir, et c’est très bien, c’est comme ça que ça doit être. Ce n’est pas une religion. »

Fin heureuse pour certains

Et puis il y a les victoires de Litke, des cas comme Veronika Zacharova.

Il y a huit ans, Zacharova, enceinte de son premier enfant, s’est rendue au rabbinat de Tel Aviv pour ouvrir un dossier de mariage avant son union.

« Évidemment, j’étais sûre que tout allait bien, puisque partout où j’ai vérifié, j’étais enregistrée comme juive », dit-elle.

Mais Zacharova et son frère, qui se sont installés seuls en Israël en 1998, n’avaient pas de documents originaux, seulement des photocopies.

La procédure judiciaire a été longue – et a comporté des remarques « douloureuses » de la part des autorités sur son enfant à naître, a-t-elle dit – jusqu’à ce qu’ils les déclarent finalement non juifs.

« Ils ne voulaient pas entendre, ils ont considéré que parce que nous n’avions pas de documents originaux, nous ne pouvions rien faire. Ils ne m’ont pas orientée vers d’autres sources d’aide ou ne m’ont pas dit de me convertir », dit-elle.

Après s’être rapprochée de Shorashim, avec peu de succès à l’époque, « j’ai en quelque sorte abandonné », dit-elle.

En 2016, elle s’est rendue en Russie après que des recherches sur Internet lui ont permis d’entrer contact avec ses proches perdus de vue, dont un frère aîné, a-t-elle dit. C’est à cette époque qu’elle a obtenu ses certificats de naissance originaux. Mais cela aussi ne s’est pas avéré suffisant, et elle fut envoyée au laboratoire de Litke pour un test ADN, avec l’aide financière d’un donateur.

Huit ans plus tard, un tribunal rabbinique a confirmé ce que la jeune femme de 31 ans, maman de deux enfants, savait depuis le début : elle est juive.

Elle et son conjoint ont l’intention de se marier en mai, dit-elle.

Et qu’en est-il d’Isteleou ?

Dinara Haya Isteleou, 42 ans, n’a pas réussi à se marier.

Quand le rabbinat refusa de reconnaître sa judéité en 2000, elle et son compagnon organisèrent une fête dans une salle, mais sans cérémonie. Ils se sont séparés plus tard. Maintenant mère célibataire, elle vit à Holon avec sa mère, Galiya Rozendorf, et sa fille.

Dinara Haya Isteleou (à gauche) et sa fille. (Autorisation)

« Quand nous avons reçu les résultats de l’analyse ADN, ma mère s’est mise à pleurer : ‘Ma vie entière est passée, et maintenant j’ai besoin de preuves, maintenant, quand je suis, excusez-moi, avec un pied dans la tombe… ? Et seulement maintenant il y a des preuves que je suis juive ?!' »

Dinara Isteleou a insisté pour qu’ils fassent pression sur la bureaucratie, pour le bien de sa propre fille. « Je pense à son avenir. Si ni toi, ni moi, n’avons réussi à construire nos vies, à nous marier, au moins la fillette aura un bon avenir », a-t-elle dit à sa mère.

Galiya Rozendorf avec sa petite-fille. (Autorisation)

Le test s’est révélé positif pour les deux femmes, et bien que leur cas reste en suspens, Litke est confiant dans le fait qu’elles seront bientôt déclarées juives, un quart de siècle après leur arrivée en Israël.

« Liberman – nous l’avons entendu à la radio -[est] contre ces tests ADN », indique Dinara Isteleou. « D’une certaine façon, il a raison, mais dans ma situation, c’est bien qu’il y ait eu ce test… Mais si des familles ont beaucoup de preuves, de documents, alors évidemment, elles n’ont pas besoin d’un [test] ADN, a-t-elle dit.

Elles ne disposaient d’aucun document à ce sujet que les autorités auraient accepté. Mais les preuves étaient là depuis le début. Ce sont trois générations de femmes juives, toutes porteuses du code génétique de leur mère, qui seront finalement liées aux yeux de l’État juif au passé, à la femme qui a disparu il y a six décennies dans l’ancienne URSS… et bien au-delà.

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