Les tribus nomades édomites de l’époque biblique étaient des experts du cuivre
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Archéologie

Les tribus nomades édomites de l’époque biblique étaient des experts du cuivre

Les progrès de l'extraction du cuivre dans l'Arava au 11e siècle avant l'ère commune grâce au savoir-faire égyptien nous en disent plus sur l'émergence du royaume d'Édom

Amanda Borschel-Dan édite la rubrique « Le Monde Juif »

  • Fouilles d'anciennes mines de cuivre dans le cadre du projet de la vallée centrale de Timna de l'Université de Tel Aviv. (E. Ben-Yosef et le Central Timna Valley Project)
    Fouilles d'anciennes mines de cuivre dans le cadre du projet de la vallée centrale de Timna de l'Université de Tel Aviv. (E. Ben-Yosef et le Central Timna Valley Project)
  • Collecte d'échantillons de scories et de charbon de bois sur la "colline des Esclaves", dans la vallée de Timna, en Israël. Selon l'archéologue Erez Ben-Yosef, les fines couches de déchets technologiques - bien datées au radiocarbone - fournissent un compte rendu détaillé des changements technologiques dans l'Édom biblique. (E. Ben-Yosef et le Central Timna Valley Project)
    Collecte d'échantillons de scories et de charbon de bois sur la "colline des Esclaves", dans la vallée de Timna, en Israël. Selon l'archéologue Erez Ben-Yosef, les fines couches de déchets technologiques - bien datées au radiocarbone - fournissent un compte rendu détaillé des changements technologiques dans l'Édom biblique. (E. Ben-Yosef et le Central Timna Valley Project)
  • Rocher en champigon, résultat de l'érosion éolienne, dans le parc national de Timna, dans le sud d'Israël. (CC via Wiki Commons)
    Rocher en champigon, résultat de l'érosion éolienne, dans le parc national de Timna, dans le sud d'Israël. (CC via Wiki Commons)
  • Le site de fouilles de la vallée de Timna. (Erez Ben-Yosef, Université de Tel Aviv)
    Le site de fouilles de la vallée de Timna. (Erez Ben-Yosef, Université de Tel Aviv)
  • Mines de cuivre à Timna, 35 km au nord d'Eilat, mars 2007. (Doron Horowitz/Flash90)
    Mines de cuivre à Timna, 35 km au nord d'Eilat, mars 2007. (Doron Horowitz/Flash90)

Une nouvelle étude internationale sur la technologie de l’extraction du cuivre dans la vallée de l’Arava défait les préjugés sur les Édomites nomades de la Bible et les transforme de simples membres de tribu en ingénieurs high-tech d’une « vallée du cuivre » du 11e siècle avant l’ère commune.

Dans l’article PLOS One qui vient de paraître, « Ancient technology and punctuated change : Detecting the emergence of the Edomite Kingdom in the Southern Levant », une équipe de scientifiques dirigée par les professeurs Erez Ben-Yosef du Central Timna Valley Project de l’Université de Tel Aviv et Tom Levy du Edom Lowlands Regional Archaeology Project, illustre comment le vaste réseau minier édomite a connu de gigantesques avancées techniques à la fin du 10e siècle avant l’ère commune.

Les chercheurs ont étudié des centaines de scories, ou sous-produits de la fusion du cuivre, issues de quelque 500 ans d’activité dans d’anciennes mines de cuivre. Les échantillons ont été prélevés principalement dans le complexe minier de Timna, dans le sud d’Israël – potentiellement le site des légendaires mines du roi Salomon – et à Faynan, au nord de Timna, dans la vallée de l’Arava en Jordanie.

Selon l’article, « les scories étaient généralement déposées sous forme de monticules et mélangées à d’autres débris métallurgiques, ce qui constitue un témoignage unique et quasi continu des activités de fusion ». Les chercheurs ont constaté que les techniques de fusion ont connu une évolution technologique progressive entre les 13e et 10e siècles avant l’ère commune. Cependant, à la fin du 10e siècle avant notre ère, les chercheurs ont soudainement constaté « un ‘saut’ technologique né de l’action humaine », selon la publication.

Le professeur Erez Ben-Yosef du Département d’archéologie et des anciennes cultures du Proche-Orient de l’Université de Tel Aviv. (Autorisation)

Ce saut technologique marque l’émergence de l’Édom biblique et contribue à la résolution d’un verset délicat de la Genèse, selon un communiqué de presse de l’Université de Tel Aviv. Les racines du royaume d’Édom correspondent à un passage de la Genèse 36:31, qui décrit un royaume édomite au début du 10e siècle avant l’ère commune : « …les rois qui régnèrent dans le pays d’Édom, avant qu’un roi régnât sur les enfants d’Israël. »

« En utilisant l’évolution technologique comme substitut des processus sociaux, nous avons pu identifier et caractériser l’émergence du royaume biblique d’Édom », explique Ben-Yosef. « Nos résultats prouvent que c’est arrivé plus tôt que prévu et conformément à la description biblique. »

Les Édomites se retrouvent dans de nombreux passages de la Bible, et l’interprétation juive traditionnelle les considère comme des « cousins » des Israélites à travers leur ancêtre Ésaü, le frère de Jacob. La plus célèbre des anciennes mines de cuivre édomites, Timna, tire son nom de la Genèse 36 dans laquelle les tribus d’Ésaü sont recensées.

L’auteur de l’essor technologique soudain des Édomites au 10e siècle avant l’ère commune est décrit dans la publication : les Égyptiens voisins, qui auraient considéré la mine de Timna comme leur plus proche source de cuivre précieux.

Plus de 6 mètres de déchets de production de cuivre ont été extraits à Khirbat en-Nahas, Jordanie. Les matériaux fouillés ici et dans d’autres sites ont été utilisés pour suivre plus de quatre siècles d’évolution technologique et sociale dans l’Édom biblique. (T. Levy)

« Nous avons démontré une standardisation soudaine des scories dans la seconde moitié du 10e siècle av. l’ère commune, depuis les sites de Faynan en Jordanie jusqu’aux sites de Timna en Israël, une vaste zone de quelque
2 000 kilomètres-carrés, apparue au moment-même où les Egyptiens sont arrivés dans la région », explique Ben-Yosef dans un communiqué de presse. « L’efficacité de l’industrie du cuivre dans la région a augmenté. Les Édomites ont développé des protocoles de travail précis qui leur ont permis de produire une très grande quantité de cuivre avec un minimum d’énergie. »

Le cuivre, utilisé pour forger des outils, des décorations et des armes, était un produit important dans l’Antiquité. Grâce à l’étude des scories, les scientifiques ont constaté une efficacité accrue du procédé de fusion, suivie d’un saut technologique notable.

Pourquoi les Égyptiens sont-ils à l’origine du boom technologique édomite ?

L’invasion de la Terre Sainte par les Égyptiens dans la seconde moitié du 10e siècle avant l’ère commune est un événement célèbre qui est décrit dans la Bible hébraïque, a expliqué Ben-Yosef dans un entretien avec le Times of Israel mercredi.

Comme le rapporte le Livre des Rois et des Chroniques, le pharaon égyptien Shishak a saccagé Jérusalem et pris tout le trésor du Temple « cinq ans après la mort du roi Salomon », apparemment en réponse à des incidents hostiles à la frontière orientale de l’Égypte.

Collecte d’échantillons de scories et de charbon de bois sur la « colline des Esclaves », dans la vallée de Timna, en Israël. Selon l’archéologue Erez Ben-Yosef, les fines couches de déchets technologiques – bien datées au radiocarbone – fournissent un compte rendu détaillé des changements technologiques dans l’Édom biblique. (E. Ben-Yosef et le Central Timna Valley Project)

« Cela a été très traumatisant pour Jérusalem », indique Ben-Yosef, qui ajoute qu’il existe une documentation extra-biblique de cette invasion – de la part des Egyptiens eux-mêmes. Le Shishak biblique a été identifié comme Pharaon Sheshonq Ier et le relief du portail Bubastite découvert à Karnak décrit cette conquête, a-t-il précisé.

« En se basant sur l’apparition de noms de la région du Néguev dans la description de cet événement en Égypte (liste topographique au temple d’Amon à Karnak), on suppute que l’une des destinations de la campagne de Shoshenq I était la Wadi Arabah et son industrie du cuivre, écrit l’article PLOS One. « Cette hypothèse a été récemment renforcée par la découverte accidentelle d’un rare scarabée portant le nom de Sheshonq Ier à Faynan. »

Peut-être que les Égyptiens ne sont pas venus pour conquérir après tout, s’interroge Ben-Yosef. Un empire affaibli à cette époque, « L’Egypte n’a pas détruit, mais a été un catalyseur pour l’amélioration technologique. »

« Ils étaient là, non pas pour faire des ravages, mais pour s’assurer qu’ils aient du cuivre. Ils dépendaient du cuivre importé, et il s’agissait des mines actives les plus proches dans cette région », précise-t-il.

Le Relief de la liste de campagne de Sheshonq Ier sur les murs extérieurs sud du temple de Karnak, au nord de Louxor, en Egypte. (Olaf Tausch, CC-BY, via wikipedia)

Un exemple tangible de l’influence durable des Égyptiens est la nouvelle apparition soudaine des chameaux en Israël après l’invasion égyptienne dans un pays où il n’y avait que des ânes pour le transport. Ben-Yosef désigne les chameaux égyptiens comme « les meilleurs camions pour transporter des biens dans le désert à cette époque ».

Mais en raison de l’état d’affaiblissement du royaume, Ben-Yosef présume que l’Egypte n’a pas pu ou n’a pas voulu élargir la main-d’œuvre nécessaire pour le contrôle du réseau minier.

« Les Egyptiens s’assuraient non seulement qu’ils obtiendraient le cuivre par le biais de contrats commerciaux, mais aussi qu’ils amélioreraient l’industrie. Super-puissance régionale, le pays pouvait avoir acquis des connaissances techniques dans d’autres endroits et transmis des astuces dans ce sens aux équipes de recherche et développement édomites », ajoute-t-il.

Aussi « simple » que Genghis Khan

La description biaisée persistante de l’Édomite « simple » et vivant sous une tente est une mauvaise représentation ancrée dans les études bibliques, estime Ben-Yosef. Ce stéréotype est toutefois aussi absurde que de qualifier Gengis Khan, gouvernant un vaste empire, de « simple » nomade, s’esclaffe-t-il. Les Édomites contrôlaient un réseau de mines de cuivre qui était exporté à l’étranger, en Grèce et également probablement à Damas (des recherches sont en cours).

En raison d’un effet de vague dans les flux de la dynamique du pouvoir au 12e siècle avant l’ère commune, dans le Levant, les empires chancelaient et se réformaient, ce qui signifie que « les tribus locales pouvaient accumuler le pouvoir d’une manière qui était jusqu’alors impossible ».

Les fouilles dans l’atelier de production de cuivre à la colline des Esclaves, dans la vallée de Timna, en Israël (Crédit : (E. Ben-Yosef and the Central Timna Valley Project)

« L’étude de la technologie en elle-même nous a permis d’apprendre des choses sur ces gens », affirme Ben-Yosef. « Nous savons maintenant que leur organisation sociale était complexe – bien organisée et centralisée sous une seule autorité. Un système politique et social complexe avait émergé dans la région au 11è siècle », continue-t-il.

Comme les Israélites antiques en grande partie, le peuple édomite s’est installé et réimplanté en Terre sainte à des périodes variées de l’histoire. Ce royaume aura été détruit par les Babyloniens aux environs du 6e siècle avant l’ère commune. Sous l’ère perse, ils revinrent dans les collines du sud de la Judée. À la période hellénistique, ils furent appelés les Iduméens par les Grecs à la suite de la conquête d’Alexandre le Grand. Ils se sont ensuite assimilés et sont devenus juifs.

L’article présenté entre dans le cadre d’une étude plus importante qui adopte une approche à 360 degrés des mines et de ceux qui les exploitaient. Marchant dans les pas d’un archéologue qui avait fait des fouilles sur le site dans le passé, le professeur Beno Rothenberg, l’équipe a opté pour une approche ciblée dans ses excavations entreprises à Timna, s’assurant de laisser de nombreuses choses aux générations futures, technologiquement plus avancées, qui pourront les découvrir et les déchiffrer.

« Nous empruntons la voie qu’il avait prise et ne faisons pas de fouilles importantes. Nous étudions plutôt les résidus présents dans la terre et nous procédons à de nombreuses analyses en laboratoire », dit Ben-Yosef.

Des fragments de textile en laine séché avec des bandes rouges et bleues trouvées dans la vallée de Timna, en Israël (Crédit : Clara Amit, Autorisation : Autorité israélienne des antiquités)

Parmi les autres aspects de la recherche, des textiles rares et colorés, ce qui indique qu’il y avait une élite qui habitait sur le site des mines.

« Nous avons trouvé des tissus en laine, décorés de manière recherchée, qui étaient portés par les personnalités appartenant à l’échelon supérieur de leur société stratifiée. Des tissus de luxe étaient portés par les artisans hautement qualifiés et respectés qui géraient les fourneaux à cuivre. Ils avaient la responsabilité de fondre le cuivre, ce qui était un processus très compliqué », avait expliqué Ben-Yosef dans une publication en 2016.

« Ces gens étaient en effet des nomades ou des semi-nomades. Ils n’avaient pas de palais en pierre ou de villes entourées de murs de forteresse, mais ils avaient quelque chose qu’on ne peut pas expliquer sous l’angle du ‘Bédouin dans le désert’. Ils étaient clairement très bien organisés et avaient un impact politique considérable », continue-t-il.

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