L’histoire cachée de la plus grande espionne américaine, enfin dévoilée
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L’histoire cachée de la plus grande espionne américaine, enfin dévoilée

Bien que ses actions aient permis de sauver d'innombrables vies alliées, les exploits d'Elizebeth Smith Friedman restent cependant méconnus

Le couple Friedman chez eux en 1957? (George C. Marshal Foundation)
Le couple Friedman chez eux en 1957? (George C. Marshal Foundation)

Alors même que les États-Unis combattaient les puissances de l’Axe en Europe, en Afrique et en Asie pendant la Seconde Guerre mondiale, une nouvelle menace émergea contre eux – celle d’un réseau d’espionnage nazi opérant en Amérique du Sud.

La cellule cherchait à mener des opérations politiques et militaires dans le but de faire basculer le continent politiquement neutre vers les Allemands, tout en rendant compte des mouvements de navires alliés, mettant les navires en danger de destruction par des sous-marins allemands.

Le FBI de J. Edgar Hoover n’avait pas de solutions face à ce réseau, contrairement à Elizebeth Smith Friedman.

Travaillant pour la Garde côtière sous la direction du Trésor, la décrypteuse de messages codés (dont le mari juif américain, William Friedman, était lui-même un nom légendaire dans l’histoire du renseignement) avait eu l’occasion de perfectionner ses compétences en luttant contre les contrebandiers à l’époque de la prohibition – qui, en fait, utilisaient des codes similaires à ceux utilisés par les espions nazis.

Friedman non seulement a réussi à découvrir les codes nazis, mais elle a permis de faire tomber le réseau d’espionnage. En janvier 1944, lorsque l’Argentine a rompu ses relations avec l’Axe, les nazis en Amérique du Sud se sont retrouvés complètement isolés.

Pourtant, pendant des décennies, cette histoire – et l’action de cette femme – est restée dans l’oubli.

Aujourd’hui, un nouveau livre, “The Woman Who Smashed Codes : A True Story of Love, Spies, and the Unlikely Heroine Who Outwitted America’s Enemies” par Jason Fagone, vise à corriger cet oubli.

Ce livre vient en prolongement du film de 2014 “The Imitation Game” – qui évoque un autre spécialiste du décodage, le britannique Alan Turing, contemporain de Friedman – et du film « Hidden Figures » de cette année sur les femmes afro-américaines de l’industrie spatiale qui ont également été ignorées par l’histoire.

« Vous faites des recherches et consultez les sources publiques, et les femmes sont là », a déclaré Fagone. « Elles ont toujours été là. Elles ont été oubliées de l’histoire, parfois même carrément effacées, parce que l’histoire a été racontée par des hommes. Elizebeth et son héroïsme pendant la Seconde Guerre mondiale ont été étouffés par J. Edgar Hoover. Pendant tout ce temps, Hoover a revendiqué ce qu’Elizebeth et son équipe avaient fait. »

Fagone a découvert cette histoire il y a plusieurs années. Il faisait des recherches sur la National Security Agency (NSA) alors qu’il faisait des reportages sur Edward Snowden, qui a divulgué des informations de l’agence en 2013.

L’auteur a commencé à se documenter sur William Friedman, qui, dit-il, « était considéré comme le parrain de la NSA », et était également réputé pour avoir brisé le code Violet japonais de la Seconde Guerre mondiale.

« J’ai remarqué que sa femme était aussi un briseur de code », a déclaré Fagone. « Je pensais, ‘c’est intéressant, un couple mari et femme décodeurs.’ … Cela a éveillé ma curiosité et j’ai commencé à creuser. C’est ce genre d’histoire incroyable et inédite, une femme au cœur de la communauté du renseignement américain, qui a commencé à apparaître. »

Jason Fagone, auteur de « The Woman Who Smashed Codes ». (Courtesy)

Elle est née Elizebeth Smith de parents Quaker à Huntington dans l’Indiana, en 1892. Sa mère Sopha lui a donné ce prénom non conventionnel.

Elle a montré un intérêt précoce pour les codes – elle croyait que les œuvres de Shakespeare contenaient des messages secrets. George Fabyan, un magnat de l’âge d’or de Chicago, l’a recrutée pour essayer de trouver ces messages – l’un de ses nombreux projets.

Smith a également rencontré un généticien au sein de l’équipe de Fabyan, William Friedman, un immigrant russe né sous le nom de Wolf Friedman, fils d’un érudit talmudique.

« William était intéressé par une version locale du sionisme », a déclaré Fagone, bien que plus tard dans la vie il ait critiqué le mouvement.

« Ce jeune homme qui a grandi à Pittsburgh, a décidé très tôt qu’il allait essayer d’apprendre à être agriculteur. Ses amis du lycée pensaient que les jeunes Juifs avaient besoin de se renforcer face à l’antisémitisme et de retourner à la terre. En fin de compte, il décida plutôt de devenir un érudit de la génétique », a déclaré Fagone.

Friedman et Smith se marièrent en 1917. « Ce n’était pas vraiment quelque chose qui se faisait dans leurs mondes », remarque Fagone. « Elle était fille de Quaker du Midwest, Friedman était d’une communauté juive de Pittsburgh. »

Mais, dit-il, « Comme cela arrive souvent chez les jeunes amoureux, leur amour était plus fort que les préjugés familiaux. »

Ils auront un mariage qui aura duré, avec deux enfants. Le décodage les a rapproché.

« C’était deux jeunes gens qui voulaient accomplir de très grandes choses », a déclaré Fagone. « Ils ont choisi cette activité très intense de décodage. Ils étaient à l’autre bout de la table, pendant huit, dix, douze heures par jour, à déchiffrer des énigmes. Ils ont adoré çà. »

Ils sont devenus experts de cet exercice. « William Friedman, tout comme Elizebeth Friedman, était l’un des grands cambrioleurs de tous les temps, un génie qui pouvait entendre une musique dans ce qui ressemblait à du bruit », dit Fagone. « Avec Elizebeth, on lui doit certaines des méthodes à la base de la cryptologie moderne. »

Quand l’Amérique est entrée dans la Première Guerre mondiale en 1917, « très vite, à cause des nécessités de la guerre, [Elizebeth Friedman] a été transférée du projet Shakespeare pour capter et résoudre des messages secrets en Allemagne », a-t-il dit.

Son mari est allé en France en 1918 en tant que décrypteur de code pour l’American Expeditionary Force. Cependant, tout au long de sa carrière, il sera confronté à l’antisémitisme.

« Il a grandi en entendant des histoires de pogroms anti-juifs qui avaient balayé l’ancienne maison familiale en Russie », dit Fagone. « Ces histoires ne l’ont jamais quitté. Je pense que tout au long de sa carrière, il était conscient de l’antisémitisme dans l’armée américaine. Il craignait que cela nuise à sa carrière et à ses moyens de subsistance. »

« L’armée américaine était complètement antisémite, de manière naturelle et de façon quotidienne. … Les gens avec qui il travaillait au ministère de la Guerre croyaient aux fraudes antisémites, recueillant des renseignements sur ce qu’ils appelaient « la question juive » sur les fiches de la MID [Division du renseignement militaire]. L’une de ces fiches portait la mention ‘Juifs : Race’. Voilà ce qu’était l’environnement professionnel de William Friedman », a déclaré Fagone.

Pendant ce temps, Elizebeth Friedman écrira l’histoire à la tête de « la seule unité de décodage en Amérique jamais dirigée par une femme », a écrit Fagone.

Dans son travail pour la Garde côtière sous le ministère du Trésor de Henry Morgenthau Jr., « Elle a lutté contre les contrebandiers et les gangsters professionnels, interceptant les messages, lisant littéralement les pensées des plus grands gangsters du moment », dit Fagone. « Elle a agi, parfois au risque de sa sécurité personnelle. »

Les exploits du couple dans l’entre-deux-guerres les ont aidés à accomplir de grandes missions pendant la Seconde Guerre mondiale. William Friedman a dirigé l’équipe de l’armée qui a découvert le code japonais Purple.

« En fin de compte, ils ont été capables d’intercepter, de décoder et de lire les messages diplomatiques japonais tout au long de la guerre », a déclaré M. Fagone. « Ils lisaient dans le cerveau des meilleurs diplomates japonais partout dans le monde – et aussi dans les cerveaux nazis. William et son équipe ont réussi à le faire. D’une manière énorme, ils ont probablement aidé à raccourcir la guerre. »

Cependant, Friedman a subi une dépression nerveuse et a été mis au repos de manière élégante.

« Plus tard dans la vie, quand sa dépression est devenue plus aiguë, il a évoqué avec un psychiatre de l’influence qu’a eu sur lui l’antisémitisme », a déclaré M. Fagone.

Et alors qu’il aidait à créer ce qui devint la NSA en 1952, des tensions surgirent entre Friedman et l’agence à la fin de la guerre froide, en 1958, lorsque les agents retirèrent du siège de Capitol Hill de nombreux papiers personnels de Friedman.

Bien que les réalisations de William Friedman en temps de guerre soient connues, celles de sa femme ne le sont pas. Sur les 22 boîtes de dossiers personnels que Elizebeth Friedman a laissés à la bibliothèque de la George C. Marshall Foundation en Virginie, il n’y a aucun document entre 1939 et 1945.

Il s’est avéré que ses dossiers avaient été déclassifiés en 2000. Les localiser aux Archives nationales « a été la partie qui m’a pris le plus de temps et de recherche », a déclaré Fagone.

Il a fallu deux ans, et « c’était plus spectaculaire et surprenant que tout ce à quoi je m’attendais ».

Elizebeth Friedman avait fait équipe avec Johannes Siegfried Becker – « l’espion nazi le plus prolifique et le plus efficace dans l’hémisphère occidental pendant la Seconde Guerre mondiale », écrit Fagone.

Le réseau d’espionnage de Becker en Amérique du Sud a recueilli des renseignements qui « permettraient à un sous-marin d’attaquer un navire allié », a déclaré M. Fagone. « Un espion nazi à Buenos Aires ou dans un autre port noterait quand un vaisseau allié partirait à un certain moment. Berlin enverrait un sous-marin qui tenterait de le détruire avec une torpille. … C’était un mandat de mort. Il y avait des dizaines, des centaines de personnes à bord d’un navire allié. Il était primordial de pouvoir intercepter, avertir les capitaines. »

D’autres renseignements « ont donné à l’Allemagne une indication sur la nature des biens qui étaient transportés et à qui », a déclaré Fagone.

« Beaucoup d’espionnage concernait le commerce, les matières premières, les minerais, la nourriture pour l’armée. Divers gouvernements sud-américains ont conclu des accords avec les deux parties pour sécuriser l’acheminement des minerais, des métaux, des réserves de nourriture. Il était utile de savoir si un navire plein de viande de bœuf argentin se dirigeait dans une certaine direction « , a-t-il dit.

Ces messages étaient transmis via des réseaux radio clandestins.

« Pour savoir ce qu’ils se disaient, ils fallait intercepter les messages radio et le décoder », a déclaré Fagone. « Le FBI était totalement non préparé. Ils n’avaient pas d’équipes de décodeurs. »

Mais la garde côtière et Elizebeth Friedman étaient parfaitement préparés. « Elizebeth a créé une équipe d’élite de décodeurs au sein de la Garde côtière », a déclaré Fagone.

« Les espions nazis avaient des techniques radio et des codes très similaires aux trafiquants de rhum et de drogue dans les années 1920 et 1930. Cela montre à quel point Elizebeth était prête, avec ce genre de compétences, à ce moment décisif de la guerre. … Elle est passée de la lutte contre les trafiquants à la traque et à la chasse des espions tout au long de la Seconde Guerre mondiale », a-t-il dit.

Des décennies plus tard, la NSA était sceptique sur la menace des espions nazis en Amérique du Sud.

« L’effort clandestin de l’Axe dans l’hémisphère occidental a-t-il eu un effet sur la conduite de la guerre ? Probablement pas », a écrit David P. Mowry dans la publication ‘German Clandestine Activities in South America in World War II’ déclassifiée en 1989″.

« Il semble que la plupart des renseignements transmis à l’Allemagne étaient de peu d’importance », indique l’article. Et « [La] réponse à la question, ‘Est-ce que l’effort de décryptage américain contre les espions de l’Axe a eu un effet sur la conduite de la guerre ?’ est aussi, ‘Probablement pas’. »

Cependant, Friedman et son équipe ont réalisé 4 000 décryptages à partir de 50 circuits radio nazis distincts.

Fagone a déclaré que les décryptages ont réussi « à créer une carte détaillée du réseau d’espionnage nazi en Amérique du Sud … comprendre qui parlait à qui et pourquoi, établir des liens cartographiques avec divers gouvernements sud-américains pour suivre leurs finances au peso près, apprendre les noms de code et les vraies identités de tous les agents » – tout cela a aidé les autorités à « entrer et perturber, arrêter et détruire les réseaux d’espionnage, éliminer la menace d’espionnage nazi ».

Elle a également aidé dans des affaires d’espionnage interne de haut niveau. « Son rôle a été omis ou effacé lorsque le FBI a raconté l’histoire », a déclaré Fagone.

Elle et son équipe de la garde côtière ont décrypté les renseignements qui ont aidé Hoover à enquêter en 1941 sur le réseau d’espionnage de Duquesne – dans lequel 33 hommes ont été emprisonnés pour un total de 300 ans.

En 1944, elle a témoigné en tant qu’expert contre l’espionne japonaise Velvalee Dickinson, surnommée la Femme Poupée pour avoir écrit des lettres sur les ventes de sa boutique de poupées new-yorkaises qui a effectivement causé des dommages aux navires de guerre alliés.

« Le FBI a fait beaucoup de bon travail durant la Seconde Guerre mondiale », a déclaré Fagone, « dans l’affaire Duquesne, et avec la Femme Poupée. C’est juste que, quand [Hoover] a raconté l’histoire, que le FBI a tout fait. »

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