L’industrie du tourisme juif en Europe au bord du gouffre suite à la pandémie
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L’industrie du tourisme juif en Europe au bord du gouffre suite à la pandémie

Guides et restaurateurs s'interrogent sur leur avenir dans le secteur du tourisme juif alors que la Covid-19 les a précipités vers la pauvreté

  • Dani Rotstein, le doigt en l'air, présente à des touristes allemands une église qui était une synagogue dans le passé à Palma de Majorque, le 11 février 2019 (Crédit : Cnaan Liphshiz/ JTA)
    Dani Rotstein, le doigt en l'air, présente à des touristes allemands une église qui était une synagogue dans le passé à Palma de Majorque, le 11 février 2019 (Crédit : Cnaan Liphshiz/ JTA)
  • Une commémoration de la nuit de cristal à la synagogue portugaise d'Amsterdam,  le 9 novembre 2016 (Autorisation :  Jonet.nl)
    Une commémoration de la nuit de cristal à la synagogue portugaise d'Amsterdam, le 9 novembre 2016 (Autorisation : Jonet.nl)
  • Un bateau sur les canaux d'Amsterdam de l'agence  We Are Amsterdam, en 2019 (Autorisation : We Are Amsterdam/ via JTA)
    Un bateau sur les canaux d'Amsterdam de l'agence We Are Amsterdam, en 2019 (Autorisation : We Are Amsterdam/ via JTA)
  • Dani Rotstein à côté d'un monument commémorant les Juifs de Palma de Majorque, en Espagne, le 13 février 2019 (Crédit : Cnaan Liphshiz/ JTA)
    Dani Rotstein à côté d'un monument commémorant les Juifs de Palma de Majorque, en Espagne, le 13 février 2019 (Crédit : Cnaan Liphshiz/ JTA)

AMSTERDAM (JTA) — Au début de l’année, Dani Rotstein gagnait sa vie en faisant une activité qui le passionne : la promotion du patrimoine juif oublié de Majorque.

Né dans le New Jersey, installé dans cette île touristique d’Espagne depuis 2014, Dani Rotstein avait fondé Jewish Majorca, la seule agence de tourisme spécialisée dans l’histoire juive riche, tragique et mystérieuse de l’île.

Avec plus de dix millions de touristes étrangers qui se rendent à Majorque chaque année, l’entreprise, établie il y a un an et demi, a connu rapidement la réussite grâce à son offre unique et à l’énergie contagieuse, aux compétences organisationnelles et au marketing très au point de son créateur.

Dani Rotstein avait récemment conclu un accord permettant la mise en place d’un programme spécial pour 400 touristes ayant réservé des vacances dans un hôtel, qui allait être rendu casher pour eux. C’était la plus grande réservation de ce type de toute l’histoire de l’île, et cela devait être une aubaine majeure pour le voyagiste.

« Nous nous préparions, cet été, à enfin enregistrer quelques revenus importants », dit-il. Mais c’est alors que « tout s’est complètement arrêté », ajoute-t-il.

Dani Rotstein à côté d’un monument commémorant les Juifs de Palma de Majorque, en Espagne, le 13 février 2019 (Crédit : Cnaan Liphshiz/ JTA)

Tout s’est arrêté parce que l’Espagne a imposé un confinement total pour tenter d’entraver la propagation du coronavirus qui y a causé la mort de plus de 27 000 personnes. Et, ce mois-ci, au lieu d’accueillir les touristes, Dani Rotstein a commencé à livrer des sandwichs aux falafels et du houmous pour pouvoir subvenir aux besoins de son fils âgé d’un an et couvrir les dépenses liées à son acquisition récente d’une habitation située dans le centre de Palma, la capitale de Majorque.

Dani Rotstein fait partie des innombrables gérants d’entreprises touristiques, dans le monde, qui se sont trouvés paralysés par la pandémie de Covid-19 qui a été à l’origine de l’arrêt brutal et total de l’industrie du voyage – sans qu’aucune reprise ne se profile à l’horizon pour le moment. L’avenir des sociétés touristiques juives, qui ne concerne d’ores et déjà qu’une clientèle limitée et qui fonctionne sur de faibles marges, s’avère particulièrement précaire.

Co-fondateur du festival du Limmud-Majorque qui a joué un rôle déterminant dans la sensibilisation à l’histoire juive unique de l’île, Dani Rotstein développe dorénavant un modèle qui pourrait lui permettre de continuer à organiser des visites par vidéo – principalement pour éveiller l’intérêt de touristes qui pourraient être ultérieurement séduits à l’idée de venir sur l’île. Mais il sait que sans des racines profondes et bien implantées dans l’industrie touristique, les choses seront très dures. Et il songe aujourd’hui à quitter l’île et à renoncer à son rêve de carrière.

« La situation est arrivée à un moment où nous étions vulnérables, où les choses commençaient tout juste à pouvoir décoller et avant que nous ayons eu la chance de nous constituer une clientèle », déplore-t-il. « C’est très frustrant ».

Dani Rotstein, le doigt en l’air, présente à des touristes allemands une église qui était une synagogue dans le passé à Palma de Majorque, le 11 février 2019 (Crédit : Cnaan Liphshiz/ JTA)

Pour sa part, à Varsovie, Maimon Ben Ezra estime que son restaurant casher, le Bekef – un des seuls de sa catégorie au sein de la capitale polonaise – devrait faire faillite d’ici deux semaines.

Ce chef culinaire de 61 ans, né en Israël et qui s’est installé en Pologne il y a treize ans, avait récemment investi la somme de 100 000 euros pour élargir et réinstaller dans un nouvel espace son restaurant très couru en réponse à la hausse considérable, ces dernières années, du nombre de touristes israéliens et juifs dans le pays d’Europe centrale.

« J’ai signé le contrat quinze jours avant que la crise n’éclate », explique Maimon Ben Ezra, père d’une fillette de huit ans qu’il a eue avec son épouse juive polonaise, à JTA.

Tous ces changements avaient permis à son restaurant de quartier de passer d’environ 20 couverts à 90 couverts, sur deux étages, et de se doter de l’infrastructure et du personnel nécessaires pour accueillir des groupes importants de clients.

Le musée Polin de l’histoire des Juifs polonais à Varsovie, en Pologne. (AP/Czarek Sokolowski)

Le restaurateur avait réinstallé son établissement dans l’ancien ghetto juif, un quartier incontournable pour les touristes, et loué un emplacement à côté du musée du ghetto juif de Varsovie qui doit ouvrir ses portes l’année prochaine.

« Cela devait être la première fois où nous aurions pu servir les groupes participant à la marche des vivants », s’exclame Maimon Ben Ezra, se référant aux dizaines de milliers d’adolescents juifs et à leurs chaperons, en provenance du monde entier, qui viennent chaque printemps en Pologne à l’occasion d’un événement de commémoration de la Shoah.

« Cela devait nous aider à payer les investissements », précise-t-il.

Mais la marche, cette année, a été reportée à une date indéterminée pour cause de Covid-19. Maimon Ben Ezra n’a pas pu rompre son contrat pour son nouvel emplacement, dans lequel il avait déjà commencé à investir. Pour joindre les deux bouts, il offre aujourd’hui des services de traiteur. Mais il n’est pas le seul établissement de ce type à Varsovie, une ville qui ne compte que quelques milliers de Juifs.

« Je suis coincé. J’ai l’impression de me noyer dans des sables mouvants », commente-t-il.

Je suis coincé. J’ai l’impression de me noyer dans des sables mouvants

Contrairement à Varsovie et à Majorque, Amsterdam est d’ores et déjà une destination touristique juive privilégiée.

Combinant des sites patrimoniaux juifs uniques pour les personnes âgées et les familles et des services qui séduisent également les plus jeunes, la capitale néerlandaise domine le classement des destinations de vacances appréciées des Israéliens depuis des décennies.

Et pourtant, là-bas aussi, la crise du coronavirus fait planer le doute sur la survie de certaines entreprises qui pourvoient aux besoins des touristes juifs.

Un tour operator faisant découvrir les canaux pour l’agence touristique We Are Amsterdam dans le centre de la capitale néerlandaise, en 2019 (Autorisation : We Are Amsterdam/ via JTA)

Pour We Are Amsterdam, agence appartenant à des Juifs proposant la location de bateaux et des services touristiques dans la ville, le problème n’est plus celui d’être reconnu. Ce sont plutôt les mesures de distanciation sociale mises en œuvre pour empêcher la propagation de la maladie qui risquent d’entraver les capacités à servir une clientèle majoritairement israélienne, si les touristes doivent revenir.

Guy Kuttner, ancien marin de la marine israélienne, avait lancé l’affaire il y a deux ans aux côtés d’un ami néerlandais, Timo Haaker. Les choses allaient bien – des familles et des groupes d’amis remplissant les pages bondées du carnet de réservation de We Are Amsterdam. L’agence, qui permettait également d’avoir un aperçu de la vie nocturne de la ville en plus de la visite des sites historiques juifs, avait même commencé à recevoir des demandes de visiteurs chinois.

Guy Kuttner et Timo Haaker avaient déjà déménagé les locaux de la firme dans un nouvel immeuble de Herengracht, l’une des rues les plus chères d’Amsterdam, et comptait 25 employés quand la crise du coronavirus a mis un terme soudain aux activités touristiques. Et aujourd’hui, alors que la capitale des Pays-Bas commence à autoriser les entreprises à reprendre leurs activités, les directives de distanciation sociale signifient que même si les touristes commencent à faire leur retour, il sera impossible pour We Are Amsterdam d’embarquer suffisamment de clients sur ses bateaux pour pouvoir engranger des bénéfices.

« Notre modèle commercial tout entier consiste à créer une expérience personnelle bien plus intime que ce qu’il est possible de ressentir sur l’un de ces bateaux touristiques de grande taille, de ceux qu’on emprunte pour une visite guidée réalisée en 17 langues et à l’aide d’écouteurs », explique Guy Kuttner.

Comme Dani Rotstein à Majorsque et Maimon Ben Ezra à Varsovie, les associés néerlandais ont exploré les moyens de conserver à flot leur entreprise. Avec l’aide de caméras 3-D, ils ont créé une promenade sur les canaux virtuelle et interactive, grâce à laquelle les utilisateurs peuvent avoir une vision à 360 degrés de la ville depuis une embarcation sur les eaux. Mais cette croisière virtuelle est gratuite et ne sert que comme outil marketing « pour conserver une présence », souligne Guy Kuttner. « Cela n’aide pas à couvrir les frais généraux ».

La synagogue de la rue Dohany, à Budapest (Crédit: Aaron Kalman)

We Are Amsterdam offre également des excursions terrestres, et notamment une visite des moulins d’Amsterdam. Mais la distanciation sociale obligera dorénavant à réduire à cinq le nombre de passagers transportés, contre dix auparavant, ce qui rendra les profits bien plus difficiles, estime Guy Kuttner.

La crise du coronavirus nuit également aux attractions touristiques juives non commerciales. A Prague, les pertes de millions d’euros de revenus issus des ventes des billets vers le quartier juif de la ville a entraîné une pénurie des fonds destinés au  travail social, déplorent certains leaders communautaires.

En Hongrie, une décision prise par l’organisation Mazsihisz des communautés juives de renouveler son contrat de 265 000 euros avec une société privée, chargée de s’occuper des aspects touristiques de la Synagogue Dohany – un site touristique populaire dont l’avenir en tant que ressource financière de la communauté est dorénavant mise en doute – fait débat.

Et pourtant, les communautés juives européennes, dont un grand nombre fonctionne sur la base de fonds offerts en compensation pour les biens juifs spoliés ou saisis pendant la Shoah, ont plus de chances de traverser l’orage que les individus qui gagnent leur vie du tourisme juif.

La crise a ainsi mis un terme abrupt aux revenus gagnés par Anne-Maria van Hilst, une guide touristique de 32 ans spécialisée dans l’histoire juive.

« Je ne suis pas entrée dans ce travail pour gagner de l’argent, je le fais parce qu’il me passionne », explique Anne-Maria van Hilst, qui s’est convertie au judaïsme il y a plus d’une décennie. « Mais tout s’est arrêté soudainement et il est impossible de dire quand et comment les choses reprendront. Comme un grand nombre de personnes dans le secteur, je m’interroge tout à coup sur mes choix et je remets tout en doute », déplore-t-elle.

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