Méfiants, les Palestiniens de Jérusalem-Est se font peu vacciner
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Méfiants, les Palestiniens de Jérusalem-Est se font peu vacciner

Seuls 20 % des Arabes de la ville âgés de 60 ans et plus ont été vaccinés, contre 60 % des Juifs ; les professionnels de santé dénoncent les théories du complot et les fake news

Un centre de vaccination contre le coronavirus relativement vide à Beit Hanina, Jérusalem-Est, le 5 janvier 2021. (Aaron Boxerman/The Times of Israel)
Un centre de vaccination contre le coronavirus relativement vide à Beit Hanina, Jérusalem-Est, le 5 janvier 2021. (Aaron Boxerman/The Times of Israel)

Le centre de vaccination contre le coronavirus le moins fréquenté d’Israël se trouve peut-être dans le quartier de Beit Hanina à Jérusalem-Est. Mardi matin, le tout nouveau centre a ouvert ses portes, mais il était presque vide, sans personne qui attendait d’être vacciné.

Reconnaissant que seuls quelques-uns s’étaient inscrits pour des injections, le directeur du dispensaire, le Dr. Mazen Daana, a estimé qu’il faudrait au moins une semaine avant que les gens ne commencent à se manifester.

« Nous essayons de faire passer le message, mais il y a des craintes. Mais dans une semaine ou deux, ce sera bondé, ne vous inquiétez pas », a déclaré M. Daana.

Tout le monde ne voyait pas les choses de cette façon. « Lorsque nous ouvrons un nouveau centre à Jérusalem-Ouest, nous avons un flot de personnes, mais à Jérusalem-Est, cela prend beaucoup plus de temps et de persévérance », a déclaré le directeur de Clalit Jérusalem, Ian Miskin.

Seuls 20 % des résidents palestiniens de Jérusalem-Est âgés de plus de 60 ans ont été vaccinés, contre environ 75 % des Juifs de plus de 60 ans dans l’ensemble de la ville, selon une évaluation du Commandement du front intérieur publiée par le quotidien Haaretz mardi.

« Je m’attendais à ce qu’il y ait des hésitations parmi les habitants de Jérusalem-Est, mais pas à ce point », a déclaré Fouad Abu Hamid, qui dirige un dispensaire Clalit à Beit Safafa, un quartier arabe qui se trouve principalement à Jérusalem-Est.

Les habitants de Jérusalem-Est représentent environ 38 % de la population de la capitale. Ils ne possèdent pas la citoyenneté israélienne mais sont couverts par l’un des quatre organismes de gestion de santé en Israël. La grande majorité – environ 70 % – est enregistrée à Clalit, le plus grand prestataire de soins d’Israël.

Daana a estimé que le petit centre avait la capacité de fournir environ 100 vaccinations par jour ou plus, en considérant que les gens commençaient à se présenter. Cependant, seuls un ou deux sont venus se faire vacciner pendant la demi-heure où le Times of Israël était présent.

« Nous ne sommes pas très optimistes. Ils ont essayé de passer des coups de téléphone et de faire venir des gens pour qu’ils se fassent vacciner, mais ils n’ont pas eu beaucoup de succès. Les gens ont toujours peur », a déclaré la directrice du dispensaire Sheikh Jarrah, Dima Bitar, membre du centre de commandement Clalit contre le coronavirus à Jérusalem.

Dr. Dima Bitar, directrice du dispensaire Sheikh Jarrah, le 5 janvier 2021. (Aaron Boxerman/The Times of Israel)

Le dispensaire de Beit Hanina est l’un des quatre nouveaux centres de vaccination que Clalit a ouvert mardi à Jérusalem-Est – les autres se trouvent à Sur Baher, près de la porte de Damas de la Vieille Ville, et à Musrara, sur la ligne de démarcation entre Jérusalem-Est et Jérusalem-Ouest. Auparavant, le dispensaire de Sheikh Jarrah était le seul endroit de Jérusalem-Est où l’on pouvait se faire vacciner.

Tout le monde donne des explications différentes pour expliquer la faible demande de ce vaccin, mais la plupart des responsables s’accordent à dire que des rumeurs infondées et des théories conspiratrices se sont répandues parmi certains Palestiniens de Jérusalem-Est. Le phénomène est loin d’être unique aux Palestiniens ; les inquiétudes concernant la sécurité du vaccin persistent dans le monde entier malgré les meilleures tentatives des responsables de la santé publique pour les dissiper.

Mais de nombreuses zones arabes à travers Israël ont connu des taux de participation plus faibles, que les responsables de la santé ont attribué à des craintes qu’ils jugent particulièrement ancrées dans la communauté.

« En général, les habitants de Jérusalem-Est font confiance au système de santé israélien. Ils travaillent et sont traités dans les hôpitaux israéliens – c’est très différent des questions politiques ou de sécurité. Mais cette question des vaccins a atteint un nouveau niveau sur les réseaux sociaux », a déclaré M. Abu Hamid.

Les craintes concernant les effets à long terme du vaccin peuvent aller de légères à extrêmes, selon Mme Bitar.

« Beaucoup racontent des théories conspirationnistes : ils veulent nous tuer, ils veulent nous stériliser, cela va altérer notre génétique. On m’a posé des questions très étranges. J’ai même des employés ici, dans ce centre, qui se convainquent mutuellement de ne pas se faire vacciner », dit-elle.

À Sheikh Jarrah, qui abrite le plus grand centre Clalit de Jérusalem-Est, le nombre de Palestiniens venant se faire vacciner est également faible. Contrairement au nouveau centre de Beit Hanina, le dispensaire est très actif. Ces derniers jours, environ 6 600 vaccinations y ont été effectuées, selon les chiffres de Clalit – la grande majorité pour des Juifs.

« Il y a beaucoup plus de Juifs que d’Arabes. Il est difficile d’en être sûr, et ce nombre s’est amélioré au cours des deux ou trois derniers jours. C’était extrêmement bas, mais maintenant c’est plus proche de 20 % », a déclaré la directrice du dispensaire, Mme Bitar.

En principe, a reconnu Bitar, les habitants de Jérusalem-Est pourraient se rendre dans l’un des trois principaux dispensaires Clalit de Jérusalem-Ouest. Mais elle pensait qu’il était probable que la grande majorité des habitants de Jérusalem-Est qui se faisaient vacciner le faisaient dans la clinique de Sheikh Jarrah.

Le ministère israélien de la Santé n’a pas répondu à une demande de chiffres précis sur le nombre de vaccinations administrées dans les dispensaires de Jérusalem-Est aux résidents palestiniens par rapport aux citoyens juifs. Bitar a déclaré que certains à Clalit pensaient que le nombre tombait à seulement 3 %.

« Je crois que le chiffre réel est un peu plus élevé, mais je ne peux pas dire avec certitude combien », a déclaré Mme Bitar.

Même si 20 %, soit 1 320, des personnes vaccinées à Sheikh Jarrah étaient Palestiniennes, cela ne représenterait que 4,2 % des 32 000 doses administrées par Clalit à Jérusalem au 4 janvier. Si l’on ajoute quelques milliers de personnes qui ont pu se rendre dans d’autres dispensaires, le chiffre serait encore bien inférieur à 38 %, le pourcentage estimé des habitants de Jérusalem qui sont Palestiniens.

Des Palestiniens de Jérusalem-Est entrent dans un dispensaire de vaccination contre le coronavirus, le 5 janvier 2021. (Aaron Boxerman/The Times of Israel)

Un certain nombre de facteurs compliquent le tableau. La population arabe est plus jeune que sa contrepartie juive et donc moins susceptible d’être éligible au vaccin, bien que les Palestiniens de Jérusalem-Est soient plus susceptibles d’avoir des pathologies préexistantes qui les rendent éligibles.

Des dizaines de milliers de Palestiniens de Jérusalem-Est vivent également au-delà de la barrière de sécurité qui serpente à travers la moitié est de la ville, coupant des quartiers entiers. Ceux qui vivent de l’autre côté doivent passer par le point de contrôle de Qalandiya pour être vaccinés.

Munir Zughayyer, un activiste de Kafr Aqab – un quartier situé au-delà de la barrière – a déclaré que traverser le point de contrôle pour atteindre le dispensaire principal de Sheikh Jarrah pouvait prendre deux à trois heures, notant que le point de contrôle fermait parfois pendant des heures sans avertissement. La plupart des gens, a dit M. Zughayyer, emprunteraient les transports publics, ce qui augmenterait les coûts et la durée du voyage.

« Les facteurs logistiques sont importants. Jérusalem est immense. Diriger toutes ces personnes âgées, dont beaucoup utilisent les transports publics, vers Sheikh Jarrah, a été un véritable défi », a convenu Abu Hamid.

D’autres fonctionnaires ont rejeté cette idée. « Tout ce qu’ils ont à faire, c’est de venir », a déclaré Miskin.

Mais la plupart des responsables – y compris les Palestiniens – ont souligné à plusieurs reprises qu’ils considéraient le problème clé comme une question de volonté, et pas seulement d’accès. La pensée conspiratrice sur le virus, répandue sur les réseaux sociaux, a pénétré profondément dans Jérusalem-Est.

Yaqoub Qaliq, un instituteur à la retraite, a déclaré que ses voisins de Beit Hanina étaient divisés : « Certains ont déjà décidé qu’ils ne voulaient pas du vaccin, mais d’autres sont prêts à le recevoir. »

Alors qu’il se remettait de la piqûre dans une tente à l’extérieur du dispensaire Clalit de Sheikh Jarrah, Qaliq a déclaré qu’il avait décidé de se faire vacciner lorsque son fils, un médecin, avait insisté sur l’importance de cette vaccination.

« Mon fils est un pneumologue qui travaille à l’hôpital Shaare Zedek, et il a été sur le front de la lutte contre le coronavirus. Il travaille dans un service spécialisé dans le coronavirus et nous raconte les choses qu’il a vues », a déclaré fièrement M. Qaliq. « J’ai confiance en mon fils, et quand il m’a dit que le vaccin était sûr, je l’ai cru. »

Yaqoub Qaliq, un instituteur à la retraite de Beit Hanina, récupère sous une tente après avoir été vacciné contre le nouveau coronavirus dans un dispensaire de Sheikh Jarrah, le 5 janvier 2021. (Aaron Boxerman/The Times of Israel)

Kareem, un résident de Beit Hanina, a déclaré qu’il n’était pas sûr de vouloir être vacciné.

« J’en ai beaucoup entendu parler, comment il peut attaquer vos reins ou votre cerveau. Bien sûr, on dit que c’est sans danger, mais je n’y crois pas vraiment. Comment savent-ils ce qui se passera dans un an », a-t-il déclaré au Times of Israël devant le Baladi Mall de Beit Hanina.

Lentement, cependant, les choses semblent s’améliorer, ont déclaré les responsables de la santé. Lors de la visite du Times of Israël au dispensaire Sheikh Jarrah mardi, la langue arabe était presque aussi répandue que l’hébreu, même si une nette majorité des personnes vaccinées étaient Juives.

Alors que Mme Bitar conversait avec le Times of Israël, une jeune femme en hijab est entrée dans la pièce pour demander si elle pouvait elle aussi être vaccinée. Elle était institutrice, a-t-elle dit, et avait vraiment besoin de la piqûre. Sans perdre une seconde, Bitar lui a posé une série de questions avant d’expliquer, à regret, qu’elle devait la refuser pour l’instant en raison de son jeune âge.

« Mais vous voyez ? C’est même une amélioration par rapport à il y a quelques jours », a déclaré Mme Bitar. « Au moins, il y en a qui arrivent maintenant. Les gens se réveillent un peu. »

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