Pays-Bas : Une peinture vendue par des Juifs fuyant les nazis restera au musée
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Pays-Bas : Une peinture vendue par des Juifs fuyant les nazis restera au musée

Dans un jugement controversé, la Commission de restitution des Pays-Bas a refusé de rendre une peinture de Wassily Kandinsky valant des millions, citant "l'intérêt public"

"Bild mit Hausern" (Peinture avec maisons) de Wassily Kandinsky. (Autorisation : Stedelijk Museum à Amsterdam)
"Bild mit Hausern" (Peinture avec maisons) de Wassily Kandinsky. (Autorisation : Stedelijk Museum à Amsterdam)

AMSTERDAM (JTA) — Après une lutte judiciaire acharnée, la famille d’Irma Klein était parvenue l’année dernière à convaincre les responsables de la Commission néerlandaise de restitution que les nazis avaient obligé ses aïeux à vendre leur tableau de Wassily Kandinsky au musée Stedelijk d’Amsterdam pour un prix bien inférieur à sa valeur.

La vente avait eu lieu en 1940, plusieurs mois après le début de l’occupation nazie des Pays-Bas. Klein et son époux avaient cédé le tableau « Bild mit Hausern » (Peinture avec maisons) pour l’équivalent, à l’heure actuelle, de 1 600 dollars parce qu’ils avaient besoin d’argent pour survivre à la Shoah.

Mais, s’écartant de manière polémique des pratiques universelles, la Commission a également déterminé que l’œuvre d’art ne devait pas être rendue à la famille, citant « l’intérêt public », entre autres arguments, en prônant le maintien du tableau au musée.

Il s’agit du refus le plus récent des Pays-Bas – et cela n’a pas été le seul – dans le cadre de l’approche « d’intérêt pondéré » adoptée en 2013 par la Commission néerlandaise de restitution visant à répondre au problème des œuvres d’art pillées pendant la Seconde Guerre mondiale.

Un refus qui a entraîné l’indignation et l’inquiétude chez certains experts ainsi que chez les plaignants et leurs représentants. Ils craignent l’établissement d’un précédent et dénoncent une injustice dans un pays qui, dans le passé, était considéré comme un modèle dans les pratiques de restitution d’œuvres d’art.

« Ces développements risquent de faire passer les Pays-Bas de statut de leader dans la restitution des œuvres d’arts à celui de paria », ont estimé dans une lettre ouverte publiée au mois de décembre dans le quotidien NRC Hadelsblad Anne Webber et Wesley Fisher.

Weber est spécialiste dans la restitution des œuvres d’art et Fisher est directeur de recherche pour la Claims Conference, dont le but et d’obtenir des dédommagements pour les victimes des nazis. Leur article était intitulé « Que des œuvres d’art volées soient accrochées dans un musée est scandaleux ».

Le musée Stedelijk a attiré presque 700 000 visiteurs en 2018. (Crédit : Flickr via JTA)

Il est « particulièrement dérangeant », a dit Fisher à l’agence JTA, qu’un tel incident puisse survenir aux Pays-Bas, qui est l’un des cinq pays (les autres sont l’Allemagne, l’Autriche, le Royaume-Uni et la France) à avoir mis sur pied des commissions dont la mission est de déterminer la provenance des œuvres d’art suspectes.

Ces commissions avaient représenté un élément-clé des Principes de Washington sur l’art confisqué par les nazis – document historique ratifié en 1998 par 44 pays.

La détermination de ces principes avaient été significatifs parce qu’ils auront formé la base de la prise en charge d’innombrables réclamations qui ne pouvaient pas, par ailleurs, être traitées par les tribunaux en raison des statuts de prescription.

Il est difficile de tirer une conclusion des effets du document sur les initiatives de restitution.

Plus de 21 ans après son adoption, plus de 100 000 peintures sur 600 000 qui avaient été volées par les nazis n’ont pas été rendues, selon le radiodiffuseur allemand Deutche Welle.

Certaines restent accrochées aux murs des musées en Europe et au-delà. D’autres se trouvent au cœur de longues batailles juridiques.

Interrogés, les visiteurs du musée Stedelijk semblent largement soutenir l’approche favorisant l’accès public de l’art au détriment de la restitution.

« L’art est fait pour être vu », explique Chloe van der Vlugt, étudiante en art de 19 ans venue de Miami, en Floride, qui est favorable à la présence du Kandinsky disputé dans le musée. Ce tableau de l’artiste russe, qui a été peint en 1909, montre un personnage mystérieux douloureusement accroupi dans un champ bordé par des maisons aux façades lumineuses.

« Il y a eu beaucoup de pillages dans les arts, des pays entiers ont perdu leurs trésors », renchérit-elle. « Il faut aller de l’avant. »

Chloe van der Vlugt et Tritraan devant un tableau de Kandinsky disputé au musée Stedelijk d’Amsterdam, aux Pays-Bas, le 10 juillet 2019. (Crédit : Cnaan Liphshiz/JTA)

Au cours de deux jours d’interviews menées au hasard auprès d’environ une cinquantaine d’admirateurs de Kandinsky, JTA n’a pas rencontré une seule personne prônant la restitution de l’œuvre d’art à la famille après avoir été informée des détails du conflit. Ceux que nous avons interrogés provenaient de 10 pays – et notamment d’Israël.

« Je pense qu’il doit rester ici, Kandinsky appartient à toute l’humanité », s’exclame Liad Eini, 19 ans et originaire d’Israël, amateur d’art en permission militaire au cours d’une visite – la deuxième en deux jours – au Stedelijk. Le musée d’art moderne de la ville, accueilli dans une structure qui ressemble à une immense baignoire, est considéré comme l’une des plus grandes institutions mondiales dans son genre.

La mère d’Eini, Dorit, enseignante, demande à son fils de baisser la voix, lui rappelant qu’il faut parler doucement.

« Les tableaux finissent dans les musée au terme d’histoires malheureuses et de tragédies », dit-elle. « Il s’avère que la Shoah est bien connue et qu’elle nous évoque beaucoup de choses à nous, en tant que Juifs, mais elle ne fait pas exception dans ces calamités variées qui se cachent derrière toutes ces œuvres qui nous entourent ici. »

Toutes les personnes interrogées affirment toutefois que la famille Klein doit obtenir un dédommagement financier.

Wassily Kandinsky aux alentours de 1913. (Crédit : Wikimedia Commons/Domaine public)

Mais le jugement détaillé de la Commission néerlandaise de restitution, organisme de conseil dont l’établissement par le gouvernement en 2002 a aidé à faire de la Hollande un pionnier dans la restitution des arts, ne présente aucune référence à une éventuelle indemnisation, selon Gert-Jan van den Bergh, avocat des plaignants, qui n’ont pas souhaité être identifiés. Ses clients n’excluent pas une indemnisation monétaire, a-t-il précisé.

La valeur du tableau reste inconnue, ajoute Van den Bergh, car il n’a jamais été évalué. Mais une peinture de Kandinsky similaire au style de l’œuvre incriminée et peinte la même année a atteint la somme de 26 millions de dollars lors d’une vente aux enchères londonienne en 2017.

Pour Fisher, représentant de la Claims Conference, l’incapacité de la commission à débattre d’un éventuel arrangement financier ne donne pas une impression de bonne volonté.

« Il y a de nombreuses manières positives par lesquelles un musée peut reconnaître qu’une peinture appartient bien à une famille tout en conservant l’œuvre », dit-il. « Il n’est pas raisonnable que la famille, dans ce cas précis, ne reçoive rien. »

Interrogé sur la possibilité d’une compensation, Eric Idema, secrétaire-général de la Commission des restitutions néerlandaises, dit ne pas pouvoir commenter ce cas spécifique. En général, poursuit-il, la commission n’a pas le mandat nécessaire pour octroyer une indemnisation. Fisher insiste néanmoins sur le fait que même une recommandation vague sur la nécessité d’un accord aurait mis la pression sur le musée Stedelijk en faveur d’un dédommagement versé à la famille des propriétaires.

Une offre qui n’a pas été faite par le musée, déclare Van den Bergh.

Le musée, qui est actuellement poursuivi par la justice, a déclaré qu’il respecterait à la lettre la recommandation émise par la Commission de restitution, qui a estimé que le musée serait dispensé de toute action supplémentaire menée pour le Kandinsky par la famille Klein.

La commission a également cité l’incapacité de Klein – survivante de la Shoah qui s’est éteinte à Amsterdam en 1983 – à réclamer l’œuvre d’art qui, selon l’instance officielle néerlandaise, « n’a été ni volée, ni saisie ». La commission a toutefois établi que « la vente de la peinture ne peut d’un côté être considérée sans prendre en compte le régime nazi », soulignant néanmoins les difficultés financières du couple Klein en 1940.

Elle a également déclaré que la municipalité d’Amsterdam avait « acheté le tableau de bonne foi ».

De manière inhabituelle, la commission a ensuite cité le placement de l’œuvre d’art dans le musée pour expliquer sa décision de ne pas le rendre, affirmant dans un communiqué qu’elle « tient une place significative dans la collection du musée Stedelijk ».

« La commission a conclu que sur la base de ces intérêts, le conseil municipal n’est pas dans l’obligation de restituer le tableau », a ajouté le communiqué.

Cet argument du maintien de l’accessibilité des œuvres dans les réclamations de restitution n’est pas une nouveauté dans les affaires judiciaires, selon Orna Artal, co-fondatrice de Ramos & Artal, une firme qui se consacre à la résolution des conflits à New York et experte sur la provenance et la restitution des œuvres pillées par les nazis.

Photo d’iIllustration : Une vue d’Amsterdam. (Crédit : CC BY-SA Swimmerguy269/Wikipedia)

Une commission de restitution mise en place par l’Etat invoquant un tel raisonnement est toutefois inhabituel, disent Artal et Marika Keblusek, professeures à l’université de Leiden et spécialisées dans l’étude des œuvres d’art pillées.

Selon l’avocat Van den Bergh, cette décision a été prise aux Pays-Bas en réaction à des réclamations de restitution massives en 2006 : environ 2020 tableaux avaient disparu des musées en faveur de la famille Goudstikker, dont les réclamations avaient été acceptées par la Commission de restitution.

La première utilisation de l’approche « d’intérêt pondéré » était survenue sept ans plus tard, quand la commission avait reconnu que les tableaux appartenant au défunt collectionneur d’art Richard Semmel avaient été pillés, acceptant de n’en rendre qu’un seul.

Quatre peintures perdues par Semmel à cause des nazis avaient continué à être exposées, citant l’intérêt des musées à les laisser accessibles au public.

Cela avait été un tournant pour la Commission de restitution néerlandaise, qui aura émis approximativement 170 recommandations – la majorité d’entre elles étant des jugements contraignants – en liaison avec environ 1 500 œuvres d’art.

Parmi ces jugements contraignants, 84 ont été prononcés partiellement ou pleinement en faveur des plaignants et il y a eu 56 rejets en totalité de la demande qui avait été déposée.

L’introduction de l’approche d’intérêt pondéré signifie que « la propriété de l’art pillé l’a emporté sur la propriété légitime », avaient écrit Webber et Fisher dans leur lettre ouverte. Et tandis que la commission a statué, depuis 2013, en faveur de la restitution de certaines des œuvres pillées, ils avaient ajouté que « l’intérêt pondéré », dans son principe, signifie « qu’aucun musée néerlandais ne devra dorénavant plus jamais rendre une œuvre d’art ».

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