Portrait de la ministre haredi chargée de réparer les liens avec la Diaspora
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Portrait de la ministre haredi chargée de réparer les liens avec la Diaspora

Alors que certains Haredim lui reprochent d'être une femme dans un parti laïc, la nomination d'Omer Yankelevich est largement saluée par les dirigeants juifs de la diaspora

La nouvelle députée Omer Yankelevich  à la Knesset, le 29 avril 2019. (Crédit : Noam Revkin Fenton/Flash90
La nouvelle députée Omer Yankelevich à la Knesset, le 29 avril 2019. (Crédit : Noam Revkin Fenton/Flash90

JTA – Omer Yankelevich est la nouvelle ministre des Affaires de la diaspora en Israël, ce qui signifie qu’elle est chargée de gérer les relations du pays avec les communautés juives à l’étranger.

Cela n’a jamais été une tâche facile, mais ces dernières années, les tensions entre Israël et les États-Unis, ainsi qu’avec d’autres communautés juives internationales, ont atteint des sommets historiques en raison de plusieurs désaccords sociaux, politiques et religieux très médiatisés. Parmi ceux-ci : qui peut prier au mur Occidental et qui est considéré comme juif par le Grand Rabbinat orthodoxe d’Israël. La majorité d’une communauté juive américaine, majoritairement libérale, se sent en décalage par le gouvernement de droite d’Israël et ses politiques bellicistes.

Le rôle d’Omer Yankelevich est compliqué par le fait qu’elle est ultra-orthodoxe – faisant partie d’une communauté qui est au cœur de certaines des questions qui divisent Israël et la diaspora. Elle est également la première femme Haredi à occuper un poste ministériel au sein du gouvernement israélien, ce qui lui vaut des critiques – beaucoup dans sa communauté disent que son implication en politique est scandaleuse.

De nombreux yeux sont tournés vers la nouvelle venue politique. Travaillera-t-elle à combler les fossés qui se sont creusés entre Israël et les Juifs internationaux ? Ou bien va-t-elle faire des compromis avec la communauté religieuse d’Israël à laquelle elle appartient ?

Le rôle du ministre de la Diaspora

Le ministère des Affaires de la diaspora a toujours été l’une des entités gouvernementales les plus petites et les moins financées en Israël, et jusqu’en 2015, il n’était pas autonome. Son ministre assumait généralement un second portefeuille, plus important. Tout comme le ministère des Affaires étrangères s’occupe des relations avec les nations étrangères, le ministre chargé de la Diaspora est le fonctionnaire chargé de prendre en charge les relations avec les communautés juives à l’étranger.

Sous son dernier dirigeant, Naftali Bennett, qui dirigeait le ministère de la Diaspora tout en étant à l’Éducation, le ministère a tenté d’étendre radicalement ses activités, vantant un plan selon lequel il allait verser des milliards de dollars aux communautés de la diaspora dans le cadre d’une initiative visant à renforcer l’identité juive. Cependant, en raison de querelles intestines entre le ministère, l’Agence juive et le Bureau du Premier ministre, le projet n’a jamais été lancé.

Pourquoi les liens entre Israël et la Diaspora sont tendus

L’un des principaux points de friction entre Israël et les juifs américains organisés est le mur Occidental, ou Kotel, comme on le connaît en hébreu. Le lieu saint est supervisé par un organisme gouvernemental connu sous le nom de Western Wall Heritage Foundation, qui le gère selon une interprétation orthodoxe de la loi juive. Il existe des sections séparées pour les femmes et les hommes, mais aucun espace équitable pour la prière non orthodoxe.

Des Juifs orthodoxes tentent d’empêcher un groupe de Juifs américains réformés et conservateurs et des Femmes du mur d’emmener un Sefer Torah dans la section réservée aux femmes du mur Occidental, le 2 novembre 2016. (Crédit : Hadas Parush/Flash90)

Un accord de compromis négocié par l’ancien président de l’Agence juive Natan Sharansky a été largement considéré comme un moyen de sortir de l’impasse sur le site, mais en 2017, le Premier ministre Benjamin Netanyahu a gelé l’accord, donnant aux dirigeants juifs américains un sentiment de trahison.

L’identité juive est un autre point de tension majeur. Ces dernières années, le grand rabbinat orthodoxe d’Israël a été critiqué pour avoir prétendument « mis sur liste noire » des rabbins orthodoxes américains en qui il n’a pas confiance pour reconnaître l’authenticité de l’identité juive des immigrants américains en Israël.

L’année dernière, il est apparu que le Grand Rabbinat demandait à certains immigrants russophones de subir des tests ADN pour prouver leur héritage juif. La semaine dernière, les médias israéliens ont rapporté que le ministère de l’Intérieur avait révoqué rétroactivement le statut juif de
2 200 enfants.

Pendant ce temps, certains Juifs européens ont exprimé leurs regrets face aux efforts d’Israël pour renforcer les liens avec les anciens États soviétiques, des personnalités communautaires de pays comme l’Ukraine et la Hongrie se plaignant que Jérusalem ignore l’antisémitisme et le révisionnisme de la Shoah dans sa quête de relations diplomatiques plus étroites.

Pas une députée orthodoxe typique

Bien qu’elle soit ultra-orthodoxe, Omer Yankelevich n’est pas membre d’un parti religieux. En fait, elle fait partie de la coalition centriste Kakhol lavan de Benny Gantz, qui ne s’adresse pas à la communauté religieuse comme le fait le Likud de Netanyahu. En mars, le parti s’est engagé à pousser l’enrôlement des Haredim dans l’armée et à imposer l’enseignement d’un programme de base dans les écoles ultra-orthodoxes – deux mesures auxquelles s’oppose fortement l’establishment politique Haredi.

La ministre de 42 ans a été élue au Parlement l’année dernière lors de sa première incursion en politique. Cette native de Tel-Aviv, née d’immigrants laïcs d’Union soviétique qui ont embrassé la religion plus tard dans leur vie, a grandi avec un pied dans la communauté insulaire Haredi et un autre dans le monde laïc. (Son père, par exemple, était acteur pour le célèbre théâtre israélien Habima).

Ses premières expériences de formation ? Voyager en Russie avec ses parents vers la fin de l’Union soviétique. Ils y ont passé plusieurs années à faire du bénévolat dans les communautés juives locales. À l’âge de 16 ans, Omer Yankelevich enseignait l’hébreu et la pratique juive à Moscou.

Elle a fréquenté des écoles ultra-orthodoxes en Israël et au Royaume-Uni, notamment le célèbre séminaire Gateshead, avant d’obtenir une maîtrise en droit à l’université Bar-Ilan en Israël.

Omer Yankelevich députée de Kakhol lavan, avec sa famille lors de l’investiture de la 21e Knesset, à Jérusalem le 30 avril 2019. (Crédit : Noam Revkin Fenton/Flash90)

Omer Yankelevich a ensuite travaillé plusieurs années comme avocat du gouvernement avant de créer la Just Begun Foundation en 2015, une organisation non gouvernementale qui se consacre à « promouvoir la résilience sociale et à réduire les fossés dans la société ».

Elle vit aujourd’hui à Ramat Beit Shemesh, dans la banlieue de Jérusalem, avec son mari et ses cinq enfants.

Comment elle pourrait gouverner

Il est trop tôt pour dire comment exactement Omer Yankelevich pourrait mettre en œuvre des changements au sein du ministère, mais quelques indices peuvent être analysés.

Depuis son entrée en fonction, elle a appelé à une plus grande unité entre Israël et la diaspora, et s’est engagée à offrir une aide aux communautés juives touchées de manière disproportionnée par la pandémie de Covid-19. Selon le Jerusalem Post, fin mai, elle a offert son « engagement inconditionnel » lors d’une conférence Zoom avec les responsables de l’Agence juive, décrivant la « nécessité de travailler ensemble dans le respect et la compréhension mutuels pour le bien de notre monde juif ».

Les organisations juives nationales ont été particulièrement touchées, un dirigeant réformateur envisageant la fusion de sa confession avec d’autres. Les Fédérations juives d’Amérique du Nord, qui dirigent une coalition d’urgence pour coordonner la réponse juive à la pandémie, ont licencié plus de 20 % de leur personnel. (Fin avril, l’Agence juive, en collaboration avec la JFNA et le Keren Hayessod (Appel unifié pour Israël) a lancé un fonds de prêts Covid-19 de 10 millions de dollars pour les communautés en crise. On ne sait pas encore ce que le ministère de la Diaspora pourrait y ajouter.

Dans un article publié dans le Jerusalem Post, Mme Yankelevich a déclaré qu’elle et son équipe « travaillaient en totale coopération avec d’autres organismes pour créer un programme de solidarité mondiale qui servira à renforcer le sentiment de cohésion juive mutuelle, une étape sur la voie de notre objectif de créer une solidarité juive mondiale active, forte et significative », mais n’a pas donné beaucoup de détails pratiques.

« Alors qu’ici en Israël, nous traversons également une période difficile et une situation économique difficile, c’est l’occasion pour nous de prouver notre amour inconditionnel. … Nous préparons également un programme d’assistance active pour aider les communautés et les institutions », a-t-elle écrit.

La députée Kakhol lavan Omer Yankelevich lors d’une commission à la Knesset, le 5 août 2019 (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Son séjour à l’étranger et le fait qu’elle vit dans le quartier très américain de Beit Shemesh pourraient signifier qu’elle comprend mieux les Juifs de la diaspora que d’autres Israéliens sans son passé et ses expériences.

« J’ai toujours ressenti un lien fort avec notre engagement envers la diaspora juive. Cela a commencé quand j’étais encore une enfant, quand mes parents ont pris la décision de travailler comme émissaires auprès des communautés juives de ce qui était alors l’Union soviétique », indiquait-elle dans l’éditorial du Jerusalem Post. « Pendant cette période, nous avons rencontré des Juifs, dont beaucoup étaient différents de nous en apparence, mais qui étaient en fait très semblables à bien des égards. Ces rencontres m’ont inculqué, même à cette époque, un engagement personnel à connaître et à chérir le monde juif en dehors d’Israël ».

Zvika Klein, un journaliste israélien qui couvre la diaspora pour le journal israélien Makor Rishon, estime que « le fait qu’elle soit dans un parti non religieux dit à peu près tout ».

Kakhol lavan « est un parti qui dit qu’il va promouvoir l’accord du Kotel et qui sur les questions de religion et d’État est assez progressiste, donc cela [indique que] elle n’est pas une Haredi typique », commente-t-il.

La Fondation Just Begun se concentre sur une intégration culturelle orthodoxe plus large. L’un de ses projets est Art and Emuna (foi, croyance, en hébreu), une initiative visant à promouvoir le travail des artistes ultra-orthodoxes et à les aider à s’intégrer dans la scène culturelle israélienne, ainsi qu’à exposer le monde artistique laïc à l’art ayant un contenu et des thèmes juifs, « ce qui conduit à un changement significatif des consciences dans la société israélienne ».

Ce qu’en pensent les dirigeants de la diaspora

Les dirigeants de la diaspora semblent ne pas être effrayés par ses origines religieuses.

« Il est important que des femmes d’horizons divers prennent la tête du leadership », souligne Sheila Katz, directrice du Conseil national des femmes juives. Elle se réjouit de travailler avec Omer Yankelevich.

Sheil Katz, directrice du Conseil national des femmes juives (NCJW), dans une photo non datée. (Crédit: NCJW via JTA)

Le grand rabbin polonais Michael Schudrich approuve cette nomination, déclarant à la JTA qu’il s’agit « [d’]une étape importante d’avoir une femme ministre Haredi ».

« Un cabinet doit représenter le peuple de la nation, et la nomination d’Omer Yankelevich contribue certainement à cet objectif », commente-t-il. « Donnons à la ministre Yankelevich une chance de voir ce qu’elle va faire ». Il serait faux de la juger avant ».

« Nous espérons que c’est précisément le fait que la députée Yankelevich fasse partie de la société ultra-orthodoxe en Israël qui contribuera à réduire l’inquiétude du public israélien plus traditionnel avec la pleine reconnaissance des courants réformateurs et conservateurs », confie le rabbin Rick Jacobs, président de l’Union pour la réforme du judaïsme.

« Nous sommes convaincus qu’elle sera un exemple personnel de la capacité à travailler ensemble malgré les différences et les désaccords », poursuit-il, déclarant qu’elle a « le potentiel d’être un pont de compréhension entre les communautés orthodoxes et ultra-orthodoxes d’Israël et les communautés de la diaspora, en grande partie non orthodoxes ».

Notant les efforts d’Omer Yankelevich pour « parvenir à une plus grande intégration des secteurs marginalisés de la société israélienne », Alex Ryvchin, co-dirigeant du Conseil exécutif du judaïsme australien, pense que l’accent qu’elle mettait sur « l’inclusion, l’ouverture et l’unité devrait lui servir dans son nouveau rôle » et se réjouit de nouer des liens avec elle.

William Daroff, directeur de la Conférence des présidents des principales organisations juives américaines, dit s’être déjà entretenu avec la nouvelle ministre et la décrit comme « engageante et [quelqu’un] avec qui on peut travailler ».

« Elle écoute les préoccupations de la communauté juive nord-américaine et s’engage avec nous dans ces conversations, et c’est précisément, je pense, la meilleure attitude à adopter, qui est d’être en position d’écouter la diaspora dans son ensemble et d’entendre nos préoccupations et nos pensées sur la relation entre l’État d’Israël et les communautés de la diaspora », explique-t-il.

Eric Fingerhut, président et directeur général des Fédérations juives d’Amérique du Nord, tient un discours similaire, disant qu’il se félicite de sa nomination et qu’elle a « déjà clairement exprimé son engagement en faveur de l’unité juive ».

Ce qu’en pensent les dirigeants ultra-orthodoxes

Omer Yankelevich a été sévèrement critiquée par les responsables politiques et les médias Haredim.

En juin dernier, plusieurs mois après son entrée en politique israélienne, le député Moshe Gafni, dont le parti Yahadout HaTorah n’autorise pas les femmes à se porter candidates, a censuré un séminaire dans la ville ultra-orthodoxe de Bnei Brak pour avoir autorisé la visite d’Omer Yankelevich, alors candidate.

Le député Moshe Gafni du parti Yahadout HaTorah préside une réunion de la commission des finances de la Knesset, le 5 mars 2018. (Yonatan Sindel/Flash90)

« J’ai été choqué d’apprendre qu’une députée de la Knesset, membre d’un parti laïc dont le but est de nuire à tout ce qui est saint et précieux pour le peuple d’Israël, a rendu visite et a été reçue avec beaucoup de respect par la direction du séminaire », a écrit Moshe Gafni, qualifiant sa visite de « chose méprisante et honteuse », selon une copie de la lettre publiée par The Jewish Press.

Plus récemment, le rabbin Dov Halbertal, ancien chef du bureau du grand rabbin, est passé à la radio pour accuser Omer Yankelevich d’avoir « sacrifié son corps pour la politique » et de porter atteinte à la dynamique familiale qui soutient la communauté orthodoxe.

Sa nomination, d’après lui, est « une menace stratégique pour le monde ultra-orthodoxe » et son exemple « détruirait la femme ultra-orthodoxe ».

Samuel Heilman, professeur de sociologie au Queens College qui étudie la communauté orthodoxe, a dit ceci de la ministre : « Au contraire, elle menace le monde Haredi parce qu’elle présente un modèle alternatif de ce que l’on peut être et être quand même étiqueté Haredi dans les médias ».

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