Pour de nombreux Juifs d’ex-URSS, il y a chaque décembre un sapin dans le salon
Rechercher

Pour de nombreux Juifs d’ex-URSS, il y a chaque décembre un sapin dans le salon

De nombreux Juifs qui ont quitté l’Union soviétique maintiennent la tradition dite de la "yolka", célébrant le symbole séculier lié à la fête de Novy God, le Nouvel An russe

Des soldats russes, à gauche, prennent des photos devant un arbre décoré pour les célébrations de Noël et du Nouvel An à Moscou, en Russie, le 21 décembre 2018. (Crédit : AP Photo / Pavel Golovkin)
Des soldats russes, à gauche, prennent des photos devant un arbre décoré pour les célébrations de Noël et du Nouvel An à Moscou, en Russie, le 21 décembre 2018. (Crédit : AP Photo / Pavel Golovkin)

JTA – Chaque mois de décembre, tous les ans, dans notre maison de Detroit, ma mère, Juive, qui a immigré de Riga, en Lettonie, décorait un sapin dans notre salon.

« Mais nous sommes Juifs, alors pourquoi avons-nous un arbre de Noël ? », je me souviens m’être demandé.

Bien que je n’aie pas compris pendant longtemps cette tradition, j’ai appris avec le temps à la découvrir. Ce n’était pas une question d’assimilation, et il ne s’agissait pas d’un arbre de Noël : c’était une yolka, un symbole séculier lié à Novy God, le Nouvel An russe.

Dans toute l’ex-Union soviétique, Novy God était un spectacle qui battait son plein dès début décembre. Les familles servaient des assiettes de mandarines et des bols de bonbons. Les enfants chantaient, se tenant la main et dansant ensemble en cercle sur de la musique traditionnelle. Des statues et des décorations de Snegurochka, jeune fille des neiges russe, populaire dans les contes de fées, et de Ded Moroz, ou grand-père Frost, étincelaient dans presque toutes les maisons.

Mais surtout, la tradition de Novy God s’ancrait par le puissant symbole de la yolka, un arbre richement décoré, parfois avec une étoile à son sommet, qui n’était pas chrétien (ni juif). L’arbre symbolisait un nouveau départ pour le peuple de l’ex-Union soviétique et célébrait la bonne santé et le bonheur en cette nouvelle année.

Et alors que près de deux millions de Juifs ont émigré de l’ex-Union soviétique, fuyant souvent la persécution religieuse, de nombreuses familles perpétuent la tradition de la yolka et la transmettent à leurs enfants. C’est un évènement de la vie qu’ils menaient autrefois, et qui trouve une place dans leur nouvelle vie, où la liberté religieuse prime.

L’arbre a également acquis une signification supplémentaire pour les Juifs soviétiques, à une époque où ils n’étaient pas autorisés à pratiquer ouvertement leur religion. Mon père, qui a immigré de Lviv, en Ukraine, au milieu des années 1970 dans la région de Detroit, m’a raconté d’innombrables histoires sur les luttes auxquelles il avait été confronté en tant que Juif. Il s’est vu refuser l’accès à l’université, a connu les insultes racistes à l’école et a regardé son père, mon grand-père, faire passer de la matza en contrebande à la maison pour Pessah cachée dans une taie d’oreiller.

La yolka de l’auteure, Ashley Zlatopolsky, avec des étoiles de David et une référence à Harry Potter. (Autorisation / Zlatopolsky via JTA)

Cet environnement malveillant a duré bien après la Seconde Guerre mondiale et a amené de nombreux Juifs à quitter le seul endroit qu’ils connaissaient afin d’avoir l’opportunité d’accéder aux études supérieures, de progresser dans leur carrière, et de trouver un sentiment de sécurité en tant que peuple.

L’athéisme était encouragé en Union soviétique et la pratique de la religion était considérée comme une attitude « primitive, arriérée, réactionnaire et antisoviétique », explique Zvi Gitelman, professeur à l’Université du Michigan, qui étudie l’ethnicité et la politique des anciens pays soviétiques.

L’arbre de Noël a peut-être également été considéré par le régime soviétique comme un symbole de classe que seule l’aristocratie pouvait se permettre, ce qui allait à l’encontre des idéaux sans différence de classe que le régime s’efforçait de mettre en place au sein de la société. Après le chaos de la révolution russe de 1917, qui a fait tomber une dynastie de 300 ans, le sapin de Noël était une autre relique du passé qui devait disparaître – ou du moins être remodelée pour s’adapter au nouveau monde que le régime soviétique avait l’intention de construire.

Ainsi, la tradition strictement laïque de la yolka, liée au Nouvel An russe, s’est installée, et les Juifs l’ont ouvertement adoptée. Ils n’étaient pas autorisés à célébrer Hanoukka, mais ils pouvaient célébrer Novy God.

« Tout le monde avait une yolka », se souvient Lilly Pane, qui vit maintenant dans la banlieue de Philadelphie, mais qui a grandi dans l’atmosphère antisémite de Lviv dans les années 1960 et 1970.

Des Israéliens font leurs courses dans un supermarché décoré d’icônes et d’ornements pour la fête russe de Novy God, à Rishon Lezion, le 29 décembre 2011. (Crédit : AP Photo / Oded Balilty)

Pane se souvient de cette époque durant laquelle son grand-père et son groupe d’amis se rendaient chaque soir dans une maison différente pour pouvoir prier à l’occasion des grandes fêtes juives, pour éviter d’être arrêtés par les autorités.

Vivant avec ses parents, son oncle et ses grands-parents, décorer le sapin du Nouvel An était toute une affaire de famille.

« Nous achetions des tonnes et des tonnes de décorations en verre soufflé », dit-elle.

La famille de Pane préparait aussi des biscuits pour les accrocher sur la yolka, et elle se souvient distinctement de l’odeur du pin se mélangeant avec celle des gâteaux fraîchement sortis du four.

Bien que certains Juifs soviétiques qui se sont réinstallés en Amérique aient été confrontés à une certaine confusion identitaire alors qu’ils débarquaient dans un pays où la culture voyait l’arbre de la fin d’année comme lié à la religion – au christianisme et non au judaïsme – beaucoup ont continué à décorer leur yolka année après année, transmettant à leurs enfants et petits-enfants l’ancienne tradition soviétique.

Pour Sabina Gorivodskiy, qui a émigré de Kiev, en Ukraine, dans la région de Detroit en 1990, la yolka symbolisait les repas et les réunions de famille. C’était une tradition qu’elle avait apprise de ses grands-parents, et que sa famille perpétue désormais presque chaque année aux États-Unis. Bien qu’elle observe Hanoukka, elle n’est pas très pratiquante.

Sabina Gorivodskiy devant sa yolka. (Autorisation / Gorivodskiy)

« L’une des choses que j’aime à son sujet », déclare-t-elle à propos de l’arbre, « [c’est] qu’il n’est pas lié à la religion ».

Les enfants de Gorivodskiy, qui sont nés en Amérique, ont appris à apprécier les célébrations annuelles de Novy God. Ils s’habillent, prennent des photos devant leur yolka et célèbrent de la même manière que les Juifs soviétiques le font depuis des décennies, avec beaucoup de nourriture et entourés de proches.

« Je respecte et j’apprécie ma religion », explique Gorivodskiy, « mais j’aime vraiment la période du Nouvel An. La yolka n’est pas religieuse et tout le monde peut en profiter. »

Chez moi, en tant qu’Américaine de première génération, j’ai également intégré la tradition de la yolka. Bien que mon arbre soit plus américanisé, pour inclure des éléments culturels avec lesquels j’ai grandi (comme des ornements Harry Potter), il rend hommage aux sacrifices que mes parents et d’autres Juifs soviétiques ont eu à faire durant leur voyage vers l’émancipation et la liberté religieuse.

La yolka est un symbole qui relie le passé à l’avenir, me rappelant chaque décembre – mais particulièrement cette année, en ces temps difficiles – que nous nous devons de célébrer la vie, nos proches et la bonne fortune. En décorant cet arbre, je suis reconnaissante de la lumière qu’il apporte.

En savoir plus sur :
C’est vous qui le dites...