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Analyse

Pourquoi Israël gère-t-il aussi mal sa lutte contre le BDS ?

Les politiciens israéliens oscillent - parfois vivement - entre deux modes de comportement : parfois profondément réfléchi et responsable, et parfois grandiloquent et populiste

Haviv Rettig Gur

Haviv Rettig Gur est l'analyste du Times of Israël

Des manifestants protestent dans un supermarché Tesco à Londres, pour le boycott des produits israéliens, mars 2011 (Crédit : Capture d’écran Youtube/Palestinian Solidarity Campaign West London)
Des manifestants protestent dans un supermarché Tesco à Londres, pour le boycott des produits israéliens, mars 2011 (Crédit : Capture d’écran Youtube/Palestinian Solidarity Campaign West London)

Cet article a été rédigé le 24 janvier 2018.

Le 7 janvier, les responsables israéliens se sont auto-congratulés pour leur décision de placer sur une liste noire officielle 20 organisations qui soutiennent le mouvement BDS (Boycott, Divestment and Sanctions) anti-israélien.

« Nous sommes passés de la défense à l’attaque », a noté le ministre des Affaires stratégiques Gilad Erdan dont le minuscule ministère a conçu la campagne et publié la liste, transmise avec enthousiasme dans un communiqué en hébreu aux médias israéliens.

« Les organisations de boycott doivent savoir qu’Israël agira contre elles », […] le pays « ne les autorisera pas à entrer sur son territoire pour nuire à ses citoyens », a-t-il déclaré.

Les critiques en Israël comme à l’étranger ont suggéré que l’Etat juif, de sa propre initiative, a établi une liste d’ennemis que le pays semble craindre.

Les politiciens israéliens oscillent – parfois vivement – entre deux modes de comportement : parfois profondément réfléchi et responsable, et parfois grandiloquent et populiste. Il est par moment difficile de dissocier les deux. Une politique peut être présentée publiquement comme populiste, mais être en fait le fruit d’une analyse minutieuse, tandis qu’une autre amorcée dans un populisme cynique peut trouver son second souffle, devenant ainsi une réalité politique difficile à faire bouger, voire à reconsidérer.

Une image illustrative de manifestants à l’extérieur des bureaux du gouverneur de New York, Andrew Cuomo, protestant contre son ordonnance qui demande aux entreprises de New York de rompre leurs liens avec les organisations qui soutiennent le mouvement BDS, le 9 juin 2016 (Crédit : Erik McGregor / Pacific Press / LightRocket / Getty Images

La guerre publique contre le BDS, telle que le ministère la mène, a commencé comme une affaire de relations publiques. Le ministère des Affaires stratégiques n’est pas convaincu qu’une telle institution soit nécessaire, mais a dû satisfaire la demande de certains politiciens marginalisés.

Il a été créé en 2006 pour permettre à Avigdor Liberman, chef du parti Yisrael Beytenu, d’occuper un siège important au sein du cabinet. En 2009, il a été confié à Moshe Yaalon parce que ce dernier avait besoin d’un poste prestigieux car il n’était pas devenu, comme il l’espérait, ministre de la Défense. Après les élections de 2013, il a été rejoint par deux autres ministères aussi minuscules – celui des Renseignements et celui des Relations internationales (le premier ne supervise pas les services de renseignement tandis que le second n’a pas le contrôle du corps diplomatique israélien ou des relations internationales) et il a été confié à Yuval Steinitz, proche allié du Premier ministre Benjamin Netanyahu.

Après les élections de 2015, Netanyahu, une fois encore, a dû satisfaire un ego ministériel. Gilad Erdan, numéro deux sur la liste du Likud, se sentait marginalisé dans le jeu des chaises musicales de la coalition lorsqu’il hérita du ministère de la Sécurité intérieure, une agence gouvernementale majeure et responsable des forces de police et du service des prisons en Israël. Et c’est ainsi que le « ministère des Affaires stratégiques » a été déployé une fois encore afin d’octroyer à Erdan un rôle dans les affaires sécuritaires et diplomatiques de la nation.

Les raisons de sa création n’étaient certainement pas convaincantes, mais le ministère des Affaires stratégiques n’en reste pas moins une agence gouvernementale. Et comme toutes les autres – notamment les meilleures d’entre elles – leur principale raison d’être consiste à précisément justifier leur propre existence.

Gilad Erdan, le 31 décembre 2017. (Crédit : Tomer Neuberg/Flash90)

Cette dynamique bureaucratique explique l’escalade d’Israël dans sa guerre contre le BDS.

Cela, et l’instinct basique qui pousse généralement les politiciens de droite à stigmatiser les organisations d’extrême-gauche, de B’Tselem à Breaking the Silence, en passant par les groupes qui soutiennent le BDS.

Alors qu’ils sont accusés de « réduire au silence » ces groupes, les politiciens de la droite israélienne les évoquent sans arrêt et ne manquent pas une opportunité pour en débattre à la télévision. Comme c’est le cas dans cette initiative du ministère des Affaires stratégiques, ils produisent aussi parfois des listes d’ennemis qui aident à stimuler la collecte de fonds de ces groupes. Il n’y a rien de plus important dans la politique de la droite que de s’opposer vaillamment à un ennemi terrible, réel ou non.

Les bureaucrates doivent avoir l’air débordés, les politiciens ont besoin d’ennemis – même si aucune de ces nécessités n’est motivée par la nature, l’étendue ou la menace de l’adversaire réel auquel ils font face.

Le but n’est pas de faire valoir que l’effort contre la campagne BDS est entièrement cynique – ces officiels croient honnêtement que c’est un adversaire qui mérite d’être combattu – mais seulement que les motifs sous-jacents qui les animent, et qui définissent la stratégie d’Israël dans cette lutte, ne sont pas déterminés par cette croyance, mais par des considérations externes plus cyniques.

En fin de compte, la bataille d’Israël contre le BDS n’est pas le genre de guerre que les élites politiques d’Israël excellent à combattre. Il s’agit plutôt d’une politique intérieure projetée sur des groupes marginaux de militants étrangers qui sont soutenus et validés par l’effort israélien lui-même contre eux.

Illustration : des manifestants pro-palestiniens soutenant la campagne BDS contre Israël manifestent devant un concert de Pharrell Williams devant le Grand West Arena le 21 septembre 2015 à Cape Town, en Afrique du Sud (Crédit : Michelly Rall / Getty Images via JTA)

Curieusement, la même erreur, la même impulsion à agir sans la volonté d’une compréhension profonde et stratégique de l’ennemi, caractérise le mouvement BDS lui-même.

BDS est un terme qui s’applique de façon vague à une série hétéroclite de militants de base et de médias qui dirigent un groupe plus large mais moins bien organisé de partisans avec des degrés divers de participation et d’activisme. Une partie du mouvement est plutôt ouvertement raciste envers les Juifs et Israël. Certains d’entre eux sont constitués de gauchistes bien intentionnés qui ne savent pas comment aider les Palestiniens dans leur détresse. Et certains, comme dans tous les mouvements politiques, sont un mélange d’empathie bien intentionnée et de préjugés inconscients.

Pourtant, tous ces groupes partagent une caractéristique qui les rend infréquentables pour les Israéliens – et, en fin de compte, inutiles aux Palestiniens. Ils ne comprennent pas les Israéliens selon leurs propres termes. Ils cherchent à influencer le comportement des Israéliens à travers des boycotts et des sanctions, mais ils n’ont aucune idée précise de la raison pour laquelle les Israéliens se comportent comme ils le font d’une part – et donc de savoir quelles pressions pourraient être nécessaires pour changer ce comportement.

Ils ignorent que la plupart des Israéliens soutiennent, en principe, le retrait des territoires et la séparation avec les Palestiniens, ou que depuis la deuxième Intifada qui a commencé en 2000, la plupart des Israéliens ne croient plus que la politique palestinienne puisse provoquer de nouveau un tel retrait israélien sous le paradigme des deux États pour la paix.

Autrement dit, ils ne savent pas que les Israéliens s’opposent au retrait parce qu’ils croient que le vide qu’ils laisseront sera comblé par des gens comme le Hamas, le Hezbollah ou l’État islamique.

Ce n’est pas une excuse pour Israël pour se laisser entraîner dans les attaques rhétoriques des activistes étrangers. C’est une réalité psychologique dure et viscérale qui déterminera probablement le futur bien-être, la prospérité et la liberté des Palestiniens.

La plupart des Israéliens croient que la vie de leurs enfants est littéralement et directement mise en danger par la libération des Palestiniens – beaucoup plus menacée par cette libération que par le conflit de bas niveau continu inhérent à la présence israélienne dans les territoires. Aucun passage diplomatique ou tweet contre Gal Gadot n’est susceptible de créer une brèche dans la peur israélienne traditionnelle, qui est constamment renforcée et validée par la rhétorique et les actions du Hamas et d’autres groupes palestiniens traditionnels, ainsi que par l’expérience du retrait de Gaza en 2005.

Les partisans du Hamas participent à un rassemblement marquant le 30e anniversaire de la fondation du groupe terroriste islamiste, dans la ville de Gaza, le 14 décembre 2017. (Crédit : Mohammed Abed / AFP)

L’idée ici n’est pas de discuter pour déterminer si cette opinion israélienne majoritaire sur les dangers du retrait est correcte. Il y a un point plus important ici : le seuil de pression des Israéliens n’est pas tel que le mouvement BDS, dans son ignorance, l’imagine. Ce seuil n’est pas déterminé par le nationalisme israélien, le racisme ou un autre artifice similaire . Ces éléments sont aussi présents dans la société israélienne que dans n’importe quelle autre, bien sûr, mais le refus persistant des Israéliens d’effectuer ce genre de retrait qu’ils prétendent soutenir, est dû à une préoccupation beaucoup plus puissante et résiliente.

Le fait que le mouvement BDS ne comprenne pas cela à propos des Israéliens intéresse peu la population israélienne, mais il est vital pour la stratégie et l’objectif du BDS. Un boycott, par définition, est une tentative de pirater le psychisme de l’adversaire, d’occasionner de nouveaux coûts pour des comportements indésirables. Les boycotts d’Israël vont réussir ou échouer sur la base non pas de la façon dont les activistes du BDS croient qu’Israël profite du fait de rester en Cisjordanie, mais sur la manière dont les Israéliens croient qu’ils en profitent.

Si, par exemple, les Israéliens pensent que la sécurité de leurs enfants est en jeu, quel effet peut avoir un boycott économique ? Est-ce que n’importe quel activiste du BDS risquerait la sécurité de ses propres enfants pour échapper au boycott de quelqu’un d’autre ?

C’est, pour les Israéliens, la vérité accablante derrière le BDS. Si un mouvement de boycott n’est pas motivé par une compréhension significative de sa cible, qu’est-ce qui l’anime ? Les Israéliens moyens entendent surtout parler du BDS par leurs propres politiciens, puisque ces boycotteurs ne s’adressent pas aux Israéliens et n’ont donc aucun contrôle sur la manière dont leurs efforts sont présentés aux cibles de leur colère. En effet, les activistes du BDS semblent parfaitement inconscients que toute leur stratégie se fondent sur la façon dont les Israéliens les perçoivent. Avec un tel écart entre la propre stratégie auto-proclamée du BDS et les connaissances et actions nécessaires à la mise en œuvre de cette stratégie, les Israéliens commencent à soupçonner que l’ensemble de l’entreprise n’est rien de plus qu’un exercice raciste.

Les boycotteurs aiment comparer leur activisme aux militants anti-apartheid des années 1970, une prétention rhétorique qui prétend que la question qui leur est posée est de savoir s’ils prennent une position morale contre la présence israélienne dans les territoires. Mais dans sa moralisation, le mouvement évite de poser la vraie question : comment les Israéliens prennent-ils réellement les mesures qui leur sont demandées compte-tenu des dangers qu’ils croient les attendre de l’autre côté ?

Défilé militaire des Brigades Ezzedine al-Qassam, la branche armée du Hamas, à Gaza City, le 25 juillet 2017. (Crédit : Mahmud Hams/AFP)

Et une autre question : si les méthodes du BDS ne peuvent pas changer le comportement des Israéliens, si leur manque d’empathie et de curiosité envers leur ennemi les laisse dépourvus de toute idée claire de leur propre stratégie, à quoi servent-ils aux Palestiniens ? L’ignorance du BDS est mise à nu encore une fois sur la situation plus profonde palestinienne, celle qui soutient le déséquilibre avec Israël : leur refus persistant de s’attaquer sérieusement et stratégiquement au dur et désagréable fait de l’existence d’Israël.

La bataille entre Israël et le BDS est l’une de ces fictions politiques qui n’ont de sens que si vous ne les regardez pas de trop près. En fin de compte, le BDS combat un Israël qui n’existe que dans son imagination. Une conception pas assez sérieuse, ou peut-être simplement un préjugé trop inné, pour relever le défi beaucoup plus difficile de chercher à affecter la vraie société dont elle cherche manifestement à changer les comportements.

Bien sûr, tout cela n’est pas une défense morale d’Israël; même si Israël est aussi mauvais que les revendications du BDS l’affirment, et même si, cela ne change pas les idées du BDS qui n’est en fait pas vraiment intéressé à faire changer les Israéliens. Le BDS est donc un exercice dont la fin ultime est le moyen; il ne cherche pas une réforme politique, mais l’exclusion elle-même – une réponse permanente à un ennemi intrinsèquement perfide.

Et qu’en est-il de la guerre d’Israël contre un ennemi si atroce ? Qu’en est-il de ce petit coin de la bureaucratie israélienne qui, avec un but imprécis, se charge si joliment de cette étrange bataille ? Ici nous ne trouvons ni le fanatisme du BDS ni aucune grande sagesse ou compréhension. Israël, lui aussi, n’a pas entrepris de combattre un ennemi réel mais a créé à partir de son adversaire un substitut sur mesure, construit à des fins moins nobles et moins intéressantes qu’il ne le prétend.

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