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Opinion

Pourquoi la reine Elizabeth II va nous manquer

Elle aura fini par symboliser ce qui est acceptable et ce qui ne l’est pas, à un moment-clef où ce distinguo est remis en question, y compris par d’autres démocraties

David est le fondateur et le rédacteur en chef du Times of Israel. Il était auparavant rédacteur en chef du Jerusalem Post et du Jerusalem Report. Il est l’auteur de « Un peu trop près de Dieu : les frissons et la panique d’une vie en Israël » (2000) et « Nature morte avec les poseurs de bombes : Israël à l’ère du terrorisme » (2004).

La reine Elizabeth II et l'ours Paddington dans une vidéo diffusée par la famille royale avant un concert donné à Londres dans le cadre des célébrations du jubilé de platine, le 4 juin 2022. (Crédit : YouTube/La Famille Royale)
La reine Elizabeth II et l'ours Paddington dans une vidéo diffusée par la famille royale avant un concert donné à Londres dans le cadre des célébrations du jubilé de platine, le 4 juin 2022. (Crédit : YouTube/La Famille Royale)

Comment une femme âgée, à la tête d’une famille profondément dysfonctionnelle vivant dans le luxe aux frais des contribuables, a-t-elle pu devenir un rempart contre l’érosion de la démocratie ?

C’est peut-être rendre un hommage un peu trop emphatique à la reine Elizabeth II. Peut-être même est-il exagéré de suggérer que sa présence à la tête de la monarchie, sa rectitude et sa civilité sans faille pendant plus de 70 ans, ont fait réfléchir les dirigeants et élus britanniques, et parfois freiné leurs excès.

Mais la monarchie adossée à cette matriarche, qui s’est toujours cérémonieusement tenue au-dessus de la mêlée politique, a aidé la Grande-Bretagne à garder le sens de ce qui était juste, en défendant des valeurs positives traditionnelles. Sans elle, il en aurait été tout autrement.

Avec sa mort, la monarchie – son but, sa légitimité, ses valeurs – va être testée et réévaluée. Même sur ce point, cette figure fascinante – qui a su garder un certain mystère en dépit de l’attention constante des objectifs et des caméras – a grandement rendu service à la monarchie, conférant à son successeur une stature inespérée il y a de cela quelques années encore.

À la mort de Lady Di, l’ex-princesse de Galles morte tragiquement il y a 25 ans à Paris, pourchassée par des paparazzi, son ex-mari adultère était l’objet du plus grand mépris et la popularité de la royauté était au plus bas.

Une enquête menée en 2000 révélait que moins de la moitié des personnes interrogées étaient favorables à ce que Charles devienne roi à la mort de sa mère ou au cas où elle abdiquerait en sa faveur. Un tiers des personnes interrogées disait souhaiter que le trône aille à la génération suivante, en la personne du prince William.

La couronne impériale repose sur le cercueil de la reine Elizabeth II, orné d’un étendard royal et transporté par une calèche royale, lors d’une procession du palais de Buckingham au palais de Westminster, à Londres le 14 septembre 2022. (Crédit : Peter Nicholls/Pool/AFP)

Un quart de siècle plus tard, la reine – qui a elle-même pâti de son manque d’empathie au moment du décès de celle que Tony Blair appelait la “princesse du peuple”, en sous-estimant le chagrin de la population – a laissé assez de temps à Charles pour se racheter. Assez de temps, aussi, pour que Camilla Parker Bowles, premier amour et deuxième épouse du nouveau roi – « nous étions trois dans ce mariage », dénonçait notoirement Diana à la BBC – se fasse accepter, se familiarise avec le titre de « reine consort » et voie leur histoire racontée comme une histoire d’amour moderne par des journaux (certes peu nombreux) cette semaine.

Toutefois, même la reine Elizabeth n’a pas pu empêcher les dégâts infligés à la royauté par certains de ses acteurs, et plus particulièrement la honte causée par son troisième enfant. Cette année, le prince Andrew a ainsi versé des millions pour étouffer une plainte pour abus sexuel, intentée contre lui aux États-Unis par Virginia Giuffre, qui assure avoir été remise à Andrew, dans le cadre d’un trafic de femmes orchestré par Jeffrey Epstein.

Pour ce qui est de ses fonctions publiques, la reine s’est rarement trompée au cours de ces sept longues décennies d’apparitions et interactions, inspirant calme, retenue et civilité, parfois mâtinés d’humour, sagesse et subtilité.

La reine Elizabeth II lors d’une visite à ce qui fut le camp de concentration de Bergen-Belsen, le 26 juin 2015. (Crédit : Fabian Bimmer/Pool Photo via l’AP)

Alors non, elle ne s’est jamais rendue en Israël. Elle n’a pas non plus présenté d’excuses pour l’héritage du colonialisme de la Grande-Bretagne.

Comme l’a révélé un article de l’Associated Press cette semaine, « En accédant au trône en 1952, la reine Elizabeth II a hérité de millions de sujets dans le monde entier, dont beaucoup ne le souhaitaient pas. »

Après tout, c’était une fonction purement honorifique; il y avait des limites au-delà desquelles elle ne pouvait aller en défiant le Foreign Office en particulier, et le gouvernement, en général.

On pense toutefois qu’elle a pu avoir des discussions houleuses, en privé, sur des questions politiques, avec certains de ses Premiers ministres.

On a également dit qu’elle témoignait de son appréciation de certains dignitaires étrangers qu’elle recevait par le port de certains bijoux (comme le jour où les Trump sont venus en visite, en 2018, et qu’elle arborait une broche offerte par les Obama).

Elle a en outre prêté de bonne grâce son concours au tournage d’une scène avec le personnage de James Bond pour les Jeux olympiques de Londres en 2012, et d’un petit film très symbolique, cette année, aux côtés d’un réfugié sans manières mais ô combien attachant : l’ours Paddington.

Comme le scénariste Frank Cottrell-Boyce, qui a pris une part active dans ces deux tournages, l’a si bien dit cette semaine, « Paddington est un réfugié, un prisonnier, qui a besoin de tout ce qui est énoncé dans le chapitre 25 de l’Évangile selon St Matthieu. Ici, il est accueilli autour d’un thé, de manière on ne peut plus courtoise. Il s’agit d’une déclaration forte de valeurs qui ne vont pas forcement de soi dans les allées du pouvoir. Les voir mises en avant avec un tel sourire à ce moment précis est très lourd de sens. »

Il y a trois ans, le Premier ministre Boris Johnson lui a donné ce qui a plus tard été qualifié de conseil illégal, en suspendant le Parlement, décision dénoncée par les détracteurs de Johnson comme une manoeuvre pour empêcher l’examen, par les députés, de ses projets en vue du Brexit.

Johnson a été contraint de démissionner de son poste de Premier ministre plus tôt ce mois-ci, évincé par son propre parti. Il aurait certainement été poussé au départ bien avant s’il avait été prouvé qu’il avait sciemment menti à la reine.

À la fois distante et omniprésente, la reine a fait en sorte, tout au long de ses 70 ans de règne, de servir de point focal à l’unité et à la décence britanniques… et tout ce que les Britanniques estiment être des valeurs britanniques. Elle a pu, à certains moment, éprouver lassitude, épuisement ou mécontentement, mais elle n’en a jamais rien laissé paraitre.

La reine Elizabeth II, à gauche, accueille Liz Truss lors d’une audience à Balmoral, en Écosse, où elle a invité la nouvelle cheffe du Parti conservateur, lui demandant de devenir Premier ministre et de former en son nom un nouveau gouvernement, le 6 septembre 2022. (Crédit : Jane Barlow/Pool Photo via l’AP)

Mardi dernier, aidée d’une canne mais souriante et, comme toujours, gracieuse, elle a officiellement invité la successeur de Johnson, Liz Truss, à former un gouvernement en son nom. Deux jours plus tard, à 96 ans, elle s’éteignait.

Mardi, on a vu et entendu le prince Charles, trois jours seulement après sa désignation officielle, pester à propos d’un stylo plume qui fuit.

Truss est devenue Première ministre, non pas à la faveur d’un vote ou d’une élection par les députés, mais grâce au vote de 81 326 membres du seul Parti conservateur.

La démocratie britannique n’est certainement pas parfaite. Mais la reine a joué un rôle positif dans son fonctionnement, car elle en est venue à incarner ce qui est acceptable et ce qui ne l’est pas.

À un moment où cette distinction cardinale est remise en cause, comme dans d’autres démocraties que la Grande-Bretagne, elle nous manquera assurément.

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