Pourquoi les Juifs d’ex-URSS sont les plus gros consommateurs de matsot par tête
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Pourquoi les Juifs d’ex-URSS sont les plus gros consommateurs de matsot par tête

En Azerbaïdjan, les Juifs mangent 1,2 kilo par personne, et en Russie 1,1 - éclipsant la consommation moyenne de ce pain sans levain dans le reste de la communauté juive mondiale

Des matzahs sur la ligne de production de l'usine Tiferet HaMatzot à Dnepro, en Ukraine, le 8 décembre 2014. (Crédit : . Cnaan Liphshiz/JTA)
Des matzahs sur la ligne de production de l'usine Tiferet HaMatzot à Dnepro, en Ukraine, le 8 décembre 2014. (Crédit : . Cnaan Liphshiz/JTA)

JTA — Lorsqu’il s’agit de matsa, les communautés juives issues de l’ex-Union soviétique sont imbattables.

A la tête du classement des plus grands mangeurs de matzah, il y a les 8 000 Juifs d’Azerbaïdjan qui, cette année, devraient consommer dix tonnes de ce pain sans levain croustillant dont les membres de la communauté raffolent pendant la semaine de Pessah qui commémore la sortie d’Égypte de leurs aïeux.

Ils consomment ainsi 1,2 kilo de matsa par personne – soit presque trois fois la part réservée au soldat moyen au sein de l’armée israélienne.

En Russie, où la communauté juive est forte de 155 000 personnes, la consommation est légèrement inférieure à l’Azerbaïdjan avec environ 1,1 kilo de matsa par tête. En Ukraine, où la communauté est à peu près similaire en taille, la moyenne de matsa consommée par personne est d’approximativement un kilo – ce qui reste plus élevé que la moyenne chez les soldats de Tsahal.

« Il y a un attachement émotionnel particulier à la matsa, ici, que vous ne retrouverez nulle part ailleurs parce que pendant des décennies, au cours des persécutions antisémites des années du communisme, Pessah a été probablement le moyen le plus sûr de conserver un lien avec le judaïsme », note le grand-rabbin russe Berel Lazar, né en Italie, auprès de la JTA.

« A notre connaissance, au kilo, les Juifs russophones achètent bien plus de matsot que n’importe quelle autre communauté. Beaucoup de gens continuent à en manger bien après Pessah », ajoute-t-il.

Deux revendeurs de matsot confient à la JTA qu’il est difficile de faire des estimations de consommation dans les pays occidentaux – notamment aux Etats-Unis, en France, et au Royaume-Uni – parce que ces pays comptent de multiples importateurs et producteurs du fameux pain. L’approvisionnement en Russie, en Ukraine et dans d’autres pays de l’ex-Union soviétique « est plus centralisé, » selon un détaillant, le rabbin Meir Stambler.

En Azerbaïdjan, les Juifs achètent régulièrement de la matsa qu’ils consommeront longtemps après Pessah, pendant des mois, précise Zamir Isayev, rabbin de la communauté juive géorgienne de la capitale azérie de Bakou. Parmi les membres de sa communauté des Juifs des montagnes – un groupe ancien qui vit depuis au moins un millénaire en Asie centrale – « Pessah est un moment de grande dévotion et manger de la matsa en fait partie ».

Zoya Avadayev discute avec le Rabbi Tsadok Ashurov en préparant à manger à Krasnaiya Sloboda, en Azerbaïdjan, le 21 juillet 2018. (Crédit : Cnaan Liphshiz/JTA)

« Pessah est une fête qui se célèbre en famille et qui ne nécessite rien de particulier à l’exception de la matsa, qui n’est qu’un pain. Et il était donc relativement sûr de célébrer Pessah pendant le communisme », explique Lazar.

Le message de délivrance de l’esclavage transmis par Pessah avait également une résonance particulière auprès des Juifs opprimés de l’ex-URSS.

Cette année, la Fédération des communautés juives de Russie de Lazar, affiliée au mouvement Habad, a, pour la toute première fois, envoyé 30 000 colis de matzah et autres produits utilisés pour le seder aux foyer juifs pour cause de pandémie de coronavirus.

Tandis que la fabrication de la matsa était légale sous le communisme, note Lazar, les règles régissant sa vente et son stockage rendaient impossible de conserver son caractère casher pour la certification à Pessah.

En Azerbaïdjan, Isayev déclare que « vous pouviez faire de la matsa mais il fallait impérativement la vendre dans une boulangerie normale. Elle se trouvait ainsi près du pain traditionnel, ce qui signifiait, bien sûr, que les Juifs ne pouvaient pas la manger casher ».

Et pour obtenir une matsa casher, les Juifs de toute l’ex-URSS devaient se tourner vers des points d’approvisionnement clandestins – en général chez des privés.

Il y avait à Kiev, la capitale de l’Ukraine, une boulangerie clandestine qui, pendant quatre décennies, avait vendu de la matsa – jusqu’aux années 1990. Le four avait été fabriqué par un ingénieur juif et les clients amenaient leur propre sac en papier contenant la farine nécessaire pour la préparer.

Depuis, la boulangerie s’est modernisée et elle s’est agrandie grâce au grand-rabbin ukrainien Yaakov Dov Bleich. Jusqu’en 2014, elle a fourni 200 tonnes de matsot par an, en particulier aux Juifs russophones. Mais la demande s’est effondrée, cette année, en raison du conflit territorial opposant la Russie et l’Ukraine, qui a paralysé le commerce bilatéral.

La Russie a sa propre usine de fabrication de matsot mais « ce n’est jamais suffisant et nous devons toujours en importer depuis Israël », déclare Lazar.

Dnepro, une ville de l’Est de l’Ukraine, possède une autre usine, Tiferet Hamatzot, spécialisée dans la matsa shmurah, un produit artisanal que certains Juifs favorisent par rapport aux autres en raison des normes casher plus strictes qui encadrent sa production.

Des travailleurs de l’usine Tiferet Hamatzot à Dnepro, en Ukraine, le 8 décembre 2014. (Crédit : Cnaan Liphshiz/JTA)

« Je pense qu’il y a une fierté et une satisfaction spéciales à fabriquer de la matsa ici », estime le Grand-rabbin de la ville, Shmuel Kamenetsky.

A Dnepro, de nombreux membres de la communauté juive achètent de la matsa qui, dans l’ex-Union soviétique, n’est disponible que dans quelques boutiques et synagogues casher « pour en donner à leurs amis non-juifs en présentant le produit comme quelque chose qui sort du commun, comme quelque chose d’intéressant », explique Kamenetsky à la JTA.

Feu le rabbin loubavich Menachem Mendel Schneerson se souvenait souvent comment son père, Levi Yitzchak Schneerson, qui vivait à Dnepro, se querellait avec les autorités soviétiques au sujet de la matsa. Schneerson-père avait obtenu le droit de fabriquer de la matsa casher.

« Mais il s’était fait des ennemis à cause de ça et c’est ce qui avait justifié son arrestation ultérieure », continue Kamenetsky.

Levi Yitzchak Schneerson s’était exilé de Dnepro en 1939 et il était mort au Kazakhstan en 1944.

« Finalement, les Juifs russophones ont risqué leur vie pour avoir de la matsa », s’exclame Kamenetsky. « Inutile donc de se demander pourquoi ils y sont un peu plus attachés que les autres Juifs ».

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